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vendredi 13 mai 2016

Une grande dame féodale : Yolande de Bar, dame de Cassel



In E. Coornaert, « La Flandre Française de langue flamande », 
Les éditions ouvrières, Paris,  p, pp 59-61

Pendant les deux derniers tiers du XIVe siècle, à travers les heurts et les drames qui relèvent de la grande histoire, une femme d’un caractère exceptionnel mis sans aucun doute les esprits en fréquent émoi dans le Westhoek : par la cascade déconcertante de sa vie, par ses conflits incessants avec les plus hautes autorités civiles et religieuses, par ses revirements politiques, et néanmoins par ses services et bienfaits pour les communautés et habitants de ses domaines.
 
Fille du parfois douteux Robert de Cassel et dame de cette ville, Yolande de Bar était née en 1326. En 1339, elle fut mariée à Henri, comte de Bar. Elle fut veuve en 1344, à l’âge de 18 ans, ayant deux enfants. Elle se remaria en 1353, avec Philippe de Navarre, frère de Charles le Mauvais, l’ennemi du roi Charles V. Philippe mourut dix ans plus tard. Le fils d’Henri, Robert, fut investi en 1357, du Barrois, érigé en duché. Yolande vécut la plus grande partie de sa vie, surtout au château de la Motte-au-Bois. Elle le fit restaurer en 1380-1381, y reçut le poète français Eustache Deschamps qui en célébra la beauté. Elle avait aussi une maison à Paris, près de la rue Cassette, - déformation moderne de Cassel. Obligée de s’enfuir devant l’expédition anglaise de 1383, elle alla d’abord à Paris, puis à Bar, revint en 1384 et mourut à la Motte-au-Bois en 1395.
 
A la fin de sa vie, alors qu’elle s’était déjà vu reprendre, par les Comtes de Flandres, Bergues, Furnes et Nieuport, ainsi que Bailleul, ses « terres et possessions » étaient composées des « châtellenies et villes de Dunkerque, château, châtellenie et terre du bois de Nieppe, château, ville et châtellenie de Warneton, ville de Gravelines, pont d’Estaires, ville et châtellenie de Bourbourg avec appendance et dépendance, ville et châtellenie de Cassel, etc… ».
 
L’auteur qui lui a consacré l’étude la plus développée a écrit : « il n’y a pas de personnage dont les papiers existent à l’hôtel des archives du Nord qui ait fourni pendant plus de cinquante années autant de lettres et autres pièces intéressantes. » Cette dame de Cassel, en dehors de nombreux renversements de situation dans sa famille, témoigna d’une criante désinvolture pour la loi morale et multiplia les exemples de palinodies politiques.
 
En 1357, elle avait fait battre de la fausse monnaie ; elle faisait jeter dans un puits deux chanoines de Verdun, puis assassiner un troisième, lequel, à la vérité, était devenu un brigand. En 1359, elle ravageait son comté de Bar où s’étaient produits de troubles. En 1366, elle payait la rançon de son fils retenu à Metz pour dettes ; en 1371, elle le faisait prisonnier. Cette même année, elle faisait périr un sergent ou huissier du roi de France et un chevalier. Du coup, Charles V la fit emprisonner au Temple, d’où elle ne sortit qu’en 1373, moyennant une rançon de 18.000 livres, payée par ses gens de Cassel. En 1377, elle faisait arracher de l’église de Vieux-Berquin un homme qui s’y était réfugié, comptant sur le droit d’asile, et le faisait mettre à mort. Aussi subit-elle en série excommunications pour elle-même – en 1357, 1366, 1377 – et interdits sur ses terres – en 1366 et 1379. Encore en 1395, l’année de sa mort, de passage à Alost, elle était arrêtée pour dettes.
 
Du point de vue politique, ses relations et engagements connurent des vicissitudes tout aussi singulières. En 1344-1345, après la mort du comte de Bar, Philippe VI de Valois l’avait soutenue contre des compétiteurs. En 1349, elle prenait parti contre le même roi de France, lié au comte de Mâle. En 1357, elle se rangeait aux côtés de Charles le Mauvais, son beau-frère, contre Charles V – et le roi d’Angleterre faisait garantir ses possessions en France par le Traité de Brétigny (1360). En 1379, après de nouvelles difficultés, le roi lui accordait une amnistie et c’est d’abord à Paris qu’elle s’enfuit devant les Anglais. Tout au long de son règne, elle fut en procès avec les comtes. Louis de Nevers avait commencé à « retraire », morceau par morceau, les apanages de la seigneurie de Cassel. En 1391-1392, Yolande cédait à Philippe le Hardi ce qui lui restait encore contre « recompensation » (note : nous avons vu pourtant qu’au XVe siècle, le duc de Bar s’appelait encore seigneur de Cassel) ; en 1395, le château de la Motte-au-Bois était remis aux commissaires du duc de Bourgogne.
 
Les péripéties contrastées de la vie et de l’action de Yolande offrent aussi des aspects moins dramatiques. Elle était parfaitement capable d’œuvres de piété, de générosités diverses (lorsqu’elle attendait une levée d’excommunication ou d’interdit ?). Son crédit dans la région la fit choisir plusieurs fois comme arbitre entre des familles engagées dans des guerres privées. Elle octroya des privilèges à Dunkerque en 1377, à Cassel en 1378. En 1381, Dunkerque, Gravelines et Nieuport célébraient en son honneur des réceptions solennelles. Elle aurait assisté à la messe chaque jour – voor goed, pour de bon, assurait benoîtement le narrateur –, elle observait l’abstinence du vendredi ; en 1395, elle léguait par testament 100 livres de gros (une somme considérable) « à pôvres filles pour engager à marier avec povres ouvriers » dans toute l’étendue des terres qu’elle possédait. Sans doute ne faut-il pas juger d’un pièce. Les consciences du Moyen Age (alors seulement ?) s’accommodaient souvent de failles transitoires successives.
 
Evidemment singulière, la destinée d’Yolande de Bar, dame de Cassel, n’en est pas moins riche d’enseignements. Elle fut une féodale entichée de ses droits et de ses pouvoirs. Elle représente bien pour nous une époque finissante : encore capable de mener une action indépendante, elle se heurtait aux entreprises d’un Etat qui peu à peu réduisait, absorbait dans tous les domaines les forces capables d’autonomie.

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