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samedi 22 février 2020

Le Flamand de France parmi les dialectes néerlandais; sa relation au Néerlandais moderne


Le Flamand de France parmi les dialectes néerlandais; sa relation au Néerlandais moderne  


J’ai été invité pour parler de la langue flamande. Parlant du Flamand, est-ce-qu’on peut parler d’une “langue”? Oui et non! Lorsqu’on considère le Flamand d’un point de vue linguistique on ne peut dire autre chose : le Flamand est un moyen de communication et un système linguistique cohérent et complet parmi les membres d’une communauté linguistique qu’on ne peut définir autrement que comme une “langue”. Si les baleines ont une langue, alors les flamands en ont une aussi!  De l’autre coté le mot “langue” est habituellement réservé aux moyens de communications humaines qui sont bien élaborés et codifiés et qui servent dans une grande communauté linguistique comme langue de culture ou langue nationale, comme le Français, l’Anglais, l’Allemand, le Néerlandais, etc. Dans ce sens le flamand n’est pas une langue, mais un dialecte. 
 
Je préfère le terme “dialecte”, parce qu’il est neutre, tandis que le terme typiquement français “patois” a une connotation dénigrante, qu’aucun dialecte ne mérite.


Flamand – Néerlandais, une question terminologique.


L’usage du terme “néerlandais” pour désigner le dialecte flamand parlé dans l’arrondissement de Dunkerque suscite souvent une certaine résistance sur place, parce que « néerlandais » n’y est compris que comme la dénomination de la langue néerlandaise standard. Nommer “néerlandais” le dialecte flamand de France est considéré parfois comme l’expression d’une tendance pan-néerlandaise à l’annexionnisme.

En effet le terme “néerlandais” couvre un double contenu et il est nécessaire de ne pas confondre les deux sens l’un avec l’autre. Tout d’abord “néerlandais” est, en effet, le nom d’une langue standard moderne, utilisée de préférence ou à côté des dialectes aux Pays-Bas et en Flandre belge et dans quelques anciens territoires d’outremer. De ce point de vue synchronique il est incorrect de compter la Flandre Française comme partie de l’aire linguistique néerlandophone, parce que le néerlandais n’y joue plus aucunement le rôle de langue standard englobante et il est parfaitement illusoire de penser qu’elle pourrait encore y jouer ce rôle. Mais le néerlandais y a pourtant bien autrefois joué ce rôle, assurément jusqu’au rattachement à la France dans la deuxième moitié du 17e siècle et en fait jusqu’à la Révolution Française. Ce rôle de langue de culture a été repris peu à peu par le Français au cours du 18e et surtout du 19e siècle. C’est à dire les locuteurs de cette langue on perdu le contact avec le monde intellectuel qui était normallement complémentaire à la langue orale.
 
Le terme de “néerlandais” peut être chargé aussi d’un autre sens. Le nom est également utilisé comme terme englobant pour désigner l’ensemble des variétés linguistiques diachroniques et diatopiques depuis le 8e siècle jusqu’à aujourd’hui, qui s’étendaient bien au-delà de la frontière étatique franco-belge actuelle, notamment jusqu’à la Canche, au sud-ouest et jusqu’à la frontière orientale des Pays-Bas et de la Flandre. Un certain nombre de documents de langue “germanique” provenant du nord de la France sont comptés dans les ouvrages d’histoire de la langue néerlandaise parmi les plus anciens témoignages du néerlandais. Aussi est-il méthodologiquement impropre de renvoyer dans ce contexte à l’allemand ou bas-allemand, ou à l’anglais p.e. comme source pour les noms de lieux et de personnes germaniques dans le nord de la France. Seul  “néerlandais” (à côté de “flamand”) a ici terminologiquement sa place.

Mais pour un français moderne c’est peut être troublant qu’on a pas toujours utilisé ce terme de “néerlandais” pour désigner cet ensembles de varietés linguistiques des Pays-Bas historiques? Le nom historique de la langue vernaculaire dans les Pays-Bas historiques a changé au cours des temps. Dans la période la plus ancienne jusqu’aux environs de 1500 la dénomination dans le sud-ouest était « diets(ch) », dans l’est et le nord « Duutsc(ch) » plus tard pronocé « Duits(ch) ». Dans la période de l’ancien et du moyen-néerlandais il n’existe d’ailleurs que des “dialectes”. 
 
“Diets/duuts” signifie étymologiquement ‘populaire’, ‘vernaculaire’. Cette indication ‘langue vernaculaire’ lui fut donnée par opposition au latin, qui était la langue culturelle dans l’Europe de l’Ouest. La forme latine de cette dénomination était “theodiscus”. La traduction française en est “thiois”. Le nom latin apparaît pour la première fois en 786 et il est devenu populaire pour d'abord dans ce qui allait devenir plus tard l’aire linguistique néerlandophone. De là ce n’est qu’à partir du Moyen-Age qu’il s’est répandu dans toute l’aire linguistique germanophone actuelle et qu’il est devenu aussi le nom de l’Allemand. La dénomination anglaise “Dutch” remonte au temps où les Néerlandais nommaient leur langue “duutsch”.

Dans le comté de Flandre la langue vernaculaire générale est rapidement appelée “Vlaams” à coté de “Dietsch”. C’est pourquoi elle fut appelée “Flamand”  dans le roman voisin. Même dans des écrits et imprimés brabançons et hollandais le terme de “vlaamsch/flamand” désigne encore souvent jusqu’aux 17e et 18e siècles la langue générale. En Flandre belge cet usage est resté dans la langue orale et même souvent dans la langue écrite jusqu’au 20e siècle.

Je donne un exemple : Jean Van Mussem de Wormhout écrit en 1552 qu’il a transposé sa Rhetorica du latin en langue flamande commune (“ouerghestelt wt den Latijne in gemeender Vlaemscher spraken »). Des siècles durant le terme de “flamand” désignera dans l’aire linguistique francophone non pas tant le dialecte flamand que la langue générale des Pays-Bas. Le premier dictionnaire Français-Néerlandais de Halma – Dictionnaire nouveau François et Flamand – parut en 1708, tandis que la moitié Néerlandais-Français parut en 1710 sous le titre – Woordenboek der Nederduitsche en Fransche taalen.)

Mais il-y-a d’autres dénominations. Quand le terme flamand de “Diets” et surtout  la prononciation brabançonne et hollandaise “Duytsch” purent désigner à partir du 16e siècle aussi bien la langue néerlandaise que le haut-allemand, cela devint gênant. Ainsi le Brugeois Simon Stevin écrivait-il encore en 1586 en parlant du néerlandais son Uytspraeck vande weerdicheyt der Duytsche Tael  (Exposé sur la dignité de la langue thioise/néerlandaise).

Pour distinguer les langues écrites qui se développaient différemment on se mit alors à parler de “Nederlandsch duutsch” face à l’“Overlandsch duutsch”. Le premier terme fut rapidement écourté elliptiquement en “ Nederlandsch”. La mention la plus ancienne qui soit connue date de 1482 à Gouda. A partir du 16e siècle “Nederlandsch” et “Nederduitsch” furent utilisés concurremment pour la langue germanique des Pays-Bas historiques, mais dans le 19e siècle le terme “Nederlandsch” l’a emporté. 

Alors, le terme de “Nederlandsch” n’était à coup sûr pas inconnu en Flandre Française. Cela est confirmé par ex. par le livre d’école du Casselois Andries Steven qui en 1713 fit paraître pour la première fois son Nieuwen Nederlandtschen Voorschriftboek (Nouveau livre de préceptes néerlandais). Bien que le terme de “Nederlandsch” ornât la page de titre, il emploie dans le livre lui-même les termes de “Vlaemsch” et “Nederlandsch” en concurrence l’un avec l’autre, avec une préférence pour “Vlaemsch”.

Suite à la politique française de l’enseignement aux 19e et 20e siècles les locuteurs du dialecte flamand de France se sont retrouvés de plus en plus éloignés du Néerlandais standard et de son développement surtout dans l’orthographe. De par cette aliénation le terme de “Nederlands - néerlandais” est devenu exclusivement le nom d’une langue standard perçue comme étrangère. Cette perception d’“étrangeté” est dû au fait que le Néerlandais standard moderne, sans autre introduction, n’est pas facile à comprendre pour le locuteur dialectal flamand de France, en dépit de la parenté. Ce faisant le Néerlandais n’entre plus en considération pour la formation identitaire de la communauté linguistique flamande de France.

Si nous appelons aussi néerlandais ou dialecte néerlandais le Flamand de France, cela ne signifie donc pas qu’il serait dérivé du néerlandais standard (les dialectes ne le sont d’ailleurs jamais, le contraire est parfois vrai), mais cela implique bien que pour des raisons linguistiques et historiques, il appartient au groupe de dialectes qui sont englobés, chapeautés par la langue néerlandaise standard ou dans le cas présent le furent. Nommer le Flamand de France dialecte germanique est bien trop vague. Le ranger parmi les dialectes bas-allemands comme le font par ex. Sansen (1988) ou Marteel (1992) est peut-être inspiré par la dénomination surannée de “Nederduitsch”. Mais c’est faux, car le Flamand de France n’a jamais participé au développement linguistique parlé ou écrit des dialectes du nord de l’Allemagne, quoique là aussi on peut déceler une certaine parenté. L’étude linguistique du dialecte flamand de France ne saurait être dissociée de celle du néerlandais dans son ensemble. Toute l’instrumentation scientifique du néerlandais (dans son sens de diasystème) (bibliographies, dictionnaires, grammaires (dialectales), atlas linguistiques, études onomastiques, histoires de la littérature, éditions de texte, etc.) est indispensable à la bonne compréhension du Flamand en France. Ceci n’empêche que le Flamand en lui-même mérite ici d’être enregistré et étudié intensivement.
Alors qu’est ce que c’est

Le dialecte flamand en France

Il convient d’abord de remarquer qu’on ne peut parler du Flamand en France, car le dialecte n’est pas homogène. Il présente toutes sortes de nuances dans la prononciation, la morphologie et le vocabulaire. Ce n’est pas étonnant, la tradition orale étant liée à des communautés de communication relativement petites, confinées généralement à quelques communes, groupées autour d’un centre-marché local.

(Un fermier de Godewaersvelde qui s’était installé à Merckeghem demandait par ex. à son valet, qui lui était du cru, d’aller chercher “in de mikke een ruuscher” (dans le hangar un balai-brosse). Celui-ci ne le comprit pas, car il s’attendait à aller chercher un “zoeper uit den berk”. )

Grosso modo on peut distinguer en Flandre française quatre zones dialectales du nord au sud et d’est en ouest. Le Nord, avec la zone de polder et la bordure limitrophe du Houtland a souvent eu  un vocabulaire divergent par rapport au sud, la région autour de Cassel, Hazebrouck et de Bailleul. Au nord on dit par exemple respectivement pour ‘ferme, servante, jardin : ’een hofstee, een meesen ou meisen, een hof ou hovige/eke au sud respectivement een pach(t)goed, een maarte, een ko(o)lhof ou een lochting/lofting. Dans la phonologie et la morphologie aussi il existe d’évidentes oppositions nord-sud, par ex. dans la formation des diminutives (een huuzetje, een huuzige, een huuzeke) mais plus fondamentale est l’opposition est-ouest. Le long de la frontière étatique il y a tout d’abord une bande de deux à trois villages, où l’on peut encore entendre souvent une ressemblance avec le West-Vlaams (Ouest-Flamand) de Belgique, surtout dans le vocabulaire, par ex. stekkerdraad pour ‘fil de fer barbelé’ ou mikke pour ‘grange à paille’. C’est pourquoi les autres flamands de France disent parfois qu’on y parle un flamand “belge”, “belgieks Vlaemsch”. En effet plus on s’éloigne de la frontière et plus le Flamand de France présente un caractère propre. Ainsi un recoin à l’ouest, dans les environs de Millam, Bollezeele, Lederzeele (y compris Rubrouck), présente nombre de particularités, qui semblent être des vestiges d’évolutions occidentales très anciennes du néerlandais en tant que diasystème.

Un mot sur le situation du Flamand de France du point de vue de la géographie linguistique

La dialectologie en Europe à partir de la seconde moitié du 19e siècle n’a surtout eu d’yeux que pour l’aspect historiquement explicatif de la variation dialectale. L’image de la variation géographique fournissait souvent l’explication de l’évolution historique. 

De même que la langue standard néerlandaise occupe grammaticalement une position intermédiaire entre l’allemand et l’anglais, le paysage dialectal néerlandais dans son ensemble est un paysage de transition. Les dialectes présentent à l’est bien des caractéristiques communes avec les dialectes bas-allemands ou rhénans et à l’ouest nombre de caractéristiques du germanique de la Mer du Nord, ce qui fournit souvent des parallèles avec le frison et/ou l’anglais, parfois aussi avec les langues scandinaves. On appelle cela des inguéonismes.

Le Flamand de France est, des dialectes néerlandais, celui qui est situé le plus au sud-ouest et il forme à proprement parler une subdivision du West-Vlaams (Ouest-Flamand), qui lui-même forme à bien des égards un groupe homogène avec le zélandais et où la compréhension interne est grande.

(C’est ce que j’ai pu constater par ex. quand en 1998 je faisais le tour de la Flandre Française avec un groupe de Zélandais et qu’une conversation  s’engagea aisément entre eux et des Flamands de France chacun dans leur propre dialecte.)


Quelques caractéristiques du Flamand de France

Il m’est imposible de vous donner dans ce temps limité un cours de dialectologie. Je vais me limiter à quelques aspects et donner quelques exemples.  Il-y-a d’abord des

1. Caractéristiques générales ouest-flamandes qui apparaissent également dans d’autres dialectes.

Le plus connu en ce qui concerne le vocalisme est la non-diphtongaison des anciens /ie/ et /uu/ (longs) kieken, buuten par rapport au  néerlandais kijken, buiten (regarder, dehors), qu’on rencontre aussi dans les dialectes orientales.
Une deuxième caractéristique typique, l’abrègement vocalique et une décoloration de voyelles longues devant plusieurs consonnes, par ex. dans la conjugaison des verbes, en composition et dérivation, aussi devant –er et -el et parfois aussi dans des mots monosyllabiques. Les dialectes brabançons connaissent également un abrègement vocalique comparable. Plus on va vers l’ouest, plus cet abrègement vocalique apparaît fréquemment. Quelques exemples :  kopen - hij kopt (acheter, il achète) ; brood – bromes (pain, couteau à pain) ; heet -hitter (chaud, plus chaud), leege - lichte (bas, niveau bas), kleene – klinder, boter – botter/butter, netel – nettel,  geen – gin .

Une troisième caractéristique est constituée par la palatalisation spontanée de /o/ vers /u/ et de /oo/ vers /eu/ dans un certain nombre de mots : op>up, boter>beuter, vogel>veugel (sur, beurre, oiseau). Ce développement apparaît aussi mais moin fréquemment dans les dialectes des Pays-Bas le long de la côte. Elle peut différer de mot à mot et s’est frappant qu’elle fait souvent défaut dans l’ouest de la Flandre Française (voir carte palatalisation o/oo).

Dans un certain nombre de mots il y a aussi une délabialisation du /u/ court vers le /i/ court (rug>rik (dos) et de /eu/ vers /ee/ (beugel>begel (collet ou tribart), heupe>heepe (hanche). Ce phénomène se rencontre surtout dans l’ouest et le long de la côte (cf. angl. ridge et hip). Ce dernier phénomène est ancien, car il survient dans des toponymes du Nord - Pas-de-Calais, par ex. mel, mille<mulle<meule(n)<molen<Lat. molina (moulin) ; cf. Hoymille, Haute Meldyck à Saint-Omer et Watermel à Audinghen

Il-y-a deuxièmement quelques caractéristiques uniques du Ouest-Flamand qui sont dues entre autres à son contact avec son voisin, le picard. Cela transparaît nettement non seulement dans le vocabulaire mais aussi dans la phonologie et dans la syntaxe. On peut citer pour exemples le développement de /ow/ en /ou/ devant alvéolaire (t, d, s, z), p.e. au néerl. /oud/ correspond le flamand /koet/, mais au français voute correspond un flamand vour (que par exception a conservé le vocalisme original. Il y a aussi le développement  de /uu/ en /eu/ muur>meur. Il y a aussi des influences dans la syntaxe, p.e. la dichotomie « die-dat » comme le français “qui-que” dans l’emploi des pronoms relatifs comme sujet ou objet, l’abandon de l’inversion dans le cas de l’antéposition d’un syntagme autre que le sujet (“Morgen ‘k gaan naar Duinkerke” - Nl. Morgen ga ik naar Duinkerke), tout comme l’extraposition de compléments circonstanciels après le groupe verbal (Fl. M’en egoaen aan de mart = Nl. we zijn naar de markt gegaan, nous sommes allés au marché) sont des phénomènes qui s’entendent  surtout en Flandre Française et moins dans le Westhoek belge.

Il-y-a troisièmement quelques caractéristiques propres au West-Vlaams du Westhoek belge et/ou français.

La conservation de la prononciation palatale du a long est un phénomène typique du néerlandais de la côte. Dans les dialectes du sudest elle a toujours été supplantée par une vélaire /ao/. C’est aussi le cas en Flandre française  devant les consonnes alvéolaires (n, t, d, s, z - maone, waoter, laon < laoden, daos) là ou le néerlandais, sous l’influence du Hollandais a conservé le aa (maan, water, laden, dwaas). Mais devant les labiales et vélaires (f, v, p, b et g, k, l) la prononciation en /aa/ a aussi été conservée ici : dans le Westhoek on prononce normalement schaave, schaap, maaken et baale (rabot, mouton, faire et balle) avec un [a :] médian. La prononciation avec une vélaire /ao/ - il est vrai – s’entend aussi dans les environs de Boeschepe et Bailleul. Le Flamand de France dans ses confins occidentaux (les environs de Bollezeele) a dans cet environnement consonantique et aussi devant r + alvéolaire (par ex. baard, kaarte, schaarsch - barbe, carte, rare) une palatale ouverte [ae]. Il y présente par là même un reste d’évolution phonétique archaïque typique du néerlandais occidental, qui est historiquement apparenté à l’anglais et au frison. Elle correspond par ex. au “aa pincé de la Haye” et à la prononciation en èè des îles de Zélande. L’orthographe anglaise “sleep, sheep” renvoie à une prononciation analogue en anglais d’autrefois. (carte)

La chute du n final dans les formes verbales et dans d’autres mots (par ex. werke, loope, buute, binne) - mais pas dans les formes pluriel - dans une quinzaine de villages à l’extrême ouest est à nouveau un vestige du développement moyen-néerlandais le long de la côte, qui a des parallèles en frison et en anglais (comparer le Nl werken à l’anglais to work où la terminaison est tombé complètement).

Il existe en Flandre Française également et clairement des reliquats inguéoniens dans le vocabulaire, par ex. zoeper (pour ‘le balai dur’, manifestement dérivé d’un verbe “zoepen” qui correspond phonologiquement à l’anglais to sweep). et aussi dans l’extrême ouest l’adverbe wei pour  “weg” (cf. l’anglais away). Plus répandu est blouwer pour un marteau lourd (cf. l’anglais to blow et l’ancien néerlandais blouwen) et partout zole pour “charrue” (autrefois aussi sur le littoral de Flandre-Occidentale, en Zélande et à Groningue, un mot dialectal dont on n’entend de parallèles que dans des dialectes anglais et scandinaves.

La frontière d’état une  frontière dialectale secondaire

Il est frappant que la frontière étatique ne forme une frontière dialectale que dans un petit nombre de cas. Au contraire bien des limites phonétiques, morphologiques et sémantiques coupent la frontière à angle droit (carte isoglosses croissant la frontière étatique). Seul quelques variations phonétiques coïncident quasiment avec la frontière étatique.  Le mieux connu est la prononciation [∫] (parfois facultative à coté de [sjch]) du sch néerlandais. La persistance de la prononciation en [∫] à la fin du mot : mensch, vleesch (homme, viande) coïncide aussi - mis à part Bray-Dunes et Boeschepe - avec la frontière étatique.

La prononciation du -nd- intervocalique qui a évolué en -ng- (en passant par -ngd-) et a chuté par la suite avec maintien d’une voyelle nasalisée, coïncide à présent à peu près avec la frontière d’état. Mais des locuteurs plus âgés en Flandre-Occidentale possèdent encore aussi cette prononciation du Flamand de France, ce qui indique qu’il s’agit du côté belge d’une restauration sous influence de l’orthographe. Par ex. “honderd” en Flandre Française : ouërt<oungert<oungdert<oundert ; en Flandre-Occidentale généralement oundert.

En outre il ressort de l’étude lexicographique dialectale que pour le vocabulaire héréditaire dialectal il y a rarement une frontière lexicale ou sémantique sur la frontière étatique, au contraire la Flandre Française et le Westhoek belge forment ici souvent une entité, par ex. vinnig ou gevinnigd pour ‘moisi’ ou vartigen, vortigen pour ‘pourrir’ (ailleurs en Flandre vorten) et beaucoup d’autres. Cependant un certain nombre de mots sont encore vivants en dans le dialecte de la Flandre Française, tandis qu’ils sont totalement tombés en désuétude côté belge. Je cite par ex. boud ou bold pour ‘purin’, e lietje pour ‘un peu’, elde pour ‘âge’, kasten (<kerstenen) pour ‘baptiser’, hoofdig pour ‘têtu’, schamel pour ‘pauvre’, kuusch pour ‘net, propre’ etc.
Parfois le Flamand de France rejoint ainsi encore dans l’emploi du vocabulaire le Néerlandais standard, tandis que les dialectes belges s’en écartent invariablement. Par ex en disant een touw(e)  pour  le belge “een koorde” (corde), etc.

Ce qui frappe surtout, c’est la bien plus grande influence du picard et surtout du français dans le vocabulaire en Flandre Française. Ce n’est pas étonnant, car la région a connu des générations de bilingues, qui passaient inconsciemment d’une langue à l’autre (code-switching) et ce faisant reprenaient des éléments de la langue socialement dominante dans le dialecte flamand.

Un exemple en est la pénétration du mot-bâtard menasseren pour ‘menacer’, dont la forme originale n’est connu que le long de la frontière. (Carte dreigen).

Tous les phénomènes énumérés indiquent que la frontière étatique est aussi devenu une frontière dialectale secondaire. Mais compte tenu de la situation précaire de l’usage du Flamand dans la société de Flandre Française il faut s’attendre à ce que la frontière d’état devienne aussi  dans des temps rapprochés une frontière linguistique définitive.

Le rôle de l’enseignement

Est-ce- que  l’enseignement de la langue (autrement) maternelle pourrait encore renverser cette situation? Avec vous, je ne le crois pas. Cela ne veut pas dire qu’on ne pourrait pas contribuer à l’enseignement une tache spéciale pour confronter la situation de bilinguisme qui existe toujours dans l’arrondissement de Dunkerque et de telle façon qu’elle soit en même temps adaptée à la situation frontalière de cette région.

Par un manque de recherches scientifiques issus de la région même, il y a une connaissance très défaillante du terrain linguistique dans lequel l’enseignement de langues opère ici. Cette ignorance concerne le statut linguistique du dialecte flamand en France, son histoire, sa variabilité interne, sa parenté avec les autres dialectes du  néerlandais  et avec le néerlandais standard, l’allemand ou l’anglais. Presque tous les recherches qui ont été faites sur notre Flamand ont été publiées en néerlandais ou même en anglais ou en allemand et sont restées quasiment inconnus aux locuteurs interessés de la région même.


On connaît depuis maintes années les cours libres de Néerlandais organisé par le Komitee (belge) voor Frans-Vlaanderen.
 
Depuis un certain nombre d’années l’offre de néerlandais dans l’enseigment primaire et secondaire – d’abord à Wervicq-Sud, plus tard à Bailleul et d’autres localités de la région frontalière -  cadre dans ce qu’on apelle l’enseignement bilingue. Il est organisé selon un contrat d’échange entre le ministère de l’Education Nationale, concretement l’Inspection Académique de Lille et la Nederlandse Taalunie (un organisme intergourvenemental pour la promotion de la langue et culture néerlandaise). La motivation pour cet enseignement du néerlandais est prépondéramment économique et il n’a pas du tout été conçu pour répondre à une demande régionaliste quelconque. Le néerlandais est présenté comme “la langue des voisins”. Aussi les promoteurs français de cet enseignement du Néerlandais parlent d’un “bilinguisme de proximité”. En procédant ainsi, il semble bien qu’on a oublié que la demande initiale pour cet enseignement soit issue pour une grande partie de certains flamandophones qui étaient bien frustrés de ne pas pouvoir lire ni écrire leur langue maternelle et qui voulaient valoriser culturellement et mieux exploiter socio-économiquement les opportunités de contacts transfrontaliers qui existaient et qui existent encore au niveau du dialecte. Je réfère p.e. au travail du pionnier,  M. Taccoen, l’ancien adjoint au maire de Bailleul, et de ses amis qui l’ont suivi dans sa demande, ce qui a conduit finalement à l’installation de la Maison du Néerlandais à Bailleul il y a deux ans.

En plus,  il semble qu’ au niveau des autorités françaises et aussi au niveau de son partenaire la Nederlandse Taalunie, il existe une certaine crainte pour tout ce qui pourrait interférer avec des demandes régionalistes concernant cet enseignement. Certaines évolutions ideologiques et politiques concernant les langues minoritaires en France ne sont pas étrangères à cette crainte. Les promoteurs de l’enseignement du Néerlandais ou du Flamand se sont nettement séparés dans les dernières decennies sur des arguments qui, vu l’ignorance mentionnée ci-dessus, ne se sont guère basé sur des arguments scientifiques, mais plutôt sur des arguments d’opportunisme politique.

On peut se poser la question si cette crainte n’empêche pas d’avoir une vue réaliste sur la realité linguistique dans la grande région transfrontalière, et si par conséquent,  on ne manque pas d’ exploiter la situation de bilinguisme interne, qui existe encore des deux cotés de la frontière.
Les échanges économiques et les offres d’emploi démontrent à mon avis que le choix d’enseigner dans la zone frontalière uniquement le néerlandais standard comme langue des voisins et d’en exclure d’avance toute notion du dialecte n’est pas nécessairement adapté à la situation linguistique transfrontalière concrète.

Qu’en est il de l’enseignement du Flamand régional, quel est son rôle culturel et quel pourrait être son rapport à l’enseignement du Néerlandais?

Depuis la loi Montalivet de 1843 il n’y a jamais eu une possibilité officielle d’enseigment pour le Flamand avant la circulaire Savary de 1982. A cette occasion les promoteurs de cet enseignement ont voulu saisir les chances offertes : ils ont fait un petit dictionnaire et ont formulé quelques règles de grammaire afin de pouvoir profiter des subventions. Et dans un ouvrage sur les langues minoritaires de France ils ont répandu la thèse d’une évolution historique tout à fait particulière du Flamand de France par rapport au reste du néerlandais (Sansen 1988) à partir du 16e siècle. C’était faux. 
 
Pour le reste on sait que cet enseignement n’a  pas eu beaucoup de succes. C’est vrai qu’il n’avait pas eu la chance de se préparer de façon appropriée, ni de profiter d’un accompagnement d’ordre pédagogique ou linguistique. Mais surtout il venait trop tard. Le flamnd avait déjà perdu trop de sa vitalité, et n’étant presque lus usité comme langue familière, les jeunes – et souvent aussi leurs parents - avaient perdu quasi totalement la connaissance de la vieille langue maternelle. Donc on peut bien s’en douter si une répétion de cette tentative d’enseigner le dialecte dans l’enseignement régulier ne soit  condamné d’avance à echouer.

Sans rapport avec la circulaire Savary l’association culturelle Le Reuzekoor a commencé à Dunkerque un cours de Flamand pour répondre aux besoins d’un grand nombre de flamandophones adultes qui souhaitaient pouvoir lire et écrire leur langue. Le cours a été conçu par J.L. Marteel un locuteur natif de Bray-Dunes, professeur d’anglais à l’Université du Littoral et - comme le prouve son manuel -  un bon pédagogue linguistique. Cet enseignement connaît un succes croissant depuis une bonne vingtaine d’années. Il se déroule depuis quelques années sur deux ou trois lieux et depuis l’année passée il est aussi enseigné à l’Université du Littoral. Cette initiative modeste et locale, qui répondait à des besoins réels n’a donc pas raté son but. En tout cas elle démontre qu’il existe au niveau de la communauté du departement de Dunkerque un besoin de mieux connaître la vieille langue maternelle et de la valoriser au niveau culturel et social et qu’un enseignement approprié répond à ce besoin.

La même association du Reuzekoor a organisé,  il y a presque deux ans à Dunkerque un débat sur la reconnaissance des langues à l’occasion de la Charte Européenne des langues régionales et minoritaires. A cette occasion il apparaissait de nouveau que la question controversée entre l’enseignement du Flamand ou du Néerlandais peut se présenter à chaque instant.

A cette occasion  M. Marteel se demanda entre autres : (Je cite)

Pourquoi les néerlandophiles tiennent-ils tant à remplacer en France (!), le dialecte flamand de nos parents et grands-parents par le néerlandais? …. Est-ce raisonable de penser que dans les circonstances actuelles, et étant donné l’attachement des flamandophones à la France, le néerlandais puisse devenir la langue maternelle des flamands de France? Je ne le crois pas. Il serait beaucoup plus judicieux et beucoup plus intelligent d’utiliser, en le valorisant, le Flamand comme tremplin culturel du néerlandais, comme catalyseur entre le Flamand et le Néerlandais. ….. Demain on ne parlera plus le Flamand comme langue maternelle en France et le néerlandais y sera enseigné à quelques centaines (ou même quelque milliers) de français comme langue étrangère de proximité. Les néerlandophiles et le néerlandais auront perdu, pour les avoir négligés, les ferments de la culture flamando-néerlandaise qui se trouvaient à l’état naturel dans la Flandre française. “ (Fin de citation)


Ma réaction à cette prise de position est la suivante :

Je suis d’accord qu’il est nécessaire de valoriser culturellement le Flamand et que cela ne peut être qu’ au profit de l’enseignement du néerlandais.

Mais je  me demande, peut-être avec vous : Comment l’idée qu’on voulait introduire le Néerlandais pour remplacer le Flamand a –t-elle pu naître dans les esprits des flamandophones de France? Je pense que c’est la teneur de la propagande venant de la Flandre belge, reprise par certains activistes français,  qui a pu susciter cette crainte. En Flandre belge on a abouti à sauvegarder la langue maternelle en superposant à la multitude de dialectes une langue culturelle et standardisée : le néerlandais. Seulement les promoteurs de la sauvegarde de la langue maternelle en Flandre française ne se sont pas réalisé qu’ils venaient trop tard pour avoir  le même succes en France.

Les propagateurs d’outre frontière ont ainsi causé chez beaucoup de flamands de France le sentiment ou la crainte qu’on voulait remplacer leur culture et leur langue propre à eux, par un genre de superstrat linguistique auquel la majorité ne pouvait pas ou ne voulait pas s’adapter. Car évidemment les flamandophones de France persistent à vivre et à s’adapter dans un milieu d’expression et de culture presque uniquement française, auquel  le Néerlandais ne peut pas servir d’alternative ni pour le Flamand et certainement pas pour le Français. Beaucoup de flamandophones de France se sentaient donc aliené par une telle stratégie d’aide linguistique qui ne leur convenait pas.

La Charte Européenne vis à vis du flamand/néerlandais.

Revenons à la Charte Européenne. Cette charte vise en premier lieu la valorisation culturelle des langues minoritaires, de préférence transfrontalières. Il me semble donc que cette charte serait appliquable parfaitement au Flamand régional, parce que les langues officielles en sont exclues. Mais dans les conditions politiques actuelles en France il est peu probable que la charte soit jamais appliquée. Cela n’empêche pas que les autorités locales, départementales et régionales puissent bien s’y inspirer pour prendre des mesures appropiées  dans l’esprit de cette charte afin de contribuer à la valorisation culturelle du Flamand régional. Comme ils ne sont pas compétents pour l’éducation nationale ils ne leur reste à mon avis que d’agir dans le cadre de la gestion du patrimoine culturel. Le patrimoine culturel ne comprend pas seulement le patrimoine architectural, artisanal et artistique mais aussi le patrimoine immatériel emmagaziné dans l’esprit et la mémoire des gens. Pour connaître celui dans le département de Dunkerque la connaissance de la langue flamande est cruciale, car le Flamand est indispensable pour transmettere aux générations suivantes une vielle tradition de connaissances particulières de la région.

Mais entretemps, nous le savons bien, le dialecte flamand est moribond comme c’est d’ailleurs le cas avec beaucoup de dialectes en Europe. Notre dialecte flamand est entré dans un stade muséal. Cela veut dire : comme on ne pourra pas le préserver à un terme plus ou moins long, il faut le conserver. Il faut l’enregister, il faut le noter et publier par écrit, il faut l’étudier, il faut faire un archif sonore, il faut chercher et répandre toute information possible sur cette langue. Il faut entre autres l’introduire dans toutes sortes d’expositions concernant la culture locale. On pourrait à mon avis organiser une grande exposition sur la langue flamande au niveau départemental. Tout cela mérite d’être fait d’une manière sérieuse et professionelle. Mais avec quel personnel pourrait on le faire, si l’étude de la langue n’est pas n’est pas prévu, aussi sur un sur un niveau supérieur? Comment l’utiliser p.e. dans un contexte touristique transfrontalier, s’il n’est pas rendu sous une forme particulière qui soit aussi et en premier lieu reconaissable pour les locuteurs flamands de la région même. Pour tout cela il me semble qu’il faut mettre la DRAC et les services du Patrimoine devant leurs responsabilités et leur demander des subventions pour toutes les formes de valorisation culturelle du dialecte flamand, y compris l’enseignement de cette langue.
 
Et à part de ces exigences culturelles, il reste toujours le droit humain fondamental que tout homme puisse avoir acces à l’alphabétisation et l’éducation en sa langue maternelle. C’est prévu dans une charte de l’Unesco, que la France a ratifié. Aussi les gens qui ne sont pas interessé au Néerlandais ou quelconque autre langue ont ce droit et ils expriment depuis longtemps le désir de pouvoir lire et écrire leur propre langue.

Alors, est-ce que les autorités compétents de l’Education nationale l’ont compris ainsi?

Le ministre, M. Ferry, répondant à une question lui posée par l’ancien Ministre d’Etat, et maire de Dunkerque, Michel Delabarre concernant l’organisation du Flamand dans l’Académie de Lille a répondu clairement ceci : (je cite)

“le Flamand étant considéré comme une variante dialectale de la langue néerlandaise et représentant la forme littéraire de cette dernière, c’est par le biais de la diffusion de l’étude du néerlandais et au travers de son enseignement, y compris dans sa forme bilingue, que les particularités linguistiques de la Flandre française sont prises en compte dans l’académie de Lille. Le programme entrepris dans cette académie pour favoriser l’enseignement du néerlandais dans les écoles notamment de l’arronsissement de Dunkerque et encourager son suivi au collège et au lycée, doit permettre aux élèves de se réapproprier une des composantes du patrimoine de leur région” (fin de citation)

La complémentarité de l’étude du Flamand et du Néerlandais.

Alors ma conclusion est bien simple : dans le nord de la France, tout particulièrement dans l’arrondissement de Dunkerque, l’enseignement du Néerlandais et du Flamand sont complémentaires et tous les deux sont indispensables de leur propre manière.

L’enseignement du néerlandais est sans doute le seul choix raisonnable que l’on puisse faire pour étoffer les programmes scolaires du niveau élémentaire au niveau secondaire et supérieur. Mais dans cette societé où le bilinguisme diglossique continue, et pour autant qu’il continue, il serait néfaste de vouloir nier le potentiel linguistique et culturel que puisse offrir l’enseignement du Flamand local. Cette considération n’est pas inspirée par le desir de voir le succes de tel ou tel enseignement, mais surtout par le souci du bien-être intellectuel des personnes, qui ont encore une connaissance active ou passive du Flamand et de ceux qui désirent de l’avoir.
 
Le caractère complémentaire de ces deux genres d’enseigement devrait inciter les organisateurs  à dissiper d’abord toute méfiance à l’égard de l’autre langue et de mettre fin à un esprit de concurrence. Au contraire il est grand temps que les reponsables de l’organisation et de l’inspection de chaque enseignement et de toutes les  activités corrélées s’asseyent autour d’une table pour tirer au clair la façon dont cette complémentarité naturelle peut être appliquée sur le terrain. Qant à moi, il me semble indispensable – donc on devait le faire obligatoire - que les enseignants du néerlandais dans la région reçoivent une formation continue sur tous les aspects de la présence historique et dialectale du néerlandais dans la région. Et il me semble évident que les enseignants du Flamand aient la même opportunité de suivre une telle formation, afin d’être mieux munis pour leur tâche, qu’ils ne peuvent mener à bien sans prendre connaissance des acquis de l’étude du néerlandais tant comme diasystème que comme langue culturelle moderne.

A Rubrouck on l’a déjà compris la nécessité des deux cours. Peut-être que Yserhouck  ensemble avec d’autres associations pourrait aider à la création d’un plateforme qui exige ou organise une telle formation continue afin d’eviter l’aliénation linguistique des flamands de France de leurs racines et en même temps de leur famille linguistique proche.

Je vous remercie de votre attention.

Hugo Ryckeboer
(Rubrouck  27/10/2002)

jeudi 20 février 2020

Noël est elle vraiment Noël ? petite mise au point

dimanche 16 fevrier, alors que je sortais de ma voiture, j'entends le beffroi de saint-Pol-sur-mer jouer "O douce nuit"... de quoi jeter le doute sur la date... et maintenant qeue Noel est passé, et le soufflé de la querelle des creches dans les établissements publics mis en sommeil jusque l'année prochaine, petit retour sur une question idiote; Noel est elle vraiment en décembre (si tant est que l'événements a réellement eu lieu... désolé, je ne suis pas prêt à faire le pari de Pascal)...



 
« Jésus est né le jour de Noël »


Odon Vallet, Petit lexique des idées fausses sur les religions, 2002

 
Nul ne sait précisément où ni quand Jésus est né. L’évangile de Matthieu (2, 1) affirme qu’il a vu le jour « à Bethléem de Judée » et celui de Luc (2, 4) « à la ville de David qui s’appelle Bethléem en Judée ». 
 
Dans l’Ancien Testament, la ville de David, c’est Jérusalem (qu’il a prise aux Cananéens) tandis que Bethléem apparaît comme le lieu de naissance du roi-berger « qui fera paître Israël mon peuple » (2 Samuel 5, 2). 
 
Jésus est donc le nouveau Messie (titre déjà attribué à David), le bon pasteur né à la «maison du pain» ou Bethléem. 
 
Mais comme Joseph et Marie résidaient au village de Nazareth, en Galilée, à huit jours de marche de Bethléem, il est peu vraisemblable qu’une femme sur le point d’accoucher ait pu faire un tel voyage même pour répondre à un ordre de recensement romain mentionné par Luc (2, 1) et mal confirmé par l’Histoire. 
 
Peut-être Jésus est-il né à Nazareth mais aucune preuve ne peut être apportée quant à son lieu de naissance. La naissance du Christ, à la différence de sa mort (juste avant la Pâque juive), n’est reliée à aucune fête du calendrier et a pu prendre place en toute saison. 
 
Elle suit d’environ six mois la naissance de Jean-Baptiste dont la mère, Élisabeth, était enceinte de six mois (Luc 1, 36) lors de la visite de l’ange Gabriel à Marie. 
 
Il est donc logique de fêter la Saint-Jean le 24 juin, deux trimestres avant Noël. Noël serait le « jour de la naissance » (du latin natalis dies) ou le jour du « nouveau soleil » (du gaulois noio hel). 
 
En anglais, c’est la « messe du Christ » (Christmas) et en allemand, les « nuits sacrées » (Weihnachten). 

Ces hésitations étymologiques montrent que Noël a été perçu comme un événement théologique (la naissance d’un Messie) et comme un phénomène géographique (le retour du soleil). 
 
Cette deuxième explication est, historiquement, la première. Noël fut d’abord une fête du solstice d’hiver (le décalage de trois ou quatre jours semble négligeable) dans de nombreuses religions « païennes » de l’Europe préchrétienne, notamment dans les régions nordiques ou montagnardes, là où l’astre suprême se cache aux mauvais jours et fait craindre une nuit éternelle. 
 
Fêter le début des jours meilleurs, c’était alors le moyen d’exorciser la peur d’un froid perpétuel, d’une mort prévisible, « si le soleil ne revenait pas » (Ramuz). À Rome, cette fête du « Soleil invaincu » (Sol invictus) fut officialisée par l’empereur Aurélien (270-275 après J.-C.) qui se voulait un Roi-Soleil, un astre couleur d’or (aurus). Elle a été aussi associée au culte de Mithra, le dieu iranien symbolisant des forces vitales comme le soleil et le taureau. 
 
Or, la Bible présente aussi le Messie comme un « soleil de justice » (Malachie 3, 20) et comme un «astre levant » (Luc 1, 78). 
 
En retenant la date de cérémonies païennes pour commémorer un haut fait évangélique, l’Église christianisa une vieille fête de la nature et Noël fut célébré le 25 décembre à partir de l’an 336 (environ), à la fin du règne de Constantin, le premier empereur chrétien, dont lesoleil était le Christ. Noël devint un prénom de baptême, même s’il n’y avait alors pas plus de saint Noël que de saint Pascal. 
 
L’important était de dater précisément la naissance de Jésus pour en faire un événement historique et non une légende mythologique. Jésus est né le jour de sa naissance (c’est une évidence) qu’on appelle Noël (c’est de l’arbitraire). En plein hiver, la Nativité réchauffe le coeur et met de la vie sacrée dans une nature morte. 
 
À mesure que les missionnaires chrétiens évangélisèrent les zones tropicales et équatoriales, Noël perdit son caractère de fête du solstice d’hiver : sous l’équateur, il n’y a pas de « soleil invaincu » ou vaincu puisque l’astre suprême ne décline jamais. 
 
On peut donc fêter Noël sous les cocotiers des plages en se dorant la peau aux rayons d’Hélios. Dans l’hémisphère Sud, Noël est même la fête de l’été, l’équivalent de la Saint-Jean sous nos latitudes. C’est le jour le plus long, le plus chaud, l’inverse parfait de notre 24 décembre qui bat régulièrement des records de froid. Ainsi Noël peut-il, par ses paradoxes climatiques, symboliser aux antipodes une religion universelle."