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jeudi 16 mai 2019

REMARQUES SUR LA REDDITION DE DUNKERQUE Entre les mains des Anglois 1658




Le soir du 14 juin 1658, à l'issue de la bataille des Dunes, Dunkerque change trois fois de maître en la journée. Espagnole le matin, française au midi, anglaise, en vertu des accords passés au crépuscule. Dunkerque passe sous autorité anglaise pour quatre ans, quand Louis XIV achète cette ville essentielle à ses yeux pour la défense du royaume et les guerres qu'il mène. Dunkerque achetée en 1662, c'est aussi le point de départ du Pré Carré voulu par Vauban et qui permit de démanteler les murailles qui enserrent Paris... Il faut bien quelques mémoires diffusés en France, comme celui-ci dont vous trouverez la transcription intégrale, pour faire taire les commentateurs et autres contestataires qui ne comprennent pas l'utilité de l'alliance de circonstance avec une puissance hérétique... mais après tout, l'Edit de Fontainebleau n'est pas encore promulgué, loin de là et la politique exige bien, après tout, que la diplomatie s'accorde de quelques contorsions... Autre temps, autres moeurs ? Nous vous laissons seuls juges d'une certaine forme de cynisme...



REMARQUES SUR LA REDDITION DE DUNKERQUE
Entre les mains des Anglois 1658


" Enfin toutes nos fraieurs sont dissipées, la bonté Divine a voulu conserver à la France le grand Prince qu’elle lui a donné : tandis que nous avons eu sujet d’appréhender la perte d’une personne si précieuse, dont dépend tout nôtre bonheur ; je n’ai pas seulement osé vous entretenir de ses Victoires, & encore moins des grandes fatigues qu’elle a voulu prendre pour asseurer notre repos ; qui ont été la cause d’une maladie si dangereuse : Les mouvemens de son courage l’aiant emporté en cette occasion au delà des conseils, & même des prières de son prudent Ministre, Sa Majesté aiant voulu voir elle-même toutes choses dans son Armée trop exactement, & estre toûjours parmi ses soldats, pour devenir sçavante dans un mestier qu’elle connoît estre celui des Rois, a trop tôt éprouvé qu’ils ne sont pas exempts des accidens ausquels le Ciel a assujetti tous les autres hommes. Maintenant que, graces à Dieu, le péril est entierement passé, & que chacun peut trouver dans la possession de la joie que la guérison entiere de Sa Majesté fait ressentir, dequoi se consoler, & se recompenser des afflictions du mal passé : Je puis sans aucun scrupule vous redire un mot en passant, des glorieux avantages que ses Armes ont acquis sur les Ennemis. La prise des Places se fait ordinairement en peu de jours, le gain des Batailles arrive en peu d’heures, mais ces grands évenemens qui décident quelques fois de la fortune des grands Roiaumes, aussi bien que de la gloire des grands Rois, laissent toûjours une agréable matière d’en discourir longtemps avec plaisir, à ceux que le Ciel a favorisez d’une heureux succès dans ces perilleuses rencontres : Il est même necessaire d’en goûter les douveurs par la reflexion qu’on y fait, & de posseder tous par l’affection que nous devons avoir pour l’Etat, les mêmes avantages que nos braves guerriers ont remporté sur les Ennemis, les armes à la main. Il n’est plus temps de vous faire des Relations particulières de tout ce qui s’est passé : Il suffit de vous faire ressouvenir que la Place de Dunkerque a esté conquise en peu de jours sur les Espagnols, qui s’estans voulu avancer pour la secourir avec tous les Chefs, & toutes les forces de Flandres, le grand Capitaine qui commande l’Armée du Roi, n’a pas voulu prendre sur eux l’avantage de les attendre dans ses retranchemens : mais inspiré & guidé par les Bons avis donnez tres a à propos par le premier Ministre, est allé au devant d’eux avec une partie de ses Troupes qu’il a tirées hors de son Camp, les a rencontrez et attaquez en raze campagne, les a battus & entierement défaits (comme vous avez sçeu) en bataille rangée ; qu’en même temps, ayant laissé Dunkerque investi, & les postes du siége suffisamment munis pour empêcher l’effet des sorties : Il y est retourné avec son Armée victorieuse, & a forcé la Place de se rendre, que celle de Bergue Saint Vinox a esté contrainte d’en faire de même, et de laisser prisonniers de Guerre tous ceux qu’on y avoit envoiez pour la defendre, & qu’ensuite celles de Furnes et de Dixmuide ont esté obligées de rentrer sous l’obeïssance de nôtre Monarque.
 
Mais, dit-on, nôtre principale Conqueste est pour des Etrangers qui en peuvent user quelque jour contre nous mêmes, & qui faisant profession d’une croiance differente de la nôtre, ruïneront avec le temps la Religion Catholique dans la Ville qui a esté remise entre leurs mains. Je n’entreprends pas de répondre aux libelles qui ont esté publiez sur ce sujet, dont l’Auteur a paru fort accoûtumé aux Déclamations, & fort passionné pour l’Espagne, mais fort peu aux véritables maximes qu’il faut suivre dans le Gouvernement des grands Monarchies, & par conséquent, dont les écrits sont plus dignes de mépris que de réponse. Il faudroit renoncer à toutes les amitiez & à toutes les Alliances, si nous estions sans cesse agitez de cette vaine apprehension, que ceux qui sont aujourd’hui nos amis, peuvent cesser de l’estre, & devenir un jour nons ennemis : La Prudence oblige bien de se souvenir que cela est possible, & d’y apporter les précautions necessaires : Mais la crainte d’une inconvénient incertain & éloigné, n’a pas accoûtumé de rompre parmi les Sages, des résolutions dont il revient une utilité présente & asseurée, & qui nous font éviter des périls très dangereux. Les Ministres qui ont la conduite des grands Etats, se doivent estimer bienheureux, quand pour fermer la bouche à ceux qui leur portent envie, ils n’ont qu’à se justifier envers le public, des avantages qu’ils acquierent à leur maitre, & qu’ils n’ont pour censuer de leurs actions, que ses ennemis declarez ou couverts.

L’Angleterre n’est séparée de la France que par un Canal de Mer ; La situation des deux Roiaumes, &é la commodité des peuples qui les habitent les a obligez de tout temps défaire une infinité de Traitez ensemble (dont les Auteurs sont remplis) pour affermir leur amitié, conserver leur société, & regler leur Commerce : Il ne nous appartient pas de controller les secrets de la Providence, ni d’examiner trop curieusement pourquoi elle permet les changemens qui arrivent parmi nos voisins, dans la religion ou dans l’Etat : Nous ne sommes pas obligez pour cela de rompre avec eux le Commerce, la société et l’amitié que le voisinage oblige d’entretenir, & que le peuple de Dieu a souvent establie & observée religieusement avec des Rois & des Nations infidelles.

Il s’est fait tant de differents discours sur le dernier Traité fait entre la France & l’Angleterre, que j’ai crû devoir donner au public la lecture de quelques pièces qui me sont tombées entre les mains, dont même on peut faire voir les Originaux qui contiennent la preuve de tout ce qui s’est passé en cette affaire, & qui font connoître les précautions que le Roi a prises dans les conditions de l’Alliance, pour empêcher que la Religion Catholique ne puisse jamais recevoir aucun trouble, ni préjudice, & il ne faut pas douter que sa majesté n’ait usé de la même prévoiance pour son Etat, dont les secrets ne doivent pas estre divulguez.

L’on ne doit pas s’etonner si en un temps où les ennemis declarez de cette Monarchie, ont tant de Partisans et d’Emissaires parmi nous, il se trouve des esprits qui ont l’audace de censurer nos avantages qu’ils ne peuvent souffrir : Ce n’est pas l’interest de la Religion qui les touche dans nôtre union avec les Anglois, quoiqu’ils en fassent parade : c’est qu’il leur fâche de voir le parti des Espagnols affaibli par ce moien, & que toutes les recherches, & toutes les offres qu’ils ont faites aux Anglois depuis les changemens arrivez en ces Roiaumes-là, pour les engager dans une guerre ouverte contre nous, n’aient zservi qu’à produire un effet tout contraire, & à former (par la prudence de ceux qui conduisent les affaires de sa majesté) une liaison plus étroite d’interest & d’amitié entre la France et l’Angleterre. Il n’y a point de personnes des interessées qui ne soient obligées d’avoüer, qu’outre les autres grands préjudices que nous eussions receus de l’union des Espagnols & des Anglois contre nous par la perte de Calais, que les premiers avoient offert de faire tomber au pouvoir des autres, il eût fallut perdre l’esperance de la Paix pour longtemps, & peut-estre pour jamais, & demeurez exposez à la necessité , ou de soûtenir une Guerre des-avantageuse contre deux puissans Ennemis joints ensemble ou de recevoir des conditions iniques dans un Traité de Paix semblables à elles qui sont contenües dans tous les precedens aui ont esté faits entre la France & l’Espagne, où le premier article confirme toûjours les pertes & les renonciations qui furent faites par le Traité de Madrid pendant la prison du Roi François. Tous ceux qui ont quelque connoissance des maximes ambitieuses de la Monarchie d’Espagne, & qui se souviendront encore de sa conduite pendant la Ligue, & dans les autres occasions qui se sont presentées depuis, ne mettront point en doute que si elle voioit quelque apparence de nous pouvoir entierement ruïner, ou par nos voisins, ou par nous-mêmes, elle en laissât échapper l’occasion pour pour faire cesser une bonne fois les obstacles que nous apportons sans cesse à ses vastes desseins, qui vont assujettir sous sa Domination tout les reste du monde, dont elle croiroit venir à bout aisément, si la France estoit ruïnée, ou notablement affaiblie par les armes des ses Ennemis, ou par des divisions domestiques.

La jonction de l’Angleterre avec la France nous met, graces à Dieu, dans un éstat bien different, soit que nous soions forcez malgré nous de continuer la Guerre contre l’Espagne, soit que l’on entre en Negociation avec elle, où vrai-semblablement elle n’aua plus l’asseurance de demander des conditions inégales & injustes qu’elle a prétenduës jusqu’à present, avec la même obstination que si elle estoit en posture de donner la Loi souverainement. Je puis parler en ces termes, puisque sur le point le plus important du Traité, qui est celui des Alliez, où l’honneur est plus particulierement interessé, & duquel les grands Princes ont accoûtumé d’avoir plus de soin que de tous les autres interests ; elle a toûjours eu l’audace de vouloir établir avant toutes choses cette injurieuse inégalité, que tous ses Alliez soient compris & rétablis par le Traité, & qu’il n’y soit point parlé de quelques-uns des nôtres ; prétention qui est sans exemple, aussi-bien que contre toute raison, & à laquelle l’honneur ne permettroit jamais de consentir, quand les Esapgnols auroient le même avantage sur nous, que Dieu nous a donné sur eux depuis la naissance de cette Guerre. Il faut donc demeurer d’accord, malgré l’artifice des Declamateurs et des Sophistes, qui ont publié des libelles au contraire, que jamais il n’y eut rien de si necessaire, ni de conclud si à propos, que nôtre nouvelle union, avec l’Angleterre, qui non seulement nous asseure de l’amitié d’un puissant Royaume nôtre plus proche voisin, amis nous garantit de tout ce que nous en pouvions craindre. Que ne diroient point ces Declamateurs, si elle se fût unie à l’Espagne contre nous : Ce seroit en ce cas qu’ils pourroient avec raison accuser de peu de prévoiance ceux qui gouvernent les affaires du Roi, s’ils n’avoient pas sceu éviter un si dangereux coup ; le préjudice réel que nous en ussions receu, eût rendu leur censure en quelque façon legitime, au lieu que maintenant nous pouvons avec plaisir les voir crier & se plaindre de ce que le parti du Roi est si considerablement fortifié, & que l’acquisition d’un Allié de cette importance, nous met en estat de reduire bien-tôt l’Ennemi commun à consentir la Paix sous des conditions raisonnables. L’on ne peut y trouver à redire, sans faire le procés à tous les sages Ministres qui ont gouverné les deux Etats depuis plusieurs Siècles, & sans condamner la mémoire et les actions du plus sage de nos Rois, qui est Henri le Grand. Personne n’ignore que ce fût l’un des plus grands Politiques de son temps, et qu’il eût un conseil composé de tres habiles & très-grands personnages, reconnus & estimez pour tels de toute la Chrétienté : Il considera toûjours les veritables interests de son Etat, & s’y attacha solidement, comme doit faire un Prince prudent, sans s’arrester aux discours des esprits preoccupez, ou de superstition, ou de quelque autre passion. Il envoia de son temps une personne de confiance, & de grande condition en Angleterre pour renouveller une étroite confederation avec la reine Elizabeth, où les Provinces-Unies des Païs-Bas entrerent aussi, & en fit une pareille en même temps avec la plupart des Princes Protestans d’Allemagne. Ce grand Prince aiant consideré que la Maison d’Austriche avoit acquis une puissance redoutable à tous les autres Potentats par l’union des Etats qu’elle possede dans l’Allemagne & dans les Païs-Bas, à tous les Roiaumes d’Espagne, ausquels elle avoit ajoûté par usurpation ceux de Navarre & de Portugal du côté de l’Espagne, celui de Naples, l’Etat de Milan, & plusieurs autres Principautez en Italie, & les Roiaumes de Hongrie et de Boheme du côté de l’Allemagne ; que sans cesse elle muguetoit celui de Pologne, comme elle fait encore aujourd’hui ; quelle tâchoit d’attacher à elle par alliance tous ceux qu’elle ne pouvoit pas encore assujettir, que par ce moien elle avoit formé le dessein d’envahit toute l’Europe, à l’execution duquel elle travailloit ouvertement. Ce grand Pricne, dis-je, jugea necessaire de l’avis par son sage Conseil, de former un parti qui pû balancer une si dangereuse puissance, ou du moins apporter quelque obstacle a ses entreprises. Et comme la plupart des Princes Catrholiques se trouverent engagez dans le parti d’Espagfne, & qu’il ne s’agissoit pas d’aucun poinct ou differend de Religion, mais seulement d’un interest d’Etat fort pressant, qui obligeoit tous les Souverains de songer serieusement aux moiens de prevenir leur ruïne, & asseurer leur conservation, il fit (comme il a esté dit) une étroite confederation avec l’Angleterre, les Provinces-Unies des Païs-Bas, & la plupart des Princes Protestans d’Allemagne. Je ne sçais pas si alors il se trouva des esprits comme ceux aujourd’hui, qui par un zele indiscret, ou par une preoccupation plus criminelle, trouverent à redire cette resolution, mais elle fut loüée de tous les Sages, & la suite des temps l’a fait reconnoître aussi prudente que necessaire. Lors qu’on fut assemblé à Vervins pour traiter la Paix en la France & l’Espagne, avant qu’entrer en aucune matiere, l’on demanda la seureté, & le temps pour y faire venir les Deputez d’Angleterre et des Provinces-Unies. La demande fut trouvée juste, même par le Legat du Pape qui presidoit à l’Assemblée : S’il y eût juste quelque chose d’extraordinaire dans cette instance, ou qui eût tant soit peu choqué la Religion, Henri le Grand qui estoit encore dans les ferveurs de sa nouvelle conversion, qui avoit de grandes obligations au Pape Clement VIII. , d’avoir méprisé toutes les cabales & oppositions des Espagnols pour le recevoir dans le Giron de la vraie Eglise, & qui pour ces considérations estoit obligé de demeurer dans une grande retenüe sur le fait de la Religion, n’eût pas manqué de s’y conduire d’une autre saorte ; mais il ne laissa pas de prendre dans le cours de la Negociation, le même soin des interests de ses Alliez (quoique de la Religion Protestante) que des siens propres, sans qu’on y trouvât rien à redire. Lors qu’en 1631. 1633. & 1636, l’on jugea à propos de porter les armes de France en Allemagne, & de les joindre à celles du Roi de Suede, pour garantir les anciens Alliez de cette Couronne de l’oppression de la Maison d’Austriche, qui sous la conduite du Valstein, avoit réduit tout l’Empire dans une honteuse servitude : Le feu Roi de glorieuse memoire, qui estoit un Prince rempli de grande pieté, aimant passionnément sa Religion, & qui avoit alors pour Directeur de ses affaires & de ses Conseils, le Cardinal de Richelieu, & sous lui un Religieux Capucin, tous deux grands Theologiens, ne fit pas scrupule de conclure par leur avis toutes ces Alliances à Bervvalde, à heillebron, & à Vismar, & de les renouveller par deux fois à Hambourg, nonobstant les infames libelles qui furent publiez en ce temps-là dans les Païs-Bas pour censurer ces traitez par des raisonnemens, & des termes semblables dont on se sert aujourd’hui dans ces remontrances qui courent, qu’on sait tres-bien venir du même lieu, quoi qu’elles soient composées en nôtre Langue, & qu’on tâche avec beaucoup d’artifice, de dorer du specieux pretexte de Religion & de Conscience, la drogue Espagnole dont on veut empoisonner les esprits. Dans l’Alliance qui fut renouvellée en 1635, plus étroitement qu’elle n’avoit esté auparavant avec les Provinces-Unies, pour attaquer la Flandre, & le reste des Païs-Bas conjointement, il fut dressé un partage où la plus grande partie des grandes Villes devoit tomber sous la domination des Hollandois, sans que l’on eût establi aucunes bornes à leurs conquestes, non plus qu’à celles de la Suede, & des Princes Protestans en Allemagne, où l’on s’estoit contenté d’asseurer la conservation de la Religion Catholique dans les lieux qui seroient conquis. Chacun a veu les efforts qui ont esté faits, & les assistances extraordinaires qui ont esté envoiées pour favoriser les entreprises des Suedois et des Hollandois, & chacun les a trouvez justes et dignes de loüanges : au lieu que dans la Confederation qui vient d’estre renouvellée si à propos avec les Anglois, pour empêcher leur jonction avec l’Espagne, & prévenir les entreprises où l’on vouloit les engager du côté de la Rochelle & de la Guienne ; après avoir envoié jusques dans Madrid offrir au Roi d’Espagne, la Paix, à des conditions (comme chacun sçait) tres-raisonnables et moderées, veu l’estat present des affaires ; l’on a heureusement terminé toutes leurs prétentions à la seule Place de Dunkerque, quoique leur Religion soit la même que celle des Hollandois, & que leur union ne nous fasse que nous remettre au même estat que nous nous trouvions lors que les Provinces-Unies estoient dans nôtre Confederation : avec cette difference toutesfois, qui si elles eussent persisté dans le dessein projetté par le Traité qu’elles avoient fait avec nous, & que leurs Armes eussent prosperé, comme il y a tres-grande apparence que cela fust arrivé, si elles ne se fussent pas separées des nôtres, leur Estat pouvoit devenir maître de la plus grande partie des Villes des Païs-Bas, & les Anglois sont réduits à une seule. Je ne crois pas qu’il estoit necessaire d’en parler davantage ; j’apprehende même de m’estre dejà trop étendu sur une question où il n’y a point de raison de douter, & où il paroît visiblement que la même passion qui mépriser honteusement à quelques particuliers les devoirs de leur naissance, & les attaches aux interests d’une Couronne ennemie, les pousse maintenant à blâmer & décrier les plus prudentes resolutions, qu’on pouvoît prendre à l’avantage du Roi, & de son Estat.

Mais pour leur fermer la bouche, & convaincre leur malice, il ne faut que jettter les yeux sur les pieces cottées dans cet écrit, qui feront voir, que jamais dans aucun Traité l’on n’a mis à couvert les interests de la Religion Catholique en des termes si forts, ni avec des précautions si expresses qu’en celui-ci.

La première qui est la veritable Copie du Mémoire presenté en 1655 à Monsieur le Protecteur d’Angleterre, par le Marquis de Leyde Ambassadeur extraordinaire du Roi d’Espagne, & Alonso de Cardenas son Ambassadeur ordinaire, fera voir avec quelles bassesses les Espagnols ont recherché l’Alliance des Anglois pour les engager à la Guerre contre nous, en leur offrant Calais, sans même avoir parlé d’y conservé la Religion Catholique, dont il n’est pas croiable qu’ils eussent pris plus de soin, qu’ils en ont eu pour Boisleduc, Breda, Graves & toutes les autres Places qu’ils ont cedées à Messieurs les Etats par le Traité qu’ils ont fait avec eux à Munster,ou pour gagner mieux les bonnes graces, & les détacher plus facilement de nôtre Alliance, ils ont abandonné lâchement en ces lieux-là l’interest de trois cent mille ames, ausquelles ils n’ont pas seulement conservé l’exercice de leur Religion.

La seconde & la troisième monstrent les soins que le Roi a pris par les Traitez faits entre sa Majesté & Monsieur le Protecteur d’Angleterre l’année dernière & la presente, & les clauses pressantes qu’elle y a fait inserer, pour empêcher que la Religion Catholique ne puisse jamais recevoir aucun trouble ni préjudice.

La quatrième, qui est la promesse solemnelle donnée à sa Majesté par Monsieur Lokhart Ambassadeur de Monsieur le Protecteur, & Gouveneur de Dunkerque, lorsque la Place lui a esté consignée, confirme les précedentes promesses, & oblige solemnellement Monsieur le Protecteur de les executer, aussi bien que les Articles de la Capitulation accordée aux Bourgeois de la Ville, tant pour ce qui regarde l’exercice de leur Religion, que la jouïssance de leurs Privilèges : à quoi il n’y a pas sujet de croire qu’il arrive jamais aucun manquement ni contravention."

mai 1940, la course à travers les Flandres


in Capitaine J. SERRIGNY " Souvenir des onze mois de campagne de la 8e Batterie du 104e Régiment d'Artillerie, Septembre 1939 - Août 1940" (8e R.A.L.C.A.) Ronéotypé, 54 pages, c. 1940-1944, non illustré

"...
Le lundi 27 [mai 1940], nous repassions à Lille pour aller à ... étape d'un jour avant d'arriver à Nieppe.
 
La situation devient désespérée. La traversée de Lille est lugubre. Des unités de l'A.L.C.A. moins heureuses que nous, y sont attaquées par des chars à la grenade et au canon. Pour la 8 [Note d' HDN3: 8e batterie] tout va bien, mais j'avais bien peur de ne pas revoir mes agents de liaisons placés à des carrefours.
 
En fin de matinée, nous arrivons à Nieppe (N.-O. d'Armentières). Je m'installe au N.-O. à deux kilomètres environ de ce village. Mes canons sont camouflés au mieux dans une entrée de ferme abandonnée et mes hommes s'installent à 300 mètres plus loin sous un hangar métallique. Les balles de foin sont abondantes et bien vite chacun y fait son trou. Personnellement, je m'installe dans la cuisine de la ferme avec le Sous-lieutenant FRANCON. La fatigue est grande. Des Anglais et un Officier de liaison Français qui porte un grand nom de chez nous sont entrés. Ils dorment. Et ils dormirent si bien que lorsque le Français se réveillera, les Anglais seront partis.
 
Vers 17 heures, je suis appelé au P.C. du groupe qui se trouve à Steenwerck. De là, avec le commandant du Groupe et les Commandants de batterie, nous nous rendons au Doulieu où se trouve le P.C. du régiment ainsi que le P.C. de l'Artillerie du Ve Corps d'Armée. Le Colonel RICHARD est là, ainsi que le Colonel CAMPS [Note de l'auteur : Le Colonel CAMPS assure le commandement depuis le 10 mai, jour où le Général DAINE, commandant l'Artillerie du Ve C.A. a été fait prisonnier]. A tous, il nous tient à peu près ce langage: "Notre partie est jouée et perdue. Plus aucun espoir n'est permis; l'embarquement n'est plus possible. Nous n'avons plus qu'à attendre les Allemands. Nous formerons ici un carré de résistance, un petit fort de Vaux".
 
Je fais préciser les instructions et en définitive, nous resterons en place auprès de nos unités et y attendrons les Allemands.
 
Retourné à mon Unité, je rassemble mes hommes et, les larmes aux yeux, je leur dis toute la vérité : "Plus aucun espoir". Je les remercie tous de l'affection si réelle qu'ils m'avaient donné grâce à laquelle depuis mon départ, j'avais pu tenir le coup... Je leur demande de se tenir rassemblés autour de moi et en aucun cas de faire usage d'armes sans mon ordre. J'ai la responsabilité de vous tous, et il n'appartient qu'à moi de prendre une décision. Reposez-vous et attendez les événements.
Maintenant comme hier, notre conduite et simple et pour tous la même : Obéir!
 
La nuit est calme et ce n'est que très tard dans la nuit que je vais m'allonger auprès de FRANCON sur le lit qui m'avait été réservé dans la petite pièce de droite attenante à la cuisine.
 
Dans la nuit, un coup à la fenêtre. Le temps de me ressaisir. Sans doute les Boches ? ... Non, j'entends que l'on m'appelle et l'ordre ci-dessous m'est remis ... "le "3e groupe se disposera à faire mouvement de suite sans emmener le matériel canon qui sera détruit. Dans tous les cas, le matériel sera rendu inutilisable (culasse enlevée)".
 
La colonne comprendra :
- G.R.C.A.
- Artillerie : 1/104 - 11/104 - B.H.R - 111/104 ...
Itinéraire : Bailleul - St-Jeanscappel - Berthen - l'Abèle - Watou - Houtkerke - Ootscappel - Rexpoëde - rejoindre la colonne à l'entrée de Bailleul ...
 
L'espoir renaît immédiatement et donne à chacun une ardeur nouvelle: l'Adjudant GERBET fera sauter les pièces immédiatement et en colonne sur la route.
 
Comment, hier au soir, n'ai-je pas pensé à préparer mes pétards? Et maintenant, ce travail retarde notre départ. GERBET, avec son calme habituel, répare au mieux cet oubli et mes tubes sautent les uns après les autres.
 
La Batterie Lange a démarré. C'est le vide. Nous somme les derniers ! A Nieppe, nous prenons la Grand'Route et le petit jour pointe lorsque nous nous heurtons aux derniers éléments du Ve C.A.
A partir de ce moment-là, ce sera un cheminement terrible, heureusement que le courant est à sens unique! L'embouteillage est tel qu'il semble vain d'espérer d'en sortir et lorsque les avions viendront, quel massacre en perspective! Notre moyenne est maintenant de l'ordre de 1 km, à l'heure !
 
J'ai retrouvé le Lieutenant PUYNEIGE, notre officier de détail: excellent camarade, sa présence est un réconfort. Il plaisante avec ce flegme anglais qui le caractérise. Pauvre garçon, dans quelques heures, il tombera entre les mains des Allemands, sans que j'aie pu savoir encore dans quelles conditions.
 
Bailleul: Toute la grande rue est détruite, au centre la mairie tient toujours. Nous faisons là un long stationnement qui m'inquiète, et à juste titre, car voici quelques salves d'artillerie qui éclatent tout près de nous. Chez moi, pas de casse.
 
Après Bailleul, voilà les avions et l'Artillerie qui tape sur notre droite et notre gauche. La route est prise d'enfilade. Puisque nous n'avançons pas, mieux vaut nous arrêter et je donne l'ordre de quitter les voitures et de gagner une ferme sur la droite. Nous sommes assez mal reçus par les occupants qui craignent que ce nouvel afflux de militaires n'attire l'attention des avions.
 
Une demi-heure passée: ils sont plus loin et semblent maintenant s'acharner sur les fermes. Nous regagnons nos voitures, la route est un peu dégagée, au moins sur 500 mètres ... Nous heurtons à nouveau la colonne. Et péniblement, arrivons au village de St-Jeanscappel.
 
Je me rends compte que cette route est sans issue et rencontrant le Commandant HIVERNAGE, je lui demande l'autorisation de tenter ma chance en prenant une route plus au Nord - en tout cas de me donner liberté de manœuvrer. Je commande demi-tour et par un petit chemin de terre, j'arrive au cimetière de Bailleul. Le temps de rassembler nos voitures et nous repartons sur Poperinghe en passant par le Mont Noir.
 
Les obus tombent sur Poperinghe, aussi nous contournons l'agglomération par le sud. Mais dans le faubourg (Sortie Ouest), les Stukas s'acharnent sur nous. Le temps de nous immobiliser et de nous jeter soit dans le fossé, soit contre les murs : abri sommaire contre les bombes. Une pluie de balles ! Nos radiateurs, nos pneus, un pare-brise: tout est criblé. Nous laissons là un tracteur et reprenons la route.
 
29 mai 1940 - vers 19 heures, nous arrivons à Hondschoote. C’est ici que l'Armée française doit abandonner tout son matériel et de là gagner à pied la côte! Déjà c'est un immense cimetière ... Les colonnes autos s'avancent dans les champs : les Anglais, plus pressés que nous, ne s'en donnent même pas la peine. Ils renversent leurs voitures en bordure de la route.
 
Pour ma part, ma malheureuse Batterie occupe en ordre un champ. Je fais ouvrir les réservoirs d'essence et avec une lourde masse chaque chauffeur frappe tous les organes essentiels de la voiture : carburateur, magnéto, etc. ... j'hésitai à y mettre le feu, devant les risques toujours possibles de la propagation du feu sur la route. Et sans regarder prenant juste mon sac de montagne, je fuis ces lieux où je laisse tout ce qui restait de mon Unité. Et derrière moi, mes hommes avancent en colonnes.
Le point de rassemblement des unités de mon Groupe est Uxem. Les avions nous survolent mais ils ne sont pas méchants, quelle cible magnifique nous leur offrons! Cependant, on aspire à voir venir la nuit qui nous apportera un peu de sécurité.
 
A deux kilomètres d'Hondschoote, au pont sur le canal, je salue un Capitaine. Il se présente Capitaine du PEYRAS. Je lui souhaite bonne chance et je poursuis ma route.
 
Celle-ci est monotone, de l'eau à droite et à gauche. Sur tout le parcours, c'est un défilé de Français, d'Anglais qui, heureusement, vont tous dans la même direction, quelques véhicules ayant réussi à s'y engager [Note de l'auteur : l'abandon de tous les véhicules à Hondschoote nous avait été imposé par les Anglais. Or... quelques véhicules anglais passaient] encombrent le passage.
 
Il est déjà probablement 23 heures lorsque nous arrivons à Uxem. Ne trouvant personne, ni du Groupe, ni du Régiment, je n'ai qu'une idée : découvrir un local pour installer mon monde qui est assez fatigué. Je trouve un café fermé, j'en fais enfoncer les portes et nous l'occupons. Pendant que mes hommes s'y installent, je cherche quelqu'un qui puisse me donner des ordres.
 
Je trouve des Officiers de l'A.L.C.A. et du Régiment - peu préoccupés de nous : ils dorment à la mairie sur la paille et ma demande leur paraît saugrenue.
 
Je rencontre enfin mon Commandant ! C'est un vieux soldat, avec lui on peut s'entendre. Faut-il continuer ou attendre le lendemain? Mon avis est qu'il faut profiter de la nuit et que plus vite nous serons à Dunkerque, plus grandes seront nos chances de pouvoir nous embarquer. Devant ses hésitations, je lui demande la liberté de manœuvre pour mon Unité. Il me la donne.
 
Mes hommes sont fatigués, aussi avant de leur demander un nouvel effort, je leur exposer mes arguments en faveur d'un départ immédiat. Tous approuvent ma décision et, dans la nuit, nous nous enfonçons de nouveau avec, comme point de direction : l'immense incendie de Dunkerque!

30 MAI - Et la route me paraît interminable! J'hésite à faire des haltes, la fatigue est telle qu'à peine assis les hommes s'endorment! Le départ devient alors difficile! Très peu de monde sur la route, presque tous se sont arrêtés à Uxem.
 
Nous arrivons à Malo-les-Bains. Au lieu de m'arrêter là, j'ai la malencontreuse idée de vouloir aller à Dunkerque et vais imposer de ce fait 12 kilomètres de plus à mes hommes. Oui, quelle déconvenue j'aurai dans une heure en apprenant que les Français embarquent à Malo-les-Bains et que Dunkerque est réservée aux Anglais.
 
Dunkerque ! Les maisons sont effondrées et de celles-ci ne demeurent debout que les cheminées de briques; les rues sont obstruées par les décombres et à travers ces ruines il faut nous frayer un passage. Je cherche la mer! Enfin nous apparaît un grand terrain vague ... du sable! Des voitures abandonnées encombrent ce terrain.
 
Ne sachant plus où aller et afin d'éviter des fatigues supplémentaires à mes hommes, je commande repos sur place, tandis que j'irais avec mon fidèle GALLET à la recherche de renseignements.
Les lueurs rouges qui des docks bondissent par intermittence vers le fabuleux panache de fumée noire confondu maintenant avec le ciel même, me permettent de distinguer dans le fond un pont métallique?
 
J'arrive à ce pont qui est gardé par des Anglais. Par bonheur ils parlent Français et comme je leur demande om se font les embarquements, ils me répondent : "Les Anglais embarquent près d'ici, mais vous, Français, il vous faut aller à Malo-les-Bains"
 
Catastrophe ! Et cependant pourquoi attendre? Ce sera bientôt le jour! Je réveillais mes hommes à grand ‘peine, vérifiai que nul n'avait été oublié et nous reprîmes notre triste marche. C'était la grande solitude, quelques maisons finissant de brûler, le ronronnement de quelque avion, quelques lueurs provenant des départs et des arrivées d'obus, mais tout cela loin de nous;
 
Enfin la mer ! Dans le sable, la marche devient pénible, aussi je cherche le sable humide.
 
Blessé au talon, j'eus la malencontreuse idée d'aller pieds nus. Bien mal m'en prit, car la marche ne s'en trouva pas facilitée et voulant remettre mes brodequins, j'eus la désagréable surprise de sentir pieds et jambes entièrement enduits de mazout. Sur la mer flottait le mazout des navires coulés !
 
Les anglais s'embarquent. Entrant dans l'eau jusqu'à mi-corps, ils sont hissés sur des embarcations qui vont les conduire de là au bateau stationnant à quelque distance de la plage. J'aborde un Officier Anglais en lui demandant si je peux me joindre à eux. Réponse négative: les Français embarquent à Malo-les-Bains.
 
Cette plage est immense et mes pauvres hommes n'en peuvent plus. Sur le sable nous nous étendons et bien vite, je m'endors en invoquant Dieu de nous sortir de là, tandis que mon fidèle GALLET part seul en direction de Malo à la recherche de renseignements.
 
C'est déjà le petit jour lorsque je suis réveillé par un de mes hommes qui me fait remarquer que des Anglais embarquent tout à côté de nos. Je dois tout tenter, aussi je vais à l'Officier qui dirige l'opération et pour bien me faire comprendre qu'il n'y a rien à faire, il sort son revolver et me le braque sur la poitrine.
 
Très gentlemen !
 
Et nous reprenons notre marche rendue plus pénible encore par cette soif que nous avons et que nous ne pouvons satisfaire. Il me reste encore quelques cachous, j'en distribue quelques pastilles à ceux qui me paraissent les plus déprimés. Je ne parviens plus à les faire avancer et cependant la digue de Malo n'est plus loin. Une fois sur cette digue, nous aurons la sensation d'être moins seuls et d'avoir atteint notre but! Je vois une médicale devant un poste de secours. Je demande de l'eau et je prie le Médecin-Colonel qui, très aimablement, me tend un verre d'eau, de la mettre à ma disposition pour conduire mes hommes à 1.500 mètres de là, à l'Hôtel que j'aperçois. Hôtel du Casino si mes souvenirs sont exacts.
 
J'arrive à cet hôtel. Une roulante ! J'installe mes hommes dans les couloirs du 1er étage et moi-même au milieu d'eux je m'étends sans rien demander. Il semble que nous soyons au bout de nos peines. En tout cas, nous nous sentirons moins seuls! J’espère que nous retrouverons notre Groupe, notre Régiment. L'impression de solitude, d'isolement est la plus pénible qui soit. On sent alors peser sur ses épaules la responsabilité totale. Tandis que, normalement, elle se trouve tellement répartie qu'elle est presque inexistante.
... "