Follow by Email

mercredi 11 octobre 2017

Vauban le poliorcète... Maître dans l'art de rendre une ville imprenable




Les «systèmes» de fortifications de Vauban
            Par goût de l’ordre, par souci de vulgarisation, ses successeurs ont modélisé la pensée de Vauban en trois systèmes. Au moment où celui-ci préside aux destinées de la nouvelle frontière, ces «systèmes» ne sont alors que des idées générales. Et encore, ces systèmes ne valent-ils que pour les seules fortifications en plaine, à l’image de celles des Provinces du Nord. A peine arrivé, il s’attache immédiatement à la réalisation des citadelles d’Arras et de Lille. Les deux réalisations offrent l’opportunité d’offrir un premier aperçu de son système de fortifications. Préféré au directeur général des fortifications Clerville, il arrête un projet qui s’inspire assez largement de ses prédécesseurs. A Lille comme à Arras, il accorde toute l’importance à l’infanterie au détriment de l’artillerie.  Suivant en cela Jean Errard, il dessine des bastions de grande taille qui encadrent des courtines réduites. Limité dans un premier temps par la portée des mousquets qui doivent battre les flancs par leurs tirs croisés, il préfère alors que l’artillerie ne soit utilisée qu’en dernière extrémité. Pour peu qu’ils soient finalement mis en œuvre, ils ne seront jamais en nombre suffisant face à un assaillant qui peut toujours en amener plus. D’ailleurs la poudre est difficile à conserver et s’avère assez dangereuse.

            Le «premier système» de Vauban, si toutefois il a été réellement conçu en tant que tel, comprend des évolutions sensibles depuis les travaux de Jean Errard et de ses successeurs. Les murs d’escarpe à la base des bastions et des demi-lunes sont bâtis de manière à offrir le maximum de résistance. Il importe de gêner l’avancée des sapeurs adverses et d’être le plus résistant aux tirs directs des canons ennemis. S’inspirant autant de la fausse braie que de la contre-garde voulue par Pagan, le mur est levé devant les bastions pour en assurer la protection et les escarpes renforcées s’enrichissent de tenailles. Il s’agit d’un bourrelet de terre établi parallèlement au mur de la courtine. Il ne touche pas les murs des bastions, de façon à laisser ainsi libre le fond du fossé, comme on peut encore le voir au fond de la fosse de la Porte de Gand à Lille. Surmontée d’un parapet, la tenaille peut servir d’ultime point de résistance pour les fantassins après l’évacuation du chemin couvert qui s’améliore pour ne plus offrir de cible lors de tirs en enfilade. L’espace nécessaire pour la construction des ensembles fortifiés est plus important car la nécessité lui commande d’établir des places d’armes servant à regrouper les troupes et mettre en œuvre des contre-attaques. 

            L’angle mort est définitivement oublié. car les défenseurs doivent pouvoir croiser leurs feux alors que l’assaillant ne doit pas trouver d’angle de tir satisfaisant. La fortification se résume comme une succession de lignes brisées. Tout flâneur peut éprouver encore la difficulté d’approcher les murs. Malgré la quiétude des lieux, l’impression qui s’en dégage peut s’avérer oppressante. A la porte de Mons, à Maubeuge, la profondeur de la fosse, la largeur de l’espace à découvert et la hauteur de ces murs lisses que l’on ne peut escalader s’ajoutent à l’absence de recoin où s’abriter. Cette place construite selon le premier système de Vauban se complète par des solutions plus anciennes tels des bastions à oreillons qui permettent d’abriter l’artillerie sans casemates. A Lille, la fosse de la Corne de Gand, pourtant creusée par des ingénieurs au service du roi d’Espagne donne la même impression.

            L’adaptation aux évolutions stratégiques suscite de nouvelles réflexions. Le «second système Vauban» répond à une double préoccupation: accentuer à la fois la résistance de la fortification contre les fantassins et atténuer les effets de l’artillerie adverse. La solution préconisée opère une séparation entre les courtines et les bastions. Devenus autonomes, ces derniers prennent une apparence proche des demi-lunes. Cette disjonction renforce le rôle affecté à la courtine. Elle ne s’offre au canon adverse qu’au moment où le bastion tombe entre les mains de l’ennemi, sa perte n’entraîne pas la chute de toute la fortification. Ce système préfigure la défense discontinue qui s’impose un siècle après. Pour compenser les nouveaux risques, Vauban impose alors la construction de tours à canons, établies en casemates et fait disposer les tenailles plus an avant dans le fossé pour permettre une visée facilitée.

            Quant au «troisième» système, que l’on peut encore observer dans les provinces du  Nord, il se présente comme une ultime évolution du précédent. Le système adapte le tracé bastionné à la courtine afin de multiplier le nombre de réduits défensifs en cas de perte d’un bastion. L’usage des tours à canons est amélioré car les artilleurs peuvent balayer plus efficacement l’espace au pied du rempart. Les demi-lunes sont aussi perfectionnées car l’ingénieur les évide de façon à créer un ultime refuge pour ses défenseurs. La démultiplication des obstacles à franchir par l’assaillant complique d’autant ses travaux d’approche. Il est obligé de détourner ses efforts de l’attaque principale pour contrer les petits groupements retranchés dans ces réduits. L’affaire est d’autant plus compliquée que les fossés qui en autorisent l’accès sont susceptibles d’être à la fois inondés et soumis aux tirs des défenseurs. La citadelle de Lille opère une fusion entre les premier et troisième systèmes, avec des courtines simples et des bastions évidés. Leur visite impose une évidence: nulle part l’assaillant n’est à l’abri.

parapets, glacis et tunnels: défendre dessus, autour, en-dessous...
            L’organisation des fortifications de Vauban ne s'arrête pas là. Dans chacun de ses systèmes, il prévoit la concentration des tirs depuis les parapets. Cette densification du tir permet de concentrer la défense sur les glacis. L’approche est d’autant plus délicate que la pente de ces derniers s’ajoute à la longueur de la zone à parcourir à découvert, venant en plus des fossés inondables. Toute approche frontale est nécessairement vouée à l’échec, sauf à ruiner totalement un front, soit une courtine et les bastions qui l’encadrent. Les glacis créent un no man’s land, contribuant à l’impression de puissance, de force qui doit se dégager de l’édifice. Cette lente montée vers l’enceinte principale réduit considérablement la masse visible des remparts qui, par effet d’optique,  s'intègrent au paysage en créant l’illusion d’être enterrée.

            Autres points communs à la plupart des fortifications que Vauban édifie ou  améliore, il se trouve aussi des moyens de défense invisibles au visiteur. Reprenant la même formule  qu’à la citadelle de Cambrai, les maçons installent dans de nombreuses courtines des contre-mines ou contre-sapes. Ces tunnels voûtés se trouvent sous les courtines les plus exposées aux attaques des sapeurs ennemis, dont le travail est des plus dangereux. Alors que l’attaque principale en surface opère ses travaux d’approches, les mineurs s’approchent de la courtine en creusant une galerie souterraine qu’il faut creuser sans bruit, en étayer la mine, et mettre hors d’eau. Il faut alors passer sous la fosse pour se placer au plus près du mur d’escarpe ou de la courtine qu’il faut faire exploser pour ouvrir une brèche et envahir la place. Une fois la présence des ennemis détectée, l’attente commence dans le tunnel pour neutraliser l’attaque dès que possible. Le choix de l’emplacement des tunnels de contre-mine revient à déterminer les points faibles de l’enceinte. A la citadelle de Lille, ils sont creusées ultérieurement par Guitard sous les courtines qui regardent la paroisse de Lambersart, justement les plus exposées. L’enjeu est tel que des cheminées d’aération y sont ménagées régulièrement pour que les hommes y résistent le plus longtemps possible...

L’eau pour alliée

            Des moyens de défense temporaires de grande ampleur s’ajoutent au dispositif en prenant en compte les ressources naturelles. Les techniques autochtones sont privilégiées. S’inspirant des Hollandais, Vauban recourt à l’utilisation de l’eau pour inonder les fossés et recouvrir le plus de terrain possible au voisinage immédiat des murailles. Les Provinces manquent de pentes pour créer des lacs de retenues et renforcer le débit. Il faut aussi rendre l’eau disponible en toute saison. Vauban tire profit de la topographie et des travaux hydrauliques locaux. En utilisant écluses et portes d’eau, il augmente la capacité des étangs de retenue. L’inondation n’est pas un raz-de-marée. Ce n’est pas une lame de fond qui doit emporter la troupe mais rendre le siège le plus insupportable possible. La boue, qui avait mis à rude épreuve l’ost français à Bondues en 1314, est un allié précieux pour l’assiégé, tout comme l’eau. Une faible épaisseur permet de gêner la progression des assiégeants. La citadelle de Lille devait bénéficier - au maximum - d’une épaisseur d’eau de 55 centimètres sur une superficie de 1.700 hectares. Dans de telles conditions, il est difficile de dresser un campement et d’y allumer des feux. Creuser des tranchées d’approches et des mines est périlleux voire impossible. Canons et chevaux ont une mobilité plus que réduite, interdisant les changements rapides de position. Avec la stagnation de l’eau, les fièvres clairsèment les rangs des troupes ennemies. Autant dire que la question revêt une importance capitale, surtout lorsque les étangs et les viviers ne manquent pas. Si Boulogne, Montreuil, Bapaume, Ham, et plus loin, la plupart des places ardennaises ne peuvent pas compter sur les inondations pour renforcer leurs lignes de défense, l’eau s’impose ailleurs dans les autres organisations défensives. Ainsi au nord du dispositif, Calais, Gravelines, Dunkerque, Saint-Omer, Aire, Béthune, Lille, Douai, Bouchain, Arras, Cambrai, Valenciennes, Landrecies, Avesnes sur Helpe, Maubeuge sont inondables sur une face au moins. A Aire-sur-la-Lys, par exemple, une série d’écluses et de batardeaux canalise les sept cours d’eau qui rejoignent la cité. Ces dispositions retardèrent efficacement la conduite du siège par les Hollandais en 1710. A Calais, Vauban fait reconstruire le Fort Nieulay, un quadrilatère flanqué de quatre bastions qui commande les écluses permettant d’inonder les approches septentrionales et orientales de la ville. A Avesnes-sur-Helpe, les vannes du Pont des Dames, une fois fermées, permettent d’inonder un bonne partie du pied des remparts.
            Les mêmes dispositions sont mises en œuvre à Saint-Venant, à Condé-sur-Escaut, pour la ville du Quesnoy et à Péronne, plus au sud sur la Somme. Ainsi, quand les Français enlèvent le Quesnoy aux Espagnols, ils remarquent que la plupart des faces sont protégées par des fossés en eau ou des marécages mais que le relief empêche l’inondation des fossés au nord. Vauban refond complètement les bastions et des demi-lunes, il renforce aussi la protection des approches par des fossés surcreusés, profonds de 12 pieds (environ 4 mètres). Pour régler la question de l’eau, il canalise les marécages en les transformant en étangs (étangs du Gard ou du fer à cheval), commandés par des batardeaux. Plus au sud, les villes d’Amiens, d’Abbeville et saint-Quentin sont fortifiées selon les mêmes principes. Ailleurs, les autres places fortes pourvues de capacités d’inondations sur plusieurs faces réduisent d’autant les possibilités pour l’ennemi de conduire des attaques efficaces, obligatoirement concentrées sur les courtines restées hors d’eau. La gestion des ressources en eau suppose que les écluses et les retenues soient construites et gérées par les autorités militaires.

            L’eau des polders peut s’y ajouter pour défendre les villes de plaine maritime asséchée de longue lutte par les comtes de Flandres à l’aide de digues dont il reste quelques rares vestiges à Saint-Pol-sur-Mer. Les zones basses, parfois en deçà du niveau de la mer, sont étendues, notamment aux Grandes Moëres, gigantesques marais asséchés par Wenceslas Coebergher sur ordre des Archiducs Albert et Isabelle. Toute la plaine maritime est quadrillée par de nombreux watergangs, des fossés de drainage qui permettent de rejeter les eaux à la mer à marée basse. Ces travaux de salubrité peuvent cependant être remis en question à tout moment en laissant la mer entrer dans les terres ou en empêchant l’eau d’être évacuée. L’occasion fut d’ailleurs offerte de tester ces dispositifs lors des dernières guerres mondiales, avec néanmoins des résultats moins heureux face à des troupes mécanisées... 

            Ces travaux prennent une importance accrue entre Bergues et Dunkerque. Vauban complète les défense de l’ancien burgus par la canalisation systématique des cours d’eaux. la ville constitue alors un pivot entre Dunkerque et Bourbourg. Tous les cours d’eau sont mis en relation, créant pour Dunkerque un camp retranché. Cette relation privilégiée entre les deux villes explique l’établissement de deux forts intermédiaires - le fort-Castelnau, aujourd’hui Fort-Louis qui a été démantelé après 1945, et le Fort Vallières- dressés sur le bord du canal. Ces deux forts étaient maçonnés et entourés de larges douves, preuve de leur importance stratégique. A Dunkerque, les murs sont alors précédés de vastes fossés, verrouillés par des écluses et des portes d’eau. Quant à Bergues, sa défense est renforcée par le creusement de la Couronne d’Hondschoote, protégeant le front nord, interdisant toute approche par la succession de demi-lunes et de tenailles et des fosses inondées.
            A l’eau constamment présente, il faut ajouter des défenses temporaires. Lorsque les menaces contre les garnisons se précisent, les troupes dressent des pieux le long des chemins couverts. Cette vallation supplémentaire doit prolonger encore la résistance des assiégés. Ce renfort n’est mis en place qu’en cas de péril imminent, comme au Quesnoy, sauf à la citadelle de Lille où la troupe entretient jusqu’à la fin du XVIII° siècle une palissade permanente haute de deux mètres, composée de 30.000 pieux de 22 centimètres de large en ajoutant la défense des contre-gardes.

Les «petites villes»
            Dès que possible, Vauban construit des citadelles autant pour des raisons stratégiques que politiques. La citadelle, héritée des Italiens, est un symbole. La «cittadella» est une petite cité, une petite ville qui doit être capable de subvenir à ses besoins et  tenir un siège seule. Louis XIV prévoit leur érection pour suivre l’exemple de ses pères mais aussi pour surveiller les populations susceptibles de se révolter ou de passer à l’ennemi. Les rois de France avaient créé à Lille un précédent avec le Château de Courtrai au XIII° siècle car la ville est le lieu de toutes les promiscuités et de toutes les révoltes. La citadelle est un ultime réduit défensif car la guerre se conçoit comme une succession de sièges et de places à enlever. Des considérations politiques président à leur installation. Ainsi à Lille, les accords de la capitulation stipulent que le roi doit prendre à sa charge les frais de logement des troupes, en casernes. Les bourgeois ne fourniront plus que lits, matelas et couvertures. A Lille, les possibilités de loger sont assez réduites et la promiscuité est difficile à vivre. La citadelle servira à loger le plus grand nombre de soldats, tant pour les réunir plus vite que pour éviter les incidents avec la population. Ainsi, la monarchie devance d’un quart de siècle la séparation entre les civils et les militaires, inaugurant la vie de garnison.

            Dans ce domaine particulier de la poliorcétique, Vauban ne fait pas œuvre de précurseur. Ses prédécesseurs eurent aussi loisir d’en ériger comme Errard à Doullens et Amiens et, selon toute vraisemblance, à Calais. Chaque citadelle, chaque fort est organisé de la même façon: une enceinte bastionnée, à l’image des enceintes urbaines, des casernements, des greniers, et parce que le roi est «lieutenant de Dieu sur Terre», une chapelle.

mardi 10 octobre 2017

La conquête des ports de Boulogne, Calais et Dunkerque, selon Heinz Guderian



In Heinz GUDERIAN – « souvenirs d’un soldat » 1950, présente édition française, 2017, éditions Perrin, Paris, 2017, 554 pages, pp. 142-149


La conquête des côtes de la Manche
 
Le 21 mai, l’ordre arriva de poursuivre les mouvements vers le Nord pour enlever les ports de la Manche. J’avais l’intention de lancer la 10e Panzer sur Dunkerque par Hesdin et Saint-Omer, la 1ere sur Calais et la 2e sur Boulogne, mais il fallut renoncer à ce plan car, par ordre du 22 mai à 6 heures, la Panzergruppe retint la 10e Panzer en réserve de groupement. Je ne disposais donc plus que des 1ere et 2e Panzer pour me remettre en route le 22 mai. Je demandai qu’on me laissât l’ensemble des trois divisions pour faciliter la conquête rapide des ports de la Manche ; on n’en tint malheureusement aucun compte. Il fallait renoncer à l’attaque immédiate de la 10e Panzer sur Dunkerque. Je le fis d’un cœur très lourd. La 1ere Panzer et le RIGD, arrivé de Sedan sur les entrefaites, seraient désormais lancés sur Calais par Samer-Desvres, la 2e sur Boulogne le long de la côte.
 
Le 21 mai, un événement notable se produisit au nord de nos positions : des chars anglais tentaient de percer en direction de Paris. Ils tombèrent à Arras sur la division SS Totenkopf qui n’avait pas encore vu le feu et y jetèrent quelque panique. Ils ne passèrent pas, mais firent cependant une certaine impression sur l’état-major de la Panzergruppe von Kleist, qui devint subitement nerveux. L’effet ne s’étendit pas aux échelons subalternes. Le 21 mai, le 41e CA atteignit Hesdin avec la 8e Panzer et Boisle avec la 6e Panzer.
 
Les mouvements commencèrent le 22 mai de bonne heure. Vers 8 heures, l’Authie fut franchie vers le Nord. L’attaque ne peut être déclenchée toutes forces réunies des 1ere et 2e Panzer car les deux divisions, la 2e surtout, devaient laisser passer des détachements de sécurité dans les têtes de pont de la Somme jusqu’à notre relève par le 14e CA qui nous suivait. Nous avions fait connaissance avec le CA du général von Wietersheim à Sedan dans une mission semblable.
 
De violents engagements eurent lieu à Desvres, Samer et au sud de Boulogne dans l’après-midi du 22 mai. Nous avions en face de nous des Français surtout, mais aussi des Anglais, des Belges et même quelques Hollandais isolés. L’adversaire fut rejeté. Très active, l’aviation ennemie nous bombarda et nous mitrailla avec ses armes de bord, tandis que notre aviation se manifestait à peine. Les terrains d’envol étaient trop éloignés et il n’était apparemment pas possible de les transférer plus rapidement vers l’avant. On réussit pourtant à pénétrer dans Boulogne.
Le PC du CA fut transféré à Recques.
 
La 10e Panzer fut alors remise aux ordres du corps d’armée. Je décidai aussitôt de lancer immédiatement sur Dunkerque la 1ere Panzer arrivée tout près de Calais et de lui substituer la 10e qui la suivait, venant de la région de Doullens ; celle-ci marcherait par Samer vers Calais dont la prise n’était pas tellement urgente. Vers minuit, je prescrivis par radio à la 1ere Panzer : « resserrer avant le 23 lai, 7 heures, au nord de la Canche, parce que la 10e Panzer suit la division. La 2e Panzer a pénétré dans Boulogne. Elle détachera des éléments le 23 mai sur Calais par Marquise. La 1ere Panzer joindra d’abord la ligne Audruicq-Ardres-Calais puis pivotera aussitôt vers l’est pour marcher sur Bergues-Dunkerque par Bourbourgville-Gravelines. La 10e Panzer avancera au sud. Exécution au mot : marche vers est. Mise en route à 10 heures. »
 
A ce message radio succéda au 23 l’ordre d’exécution : « Marche vers est 10 heures. Poussée au sud de Calais sur Saint-Pierre-Brouck et Gravelines. »
 
 Le 23 mai, la 1ere Panzer poursuivit en combattant sa marche en direction de Gravelines tandis que la 2e Panzer luttait pour la possession de Boulogne. L’assaut de la ville revêtit un caractère singulier, car les vieux murs d’enceinte arrêtèrent un certain temps l’irruption de nos chars et de nos fantassins. Des échelles et le langage réaliste d’une pièce de DCA de 88 permirent de franchir le mur et d’entrer dans la ville aux alentours de la cathédrale. On se battit encore sur le port ; un char coula un torpilleur britannique et en endommagea plusieurs autres.
 
La 1ere Panzer atteignit le 24 mai le canal de l’A, entre Holque et la côte, enleva des têtes de pont à Holque, Saint-Pierre-Brouck, Saint-Nicolas et Bourbourgville ; la 2e Panzer nettoya Boulogne, la 10e Panzer parvint avec le gros de ses forces jusqu’à la ligne Desvres-Samer.
 
La Leibstandarte « Adolf Hitler » fut rattachée au corps d’armée. Je lançais cette unité sur Watten pour conférer plus de vigueur à l’attaque de la 1ere Panzer en direction de Boulogne. La 2e Panzer reçut l’ordre de retirer de Boulogne toutes les forces dont on pouvait se passer et de les mettre en marche en direction de Watten. La 10e Panzer encercla Calais et se prépara à attaquer la vieille forteresse maritime. Dans le courant de l’après-midi, j’inspectai la division et lui prescrivis d’avancer méthodiquement afin d’éviter les pertes. Le 25 mai elle serait renforcée par l’artillerie lourde qui n’était plus nécessaire à Boulogne.
 
Le 41e CA de Reinhardt avait formé une tête de pont sur l’Aa à Saint-Omer.
  
 
L’ordre d’arrêt de Hitler et ses funestes conséquences
 
Le commandement suprême intervient ce jour-là dans les opérations d’une manière qui aura les effets les plus pernicieux sur le cours de toute la guerre. Hitler arrêta sur l’Aa l’aile gauche de l’armée. Toute traversée de la rivière fut interdite. On ne nous en donna pas la raison. L’ordre contenait les mots : « La Luftwaffe se chargera de Dunkerque. Si la prise de Calais présente aussi des difficultés, on la confiera également à la Luftwaffe. » Je cite de mémoire. Nous étions stupéfaits. Mais il était difficile de contrevenir cet ordre dans l’ignorance où nous étions de ses motifs. Les divisions blindées reçurent donc pour instruction : « Tenir la ligne du canal. Utiliser le temps d’arrêt pour la remise en état. »
 
La vive activité de l’aviation ennemie ne rencontra pas de riposte de notre part.
 
Le 25 ami de bonne heure, je me rendis à Watten visiter la Leibstandarte et me rendre compte de l’exécution de l’ordre d’arrêt. Une fois à Watten, je vis la Leibstandarte en train d’avancer au-delà de l’Aa. Sur la rive opposée se trouvait le Wattenberg, hauteur de 72 mètres qui suffisait dans cette région marécageuse et plate à dominer toute la contrée. Au sommet, dans un vieux château en ruine, je tombai sur Sepp Dietrich, commandant l’unité. Comme je demandai pourquoi l’ordre n’avait pas été rempli, on me répondit que le Wattenberg « vous regardait dans le ventre » sur l’autre rive ; c’est pourquoi Sepp Dietrich avait sans hésitation décidé de s’en emparer le 24 mai. La Leibstandarte, de même que le RIGD sur sa gauche, avançait en direction de Womrhoudt-Bergues. Etant donné cette évolution favorable, j’entérinai sur les lieux mêmes la décision des chefs responsables et me souciai de faire suivre la 2e Panzer pour soutenir l’avance.
 
Boulogne tomba totalement en nos mains dans la journée. La 10e Panzer avait déjà engagé le combat pour la citadelle de Calais. Le brigadier-général Nicholson, commandant anglais du lieu, avait répondu laconiquement à l’ultimatum de capitulation : « The answer is no, at it is the British army’s duty to fight as well as it is the German’s » (La réponse est non car pour l’armée anglais comme pour l’armée allemande, le devoir est de se battre.) Il fallut donc se battre.
 
Calais tomba le 26 mai au pouvoir de la 10e Panzer. A midi, j’étais au PC de la division et demandais au général Schaal, commandant de la division, s’il voulait abandonner la forteresse à la Luftwaffe, comme il était prescrit. Il refusa : nos bombes seraient insuffisamment efficaces contre les murs épais et les levées de terre des vieux ouvrages ; il lui faudrait d’autre part évacuer les positions qu’il venait d’enlever en bordure de la citadelle en cas d’attaque à la bombe, après quoi il n’aurait plus qu’à les reconquérir. Je ne pus qu’entrer dans ses vues. Les Anglais capitulèrent vers 16h45. Vingt mille prisonniers tombèrent entre nos mains, dont 3.000 ou 4.000 Anglais ; les autres étaient des Français, des Belges et des Hollandais dont la majeure partie n’avait plus voulu se battre et que, pour cette raison, les Anglais avaient enfermé dans les caves.
 
A Calais, je rencontrais le général von Kleist pour la première fois depuis le 17 mai ; il rendit hommage, devant moi aux faits d’armes des hommes.
 
Ce jour-là, nous nous efforçâmes à nouveau d’obtenir la reprise de l’offensive en direction de Dunkerque, pour refermer l’anneau autour de la forteresse maritime. Mais alors les ordres d’arrêt se mirent à pleuvoir. Nous étions stoppés en vue de Dunkerque !
 
Nous assistions aux attaques aériennes allemandes. Mais nous observions aussi les embarcations de toutes sortes, grandes et petites, avec lesquelles les Anglais abandonnaient la place forte.
 
Le général von Wietersheim vint à mon PC pour préparer la relève du 19e CA par le 14e CA. La division de tête de ce corps d’armée, la 20e DIM, passa sous mes ordres et s’inséra à droite, à côté de la Leibstandarte « Adolf Hitler ». Un petit intermède se produisit avant cette conversation. Sepp Dietrich, commandant de la Leibstandarte, fut pris sur la route du front dans le feu de mitrailleuses d’Anglais qui étaient demeurés dans une maison isolée derrière nos lignes. Ils mirent le feu à sa voiture et forcèrent son compagnon et lui à chercher protection dans les fossés de la route. Tous deux rampèrent dans un tuyau et se frottèrent d’argile humide le visage et les mains pour se protéger de l’essence enflammée qui coulait de la voiture. Une voiture-radio qui suivait celle du colonel appela à l’aide, et nous avertit de la position inconfortable de Dietrich. Le 2e régiment de chars de la 2e Panzer qui avançait dans ce secteur fut chargé de le libérer. Complètement barbouillé, Dietrich apparut bientôt à mon PC et dut encore, pour comble, subir des plaisanteries.
 
Ce n’est que le 26 à midi que Hitler nous rendit liberté de marcher sur Dunkerque, mais il était trop tard pour remporter un grand succès.
 
Dès la nuit du 26 au 27 mai, le corps d’armée reprit l’offensive. Wormhoudt fut l’objectif de la 20e DIM renforcée d’artillerie lourde et à laquelle avait été rattachée la Leibstandarte « Adolf Hitler » et le RIGD. La 1ere Panzer avait pour instruction dès que l’attaque aurait conquis du terrain, de s’y joindre en commençant par son aile droite.
 
Efficacement soutenu par la 4e brigade blindée de la 10e Panzer, le RIGD atteignit son but, les hauteurs de Crochte-Pitgam. Le groupe de reconnaissance blindé de la 1ere Panzer prit Brouckerque.
On put apercevoir d’importants mouvements de transports partant par mer de Dunkerque.
 
Le 28 mai, nous avions atteint Wormhoudt et Bourbourgville. Le 29 mai, Gravelines tomba au pouvoir de la 1ere Panzer. Mais la conquête de Dunkerque allait s’achever sans notre participation, le 19e CA fut relevé le 29 mai par le 14e CA.
 
Cette conquête aurait eu une allure beaucoup plus rapide si le commandement suprême n’avait pas à plusieurs reprises arrêté le 19e CA, freinant ainsi la vitesse de sa course victorieuse. Comment la guerre aurait-elle évolué, si l’on avait réussi à ce moment à capturer Dunkerque les forces expéditionnaires britanniques ? il est difficile de l’imaginer. Une diplomatie avisée aurait en tout cas trouvé des chances dans un tel succès militaire. La nervosité de Hitler gâcha malheureusement cette possibilité. Le motif qu’il donna, après coup, à l’arrêt de mon corps d’armée, ne valait rien : la région des Flandres n’était pas indiquée pour les chars à cause de ses multiples fossés et canaux, prétendit-il.

* * *
Note : jusqu’après la seconde guerre mondiale, Bourbourg se compose de deux municipalites distinctes : Bourbourg-ville et Bourbourg-campagne