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mardi 16 mai 2017

Hans Memling, Brugeois d'adoption









Sur une petite place, guère éloignée du cœur de la ville de Bruges se dresse une statue de Hans Memling, peintre primitif flamand né à Seligenstadt en Allemagne vers 1435-1440 et mort à Bruges en 1494. 
 
Il est l'un des plus grands représentants de la peinture brugeoise du XVe siècle, aux côtés de Jan van Eyck, bien plus connu du grand public, de Petrus Christus et de Gérard David, tous de l'école des peintres primitifs flamands. Peintre majeur et prolifique, force est cependant de constater qu’il subsiste bien des zones d’ombres sur sa vie, ce qui oblige « malheureusement » à user du conditionnel pour bien des faits.
 
Hans Memling naît à Seligenstadt, situé à 20 km environ au sud-est de Francfort-sur-le-Main. L’on ne sait la date exacte de sa naissance, vraisemblablement vers 1431 ou vers 1435-1402. Ses parents décèdent en 1450 ou 1451, probablement victimes d'une épidémie de peste. Il est possible que Memling ait reçu une formation intellectuelle et artisanale dans l'abbaye bénédictine voisine, où il a pu voir les tableaux, manuscrits et autres objets artistiques du patrimoine de l'abbaye. Dans la région, il y avait un peintre actif dont Memling aurait pu voir les œuvres. Ce peintre, dont on ne connaît pas le nom, est appelé le Maître de la Passion de Darmstadt. Les artistes de l’époque sont aussi des voyageurs et que les sources d’inspiration ne manquent pas, au gré des visites d’ateliers et des voyages préparatoires aux commandes.
 
Il semble qu'avant de venir aux Pays-Bas, Hans Memling ait séjourné à Cologne. Il y a étudié les œuvres de Stefan Lochner, le plus célèbre peintre dont certains thèmes se retrouvent, transposés dans ses propres créations dans les formes flamandes de la Renaissance. De Cologne, Memling travaille quelques temps à Bruxelles, dans l’atelier de Rogier van der Weyden, peintre emblématique de la Renaissance flamande, et dont on peut affirmer sans crainte qu’il fut le véritable maître de Memling… L’on sait d’ailleurs qu’il participa à la réalisation de quelques œuvres du peintre bruxellois. Quel fut réellement son statut ? Il semble acquis qu’il ait travaillé comme assistant, lui permettant par la même occasion de se perfectionner. La position alors occupée est d’importance car les maîtres bruxellois ne pouvaient avoir qu’un seul assistant. La technique employée par Memling autant dans la préparation des ébauches, esquisses que dans la réalisation de ses tableaux ne peut avoir été qu’apprise par un travail réel, par un enseignement direct et non par une simple observation…
 
Memling n'ouvre son propre atelier qu'après la mort de Rogier van der Weyden en juin 1464. Déjà les similitudes entre les œuvres et les techniques employées sont nombreuses entre les deux artistes. Progressivement, il s'inspire de modèles que lui fournissent ses précurseurs à Bruges, Jan van Eyck et Petrus Christus, s’affranchissant quelque peu de son mentor.
 
L’on pourrait se poser la question du choix de Bruges… Pourtant il n’est pas étonnant car la ville sillonnée de canaux, avec son port, est une ville de premier plan dans les possessions des Ducs de Bourgogne. Au XVe siècle, c’est une plaque tournante du commerce et de la finance où s'établissent de nombreux négociants et artisans de toutes nationalités. La cité cosmopolite et prospère, riche, lieu de passage obligé pour qui commerce en Europe, la rend particulièrement attrayante pour les métiers liés à la fabrication de produits de luxe, donc également pour les peintres. Memling n'est donc pas un cas isolé, bien au contraire. Presque tous les représentants considérés comme typiques de la peinture brugeoise sont d'origine extérieure. Les peintres étrangers représentent plus de la moitié des artistes enregistrés dans le registre de la corporation à Bruges.
 
Le plus ancien document où figure le nom de Hans Memling date de 1465. Le 30 janvier de cette année-là, le peintre acquiert le droit de bourgeoisie de Bruges, contre le paiement de 24 sous de gros - montant qui correspondait plus ou moins à un mois de salaire d'un artisan. Tout étranger désirant exercer un métier à Bruges devait détenir le droit de bourgeoisie qui pouvait s'acquérir par mariage, après un séjour d'une année à Bruges ou en payant une certaine somme. C'est cette dernière solution qu'adopte Memling, mais ne fut pas inscrit dans le registre de la guilde des peintres bourgeois et ne remplit aucune fonction administrative. Cela indique qu'il jouissait d'une position privilégiée. L'année suivante, en 1466, Memling loue une grande maison de pierre dans la Sint-Jorisstraat qu'il achètera en 1480. C'est un quartier qui abrite, jusqu'à la fin du XVIe siècle, peintres et miniaturistes. Il épousa Anna de Valkenaere dont il eut trois enfants.
 
Environ cent pièces de Memling sont connues, qui sont attribuées à lui ou à son atelier. Elles comportent des retables, des représentations de la Vierge, et une importante galerie de portraits, faisant de lui un artiste majeur de la renaissance flamande.

jeudi 11 mai 2017

Les wateringues et la conquête du sol en Flandre maritime



In Henri Cons – Le Nord pittoresque – édition de 1888, Les éditions du bastion, réédition 1989, 318 pages, pp 121-123

« Les desséchements classiques de la Hollande, les luttes si fameuses que l’homme soutient sur ses côtes contre les menaces de la mer, les alternatives de gain et de perte que font l’un sur l’autre l’Océan et la terre ferme, se retrouvent sur ce curieux coin de terre. A l’époque romaine, il faisait partie du continent ; et la ligne du rivage est encore reconnaissable un peu en arrière du littoral actuel. Au IVe ou au Ve siècle, une brusque invasion de la mer, analogue à celle qui au XIIIe siècle a créé le Zuyderzee, engloutit toute cette plaine marécageuse, ne laissant surnager au milieu de ce golfe marin que quelques îlots, comme le banc de galets qui porte Saint-Pierre, Marck et Oye, les buttes de Bergues et de Socx, le haut fond de Loon et de Grande-Synthe. Depuis Sangatte (P.-de-C.) jusqu’à l’embouchure actuelle de l’Yser, en longeant la base du mont de Watten et de ses prolongements, plus de 80.000 hectares furent ainsi ravis au continent. Mais la mer ne tarda pas à abandonner sa conquête. 
 
Les deux grands bras du Gulf Stream qui enserrent les îles britanniques et viennent se heurter dans la mer du Nord, déterminent, on le sait, par leur rencontre, une série de phénomènes qui donnent à cette mer intérieure sa physionomie propre et son régime. La branche du courant chaud qui a forcé l’entrée de la Manche et vient frapper et ronger avec tant de violence les falaises de la Normandie, s’engouffre dans le Pas-de-Calais et, s’épanouissant à sa sortie du détroit, poursuit d’ouest en est par une de ses branches sa marche rectiligne le long du littoral franco-belge. Un des bras de l’éventail sous-marin qui enserre aujourd’hui les rades de Dunkerque, vint s’amorcer au banc de galets et, le prolongeant à l’est, dessina bientôt la ligne actuelle de côte. Les sables qui affleuraient à marée basse, soulevés et poussés par les vents du sud-ouest parallèles au grand courant de la Manche, élevèrent bientôt une véritable rangée de dunes, à l’abri desquelles les alluvions de l’Aa se déposèrent dans le golfe désormais presque fermé, se groupant d’abord autour des îlots, en formant de nouveaux, s’amoncelant enfin sur tout le fond du golfe jusqu’à former en trois ou quatre siècles une couche de sédiments de 2m 25 d’élévation. En même temps, par suite d’une des oscillations du sol dont le littoral des mers nous fournit tant de preuves intéressantes, un mouvement d’exhaussement succédant au mouvement descendant de la période précédente, et grâce à ce double travail, vers 800, le golfe était déjà comblé. Ce ne fut cependant que par un travail incessant que cette boue se solidifia. La rareté des pluies dans cette partie du littoral facilita l’assèchement, que venaient contrarier par intervalles les grandes crues de l’Aa. Les parties les plus creuses du golfe formèrent de vastes marais, de petites mers (les Moëres), dont l’existence facilita l’écoulement des eaux. La population qui se pressait dans les villes et les campagnes voisines fournit les bras nécessaires à la transformation du sol, et bientôt à l’intérieur du golfe reconquis, comme sur le littoral, s’élevèrent des abbayes et des villes. 
 
Bientôt l’Aa, gêné dans son expansion à travers le golfe par ses propres dépôts, se fraya dans cette boue liquide une double route de chaque côté de la masse qu’il avait accumulé devant son embouchure ; une partie de ses eaux, la moindre s’enfuit à gauche dans la direction d’Ardres et Calais, pour gagner la mer par Frethun et Sangatte ; l’autre, la plus considérable tant à cause de la pente générale des terres émergées et au fond marin que par suite de la tendance naturelle de tous nos fleuves, à se porter sur leur droite, longea la base septentrionale des coteaux de Watten, et par le lit qu’occupe aujourd’hui la Colme, alla rejoindre l’Yser, pour déboucher avec lui à l’autre extrémité du golfe, que cette circonstance maintenait encre ouverte. Quelquefois aussi, par les grandes crues, la rivière ouvrait d’autres sillons au milieu de son delta et allait aboutir plus directement à la mer. Il fallut ici, comme en Hollande, lutter pied à pied contre les obstacles. A ceux qu’offraient la nature même du sol, à ceux qui résultaient des intempéries, venaient s’ajouter d’autres fléaux. Des épidémies meurtrières, des pestes dont les émanations fétides d’un sol fraichement remués, d’eaux croupissantes et de débris en décomposition facilitaient la naissance et la propagation, décimaient les hardis pionniers ; en vain les wateringues ou « rigoles d’eau » étaient creusées pour le drainage des terres ; des écluses, construites pour faciliter l’écoulement des eaux dans la mer à marée basse et s’opposer à l’invasion des eaux salées ; l’existence des Moëres étaient une menace perpétuelle pour la vie humaine, et le pays ne fut véritablement reconquis que lorsque ces terres putrides eurent été, eux aussi, desséchés et livrés à la culture. »