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jeudi 5 mars 2015

saint-Folquin, évangélisateur de la Morinie



in " Légendaire de la Morinie, ou Vies des saints de l'ancien diocèse de Thérouanne : (Ypres, Saint-Omer, Boulogne) ", imprimeurs Berger frères, Boulogne, 1850 

Note préliminaire sur la vie de saint Folquin.

Cette vie est la traduction de celle que nous trouvons dans le manuscrit du Ile siècle de la bibliothèque de Boulogne. Dans le prologue, l'auteur s'exprime en ces termes: « A ses bien-aimés dans le Christ les frères de la sainte communauté de Sithiu, ayant avec nous une même foi, partageant une même espérance et embrassant la même charité, Folquin le pécheur, à qui on donne le nom d'abbé de Laubes (Folquinus peccator quem Laubiensium dirunt abbatem), souhaite la durée éternelle d'une joie souveraine et spéciale EN CELUI qui EST réellement avec tous ses saints. » Après d'admirables paroles sur la charité en général, parmi lesquelles nous avons remarqué cette sentence violer la charité, c'est renier Jésus-Christ; il exprime les sentiments d'amitié spéciale qui l'unissent aux membres de la communauté Bertinienne; puis il parle de leurs reliques précieuses et des nombreux trésors de corps saints qu'ils possèdent. Parmi ces serviteurs de Dieu qui font la joie de la sainte lamille de Sithiu, il en est dont on a la vie et les actes, et ceux là peuvent être fêlés et honorés d'une manière convenable; de ce nombre sont saint Omer, saint Bertin, saint Winnoc. Mais, ô négligence incroyable saint Folquin, l'homme vénérable dont on devrait répandre la gloire dans tout l'univers, saint Folquin n'a point encore eu de biographe. C'est pour remplir cette lacune qu'il prend la plume, bien décidé au reste à ne raconter de son saint patron que ce qu'il aura appris d'une tradition venant de personnes graves. Il a longtemps mûri son œuvre, il l'a gardée d'abord dans le silence afin de l'améliorer, et maintenant il la dédie à Gambier, abbé de Saint-Bertin et son ami. Quant aux principes qui dirigent l'auteur (quant à l'école historique à laquelle il appartient, comme on dirait aujourd'hui), ces principes sont ceux de la littérature vraiment chrétienne tt n'ont rien de commun avec ceux des philosophes qu'il répudie formellement; les voici: Vebam ESSE LEGEM HISTORIE SIMPLICITER EA QVJE FAMA VULGANTE COLLIGUNTUR AD 1NSTRUCTIONEM l'QSTERITATIS LITTEMS COMMEJVDARE NOBIS QUI IN SCOLA CHRIST! SUB APOSTOLORUM MAGISTERIO I'HILOSOFAMUR PROPOS1TUM EST, UT PRUDENTIAM SERPENTIS COLDMBINA SIMPLICITATE TEMPEREMUS, ATQUE UT, DUM DOCTRINA SIÏIUL ET OPERATIONE CONSULIMUS NECESSITATIBUS PROXIMORUM, NOBIS QUOQUE POSSIT ESSE CONSULTUM.

La vie de Saint-Folquin, évêque  de Thérouanne
14 Décembre.

 
La vie de saint Folquin est précédée d'une longue dissertation sur la grâce et sur les différentes fonctions que les hommes ont à accomplir ici-bas, fonctions qui ne doivent jamais être pour eux un sujet d'orgueil, quelle que paraisse en être l'importance relative. L'auteur reproduit et commente la doctrine de l'apôtre sur les œuvres que l'Esprit de Dieu accomplit en chacun de nous selon le mode de répartition qu'il lui plait d'établir. Soli Unigtnito non ad mensuram dat spiritum in ipso namque habitat omnis pleititudo diviititatis corporaliter. De là notre Mère la sainte Église a des prophètes, des apôtres, des évangélistes, des pasteurs, des docteurs, qui tous doivent remplir leur mission avec fidélité et modestie, sachant que ce qu'ils ont vient de Dieu. Ils ne doivent point se réjouir de ce que des prodiges de diverse nature s'opèrent par eux. mais bien seulement de ce que leurs noms sont écrits dans le Ciel.

Après cette digression que nous venons d'analyser, il arrive à la vie de saint Folquin; c'est là seulement que nous avons commencé à le traduire.


Saint Folquin brilla par l'excellence des dignités de ce monde, et tirait son origine d'une longue suite de nobles aïeux. Il florissait sous le roi Chartes, que ses possessions immenses, ses guerres éclatantes, et surtout son zèle pour le culte de la religion et les réglements de la paix ont fait à juste titre surnommer Charles-le-Grand. Sa mère était Erkensinde et son père Jérôme. L'une était de la nation des Goths, d'une famille illustre par sa noblesse et ses richesses l'autre était l'oncle du roi dont il vient d'être parlé, le premier des seigneurs de la cour, charge de l'administration de toutes les affaires publiques et privées. Il avait aussi des frères revêtus de grandes dignités, Tolrade entre autres, dont le monastère de Saint-Quentin publie justement les louanges. Pour reprendre, en un mot, les choses de plus haut encore, nous dirons que les aïeux de ses aïeux étaient tous de la première noblesse. Et quand nous tenons ce langage nous ne voulons pas dire que ce soit là un sujet de gloire pour ceux qui ont ces titres, mais bien que ceux qui les méprisent sont pour nous un objet d'admiration. Les hommes du siècle accueillent volontiers ceux qui se distinguent par ces sortes de priviléges; nous, au contraire, nous donnons nos éloges à ceux qui, pour suivre le Sauveur, ont méprisé toutes ces choses.




Aussitôt que, dès ses premières années même, la sollicitude attentive de ses parents vit que le noble enfant pouvait s'appliquer à l'étude selon les forces de son âge, ils lui firent suivre les écoles de l'Église pour le formera à la connaissance des lettres sacrées. Comme son naturel était-bon, comme il avait une grande pénétration d'esprit et un amour marqué pour l'ordre et la discipline il n'eut pas plutôt appris les éléments du premier des arts qu'on lui enseigna que rien bientôt ne put échapper à la vivacité de son esprit. On reconnaissait la pureté de son cœur à sa méditation continuelle, à ses travaux incessants dans les études car il est écrit c'est par son amour pour l'étude que l'on connaît si les œuvres de l'enfant sont droites et pures. Le Seigneur le formait donc ainsi par l'enseignement de ses maîtres, et il le rendait tel qu'il voulait le voir pour le mettre plus tard à la tête de son Église. C'est, en effet, une règle pastorale, que celui-là ne soit point assez audacieux pour être à la tête des autres, qui n'a point su apprendre à être d'abord au-dessous (Ne audeat prœesse qui nescierit subesse). Enfin, après avoir marché à pas de géant, pour ainsi dire, de vertus en vertus, après avoir appris les lettres sacrées et la loi divine, il arriva successivement et avec ordre à la perfection des saints degrés; et la grâce des regards de Dieu lui donna à lui-même tant de grâce, que tous le vénéraient et l'aimaient chaque jour de plus.


Cependant cette pierre spirituelle, polie de beaucoup de manières et décorée d'ornements célestes, avait été trouvée digne d'être placée sur le diadème du roi. Il ne devait point, en effet, demeurer caché celui qui avait tant fait de progrès jusque-là pour lui-même ses vertus devaient désormais servir et être utiles à plusieurs; aussi, bientôt on désire le voir revêtu des insignes supérieurs de l'Eglise et les voix de tous le demandent par acclamation.

Les rivages de l'océan britannique,aux extrémités des Gaules vers l'Occident, sont habités par une nation qui n'est pas fort étendue mais puissante. Les historiens leur donnent le nom de Morins; maintenant on les appelle Taruennici du nom de Thérouanne leur ville principale, très-opulente autrefois, mais à présent détruite et presque anéantie. Orose prêtre et historiographe fidèle, a fait mention de ce peuple dans son ouvrage qu'il a écrit pour nous contre les payens. Il nous montre que les Morins étaient alors un peuple nombreux par le contingent qu'ils fournirent à l'armée qui essaya en vain de lutter contre les soldats romains. (Ce contingent s'élevait à 25,000 hommes pour le seul pays des Morins. Pauli Orosii historiarum, liber VI, cap. vu).

II parle aussi de la ville des Ménapiens dont il ne reste rien que des ruines et un vain nom. Quant à la raison qui les a fait appeler par le poète les derniers des hommes la voici, pensons-nous. La Flandre occupe cette partie des rives de la mer au-delà de laquelle on n'a jamais entendu dire qu'il y eût des hommes, l'océan (la mer du Nord) opposant une infranchissable barrière. Or, la Flandre fait partie de la nation des Morins, et le poète selon son habitude, a pris la partie pour le tout. Car du côté de ce pays qui est occupé par la ville de Boulogne et par la tour d'Odre (Odrans farus), on passe facilement en Bretagne.

Cette nation a des moeurs sans règle, elle se sert d'armes bien plus que de raisons, et, comme on l'a dit avant nous, elle parle beaucoup mais elle a peu de sagesse. II n'était point facile de mener à bien cette barbarie indomptée et toujours entraînée par une pente naturelle vers le mal il fallait pour cela la prudence et la perspicacité d'un homme supérieur et vraiment digne par son dévouement de porter le nom d'ecclésiastique.

L'Eglise de cette nation se trouvait donc privée de pasteur. Après avoir longtemps examiné et pesé le choix qu'il s'agissait de faire d'un évoque, on trouva que personne n'était plus digne de l'être que Folquin. Dans cette élection il n'y eut du côté du peuple ni hésitation ni partage, leurs vœux furent unanimes, tous demandèrent qu'il leur fût donné pour évêque, et en cela ils étaient pleinement d'accord avec les grands et tout le clergé. Grâces à Dieu, la chose fut agréable à la puissance impériale, à Louis, qui avait succédé à Charles son père, et avec son consentement Folquin fut sacré pontife de la ville de Thérouanne, par la volonté du Seigneur qui dirige toutes choses.


Ayant donc reçu l'accroissement de la bénédiction spirituelle, il fit croître ses œuvres de foi et de piété, et il se montra en toutes choses ce que doit être un serviteur du Seigneur. Sachant en effet qu'il aurait à combattre contre les esprits de malice, il porta toujours avec lui les armes de la foi, les connaissances et l'exercice des vertus. Il savait observer les règles de la modération dans l'application des peines, tout en maintenant la vigueur de la discipline, en sorte qu'on ne pouvait l'accuser ni de sévérité trop grande, ni de relâchement aussi jouissait-il d'une grande popularité. La charité était la règle de sa conduite, et il n'allait pas jusqu'à pardonner aux méchants de manière à laisser périr les bons. Ses paroles n'avaient jamais rien de léger, mais toujours, quand il parlait à quelqu'un, c'était pour dire quelquechose d'utile. A peine fut-il placé sur le trône pontifical qu'on eût dit que depuis bien longtemps déjà il était évêque, tant il montra d'aptitude à remplir les fonctions de sa charge. Il s'occupa d'abord de la religion et du culte de Dieu, et tout ce qu'il trouva d'indécent ou d'efféminé dans son église, il le retrancha avec le plus grand soin par une vraie et spirituelle circoncision. Il regardait comme un mal pour lui tout ce qu'il voyait de peu convenable dans ses sujets, il pensait que c'était un gain pour lui de faire rapporter des fruits nombreux au champ du Christ car il ne faisait qu'un cœur et qu'une âme avec ceux de son église, et ses intérêts spirituels étaient unis et confondus avec les leurs. Aussi avait-il tant de soin de cette culture spirituelle, que bientôt il n'eut plus besoin de faire subir à sa vigne aucune coupe ni retranchement, car il ne donnait à aucun genre de vice le temps de croître, et il l'attaquait jusques dans sa racine. Il était pour les siens un sujet d'imitation, un modèle, un miroir; il ne travaillait pas seulement pour lui-même, mais. ses travaux et son négoce spirituel avaient pour but le salut de tous. Il était l'aide et le soutien de tous ceux qui s'avançaient pour combattre courageusement et faire dans l'ordre religieux de grandes entreprises; il était plein de sollicitude- pour les pauvres du Christ; tout ce qu'il dérobait à ses propres besoins était destiné à augmenter leurs ressources. Jamais il ne songeait à des réserves destinées aux besoins. futurs de son corps, comme on le voit quelquefois faire à d'autres; car il n'avait guère d'inquiétude pour le lendemain. Il est difficile de dire tout ce que fut le serviteur du Seigneur. Pour exprimer en un mot quelle était sa perfection, il suffit de savoir qu'il possédait tellement toutes les vertus,, qu'elles semblaient être venues se greffer étroitement sur l'excellente bonté de sa nature d'élite.


Sithiu est une communauté d'hommes, et cette communauté garde la mémoire de beaucoup de saints. Elle est paroisse de l'évêché de Thérouanne, bien qu'elle soit puissante par les immunités et les privilèges que lui ont donnés les empereurs, le pape universel et les évêques du diocèse. Hugues la gouvernait alors; il était frère de Louis (le Débonnaire) et Charlemagne était son père. Cette communauté est divisée en deux parties; dans celle d'en-bas résident les. moines et dans celle d'en-haut les chanoines. Ceux-ci honorent saint Omer comme leur patron, ceux-là saint Berlin. Tout le monde sait de quelle manière le saint pontife opéra la translation des reliques de saint Orner et ce que fit l'abbé Hugues à cette occasion.

Louis-le-Débonnaire, ayant an commencement de son règne réuni un concile pour remédier aux désordres qui s'étaient introduits dans le clergé, cette assemblée composa une règle pour les chanoines, et elle ordonna qu'il serait permis à tous les monastères qui voudraient se séculariser, de suivre cette règle. Frédégise ou Fridogise, anglais, parent et chancelier de l'empereur était alors abbé de Sithiu Il trouva dans le monastère de Saint-Pierre quatre-vingt-trois religieux, et quarante-trois dans celui de Notre-Dame ou de Saint-Omer qui en dépendait; il réduisit la première à soixante et expulsa les derniers pour les remplacer par trente ecclésiastiques qui prirent la règle des chanoines. Comme il avait pour lui l'autorité de l'empereur, ainsi que la décision d'un concile, il vint à bout d'exécuter son projet. il fit donc le partage des biens de l'abbaye de Sithiu, en donna un tiers à l'église de Notre-Dame et la tira de la dépendance de celle de Saint-Pierre. Ceci toutefois ne put s'accomplir sans beaucoup de résistance de la part des religieux de ce dernier monastère. Aussi, quand Fridogise fut mort, Hugues son successeur travailla à rétablir les choses dans leur premier état; il se donna pour arriver à son but toutes les peines imaginables, mais la séparation des deux églises avait été établie,sur des bases trop solides pour qu'il fût possible de la détruire.- Saint Folquin fut appelé par l'empereur à prendre connaissance de cette affaire. Il ne put se dissimuler le tort que Fridogise avait fait aux religieux de Saint-Bertin en ôtant de leur dépendance une église si considérable. Il chercha un tempérament pour concilier, si faire se pouvait, les intérêts des parties. Il ordonna que les deux églises resteraient séparées, mais que le monastère de Saint-Bertin aurait la garde de l'église de Notre-Dame, et que le religieux qui remplirait cette fonction aurait entre autres droits celui d'officier quatre fois l'année dans l'église des chanoines. Quelque peu satisfait que l'abbé Hugues fût de ce réglement,il fut néanmoins obligé de l'exécuter mais il chercha à se dédommager par l'enlèvement du corps de Saint-Omer qui reposait dans l'Eglise de Notre-Dame. Morus religieux de Saint-Bertin avait été nommé custode ou gardien de cette église. Il se prêta au dessein de son abbé, qui lit venir de la ville de Saint-Quentin une troupe nombreuse de gens armés destinée, pensait-on, à lui servir d'escorte pour une visite qu'il devait faire à ses frères alors en guerre mais dont la destination véritable était de l'aider à enlever le corps de Saint-Omer et à le transporter sans danger jusques dans le monastère de Saint-Quentin dont il était aussi abbé. Ils pénètrent donc pendant la nuit dans l'église des chanoines enlèvent les reliques vénérables, les placent sur un char magnifique, que tout le monde sur la route qu'ils parcourent croit réservé à un tout autre usage,et s'éloignent.

Nous insérons ici, d'après Dom Devienne, le P. Malbrancq et Ipérins, le récit de cette affaire que Folquin n'a pas cru devoir raconte» parée que de son temps tout le monde en connaissait les détails- Cependant Folquin était en tournée de visite épiscopale,et les ravisseurs avaient profité de cette circonstance, car les routes romaines qu'ils avaient à suivre devaient les faire passer par Thérouanne, ou au moins par Aire. Le saint prélat se trouvait à Wormhoudt, en Flandre, et il allait bénir par sa présence un banquet solennel auquel il était sur le point de s'asseoir lorsque tout-à-coup Folrade son frère accourt et lui annonce la déplorable nouvelle. Folquin s'éloigne à l'instant de la salle du festin, adresse au Seigneur une fervente prière envoie son frère à Thérouanne pour y réunir en toute diligence une troupe d'hommes décidés, et lui-même, à la tête d'une autre troupe de Flamands que son éloquente piété a bientôt su lever, il s'élance à la poursuite des sacrilèges. Il ne s'agissait de rien moins que de recouvrer le corps de leur patron, du protecteur du diocèse de leur apôtre, de leur père dans la foi aussi tous sont animés de l'ardeur la plus grande les femmes encouragent leurs maris, les fils sont jaloux de leurs pères et voudraient les suivre dans cette expédition sacrée ils marchent jour et nuit et ils atteignent les ravisseurs dans le village de Lisbourg. Saint-Folquin avait prédit à son frère, à Wormhoult que le troisième jour Dieu et Saint-Omer leur donneraient la victoire et c'était bien en effet, le troisième jour qui s'accomplissait quand ils vinrent à rencontrer les gens armés de l'abbé Hugues le 6 des ides de juin, vers le soir. Un grand prodige avait eu lieu le char qui portait les reliques précieuses avait refusé de marcher plus loin Hugues et ses gens avaient donc perdu beaucoup de temps. Cependant le bataillon s'est élancé; Folrade est à la tête; au milieu des rangs, Folquin, de sa voix puissante, anime les combattants. C'est en vain que les gens de Vermandois entourent le char et s'efforcent de lui faire traverser la rivière. Il demeure immobile, il semble qu'il soit attaché au sol par de fortes racines. C'est en vain que l'abbé Hugues de son côté les excite, s'emporte et se livre à l'exaltation de la fureur ils plient ils cèdent sous les efforts multipliés des assaillants; bientôt ils sont obligés de passer la Lys et d'abandonner à Saint-Folquin le sacré dépôt. On les laisse fuir, on entoure de vénération et d'hommages pieux les ossements du bienheureux apôtre de la Morinie on entonne des chants de triomphe et on ramène en grande pompe dans l'église de Notre Dame les reliques du saint patron du diocèse qui avait choisi lui même ce lieu pour son séjour.

L'ardente piété de nos ancêtres avait entouré de merveilleux détails le récit de cette action dramatique qui leur avait causé une émotion si vive et si profonde. C'est ainsi que de pieux auteurs ont raconté que les eaux de la Lys s'étaient séparées devant les guerriers Morins qui retournaient de poursuivre les hommes d'armes de Saint-Quentin. On dit aussi que les champs qui furent le théâtre de la bataille bien que foulés aux pieds des hommes et des chevaux n'en donnèrent pas moins leur moisson accoutumée. Cet événement est un de ceux qui se gravèrent le plus profondément dans le cœur et l'imagination des peuples de la Morinie; voilà pourquoi l'auteur de la vie de Saint-Folquin n'a pas cru devoir en reproduire les circonstances.

Saint Folquin montra en cette affaire une grande force d'âme. En effet, ce n'était pas chose facile de résister à l'abbé Hugues, qui était revêtu d'une si haute dignité par sa naissance et qui avait à sa disposition une grande troupe de gens armés. Mais l'homme de Dieu mit de côté les considérations humaines et n'eut pour mobile de son action que la crainte du Seigneur. Il n'eut point de repos qu'il n'eut remis en sa place le corps saint qui avait été enlevé frauduleusement. et il exposa pour cela sa vie sans hésitation. Alors, craignant qu'à l'avenir une tentative semblable ou analogue ne vint à se renouveler,il cacha le corps saint dans la terre, et pendant longtemps on ignora où il se trouvait, jusqu'au moment où il plut au Seigneur d'en faire la révélation Il- transféra et cacha aussi de la même manière le corps de saint Bertin, et ce dernier événement a été l'occasion d'une fête qui se célèbre le 17 des calendes d'août.


Après cela, Folquin, l'homme du Seigneur, sentant que- l'heure de la dissolution de son corps approchait, se rendit de plus en plus assidu au soin d'opérer des œuvres de bonté et de justice; il savait qu'il est écrit "Heureux sont les serviteurs que le Seigneur trouvera vigilants quand il viendra les visiter. » Aussi, s'élevant de jour en jour de vertus en vertus, il brûlait d'arriver à voir le Dieu suprême sur la montagne de Sion. Cet amour intérieur se trahissait par les larmes abondantes qu'il répandait dans la prière. Souvent il répétait « Mon âme a soif de vous. Seigneur; quand viendrai-je, quand paraîtrai-je devant la face de mon Dieu! Il Oubliant le chemin qu'il avait déjà fait, et ne considérant, selon le conseil de l'Apôtre, que la carrière qui s'ouvrait encore devant lui, il courait, il volait, il brûlait d'atteindre au sommet le plus élevé de la perfection. Il se livrait aux jeûnes et aux saintes veilles; les reins entourés de la ceinture des forts, et la main armée de la lampe des bonnes œuvres dont l'huile de la charité et de la prière entretenait la flamme lumineuse, il attendait le retour de son Maître pour aller régner et demeurer éternellement avec lui dans les joies d'une suprême félicité. Il avait le plus grand soin du troupeau qui lui était confié; il distribuait fidèlement à ses ouailles le pur
froment de la parole, il les exhortait à profiter du temps, du jour présent, pour se convertir au Seigneur et ne point être surpris à l'improviste quand l'heure dernière arriverait. Il était donc parvenu à une grande vieillesse; déjà il avait passé près de quarante années dans l'épiscopat,et il ne pouvait plus célébrer publiquement la messe solennelle. Le roi ayant appris cela, et agissant contre les canons, lui nomma un successeur pendant qu'il vivait encore. Aussitôt que le saint prélat eut connaissance de ce fait, il se prépara à célébrer la messe selon le rit des évêques et il remplit avec beaucoup de vigueur toute la suite de cette, fonction en présence de celui qui venait pour le supplanter. Mais lorsqu'on en fut venu au moment où l'évêque donne d'ordinaire la bénédiction, il changea complètement l'ordre accoutumé et les maudit. Tremblants de frayeur, ils s'empressent de sauter sur leurs chevaux pour retourner dans leurs demeures mais, au milieu même de la route, celui qui était venu pour prendre la place de l'évêque tomba de cheval se brisa la tête et rendit l'âme, et tous ceux qui l'avaient accompagné moururent dans l'année par suite de divers accidents. Cependant le temps où il devait être appelé hors de ce monde approchait, et bien qu'accablé d'une extrême vieillesse, il parcourait encore les paroisses de son diocèse. Il savait qu'il était bon pour lui-même et pour ses sujets d'aller à la recherche des enfants de l'Eglise qui auraient quitté les genoux de leur mère et de les ramener à leur devoir par la prédication et par les peines salutaires établies par les canons. Il se livrait à ces actions de zèle et de dévouement, et il visitait une église nommée Hicclesbeke, située dans le pagus memspicus (aujourd'hui Ekelsbeke près deWormhoutt), lorsqu'il fut atteint d'une grave maladie. Alors il fit venir ses disciples, et après les avoir recommandés au Seigneur tout-puissant, il leur parla fort longtemps et les exhorta à ne jamais abandonner la ligne du droit chemin. Puis il les fortifia par sa bénédiction, et plein de joie il rendit à Dieu son âme qui alla s'unir aux assemblées des saints. Il opéra son bienheureux passage l'an de l'Incarnation du Seigneur 855, indiction IIIe, férié VIIe (jour de samedi), sur le soir; la quinzième année du règne glorieux du roi Charles, fils de Hludowic (Charles-le-Chauve, fils de Louis-le-Débonnaire), et la quarantième de l'épiscopat du bienheureux prélat, le 19 des calendes de janvier.

Or, il avait demandé, pendant qu'il était encore en vie,. que n'importe en quel endroit il viendrait à mourir, on conduisît son corps au monastère de Sithiu pour y être inhumé dans la basilique de Saint-Bertin.


Comme-de toutes parts on affluait en grandes troupes pour assister aux funérailles du corps bienheureux, les clercs commencèrent à se plaindre de la fatigue extrême que leur causaient le long chemin qu'ils avaient à parcourir, et ils eurent recours à l'aide de Dieu. Alors, la nuit même, un vent du nord se mit à souffler avec violence, et toute cette masse d'eau qui entoure l'île de Sithiu et qui sans cela eût été infranchissable en ce moment de l'année, fut saisie, dans une étendue d'environ deux milles, par une gelée si forte, que le lendemain au matin une route très-solide s'offrit à ceux qui portaient le corps saint et qui s'avancèrent ainsi marchant sur les eaux changées en une glace épaisse. Il fut reçu au milieu des cierges et des parfums par celte vénérable et très-sainte assemblée de moines qui s'avança à sa rencontre accompagnée d'une innombrable multitude. On célébra alors les offices funèbres avec toute la dignité convenable, on le revêtit ensuite des vêtements qu'il avait coutume de porter à l'autel, et on l'ensevelit à la place qu'il avait lui-même choisie, c'est-à-dire au côté droit de saint Bertin,. au milieu des pleurs et des sanglots du peuple.

Ici est racontée l'histoire du cheval de saint Folquin, qui se mettait à genoux pour recevoir son maître sur son dos toutes les fois que le saint évêque voulait s'en servir. Il faisait partie du cortège funèbre et versait des larmes; jamais il ne souffrit désormais qu'aucun homme le montât. Il mourut peu de temps après, et comme son cadavre fut respecté des chiens et des oiseaux de proie, en lui donna la sépulture.

II arriva, peu de temps après, qu'un moine de la communauté de Sithiu, homonyme du saint et nommé Folquin, tomba dans une grave et longue infirmité, au point qu'il en vint à ne plus pouvoir marcher qu'à l'aide de deux béquilles. Un jour, qu'il était accablé par l'excès de la douleur, il résolut de se traîner comme il pourrait jusqu'à l'autel de Saint Bertin, son patron, pour lui demander la santé de l'âme et du corps. Or, pour faire connaître la situation de l'église à ceux qui ne l'ont point vue, il faut savoir que lorsqu'on entre dans cette église par la porte du midi, l'autel de saint Martin, qui est l'autel principal, et qui est posé en avant de la tombe de saint Bertin, s'interpose entre cette tombe et ceux qui veulent s'y rendre, de sorte que, à droite de cet autel, on rencontre d'abord la tombe de saint Folquin. Ce moine s'avançait donc vers la tombe de saint Bertin, et au moment où pour s'y rendre il passait devant le sépulchre de saint Folquin, tout-à-coup une sorte d'horripilation le saisit, il jette ses béquilles et se précipite sur le tombeau du saint. Le Seigneur avait saisi cette occasion pour faire éclater les mérites de l'âme bienheureuse dont le corps était en cet endroit. Tous sont dans l'admiration et l'étonnement; on adresse au Seigneur de grandes actions de grâces et on commence à rendre plus d'honneurs à cette tombe. Le religieux, guéri complètement de son infirmité, voulut témoigner sa reconnaissance d'une manière éclatante et durable, et il composa, en l'honneur de saint Folquin les trois dystiques suivants qui furent dès-lors gravés sur sa tombe:

Folquini veneranda patris Ihc membra locantur,

Antistes dudûm qui ftierat Morintîm

Quique Qualer Denis vitœ dux exstitit annis

Mente aclu que pio tissa operando Dei

Alque die Quarto Decimo Decembris ab orbe

Sumpitis aposiolicum gaudct adire chorum.


Alors tous vénérèrent les mérites du saint, et, pour que fût accomplie cette parole du Sauveur: «Il n'y a rien de caché qui ne sera découvert, il n'y a rien de secret qui ne sera révélé un jour, » le Pasteur des pasteurs ne voulut pas que les ossements de celui qui avait été son vicaire demeurassent plus longtemps sous la terre, et il voulut que sa gloire vénérable éclatât aux yeux des hommes dans toute sa pureté. En effet, l'an de la très-heureuse incarnation de Notre Seigneur Jésus-Christ 928, indiction première, au temps du roi Charles le prisonnier, deux personnes respectables, et demeurant dans des endroits fort éloignés, eurent de fréquentes visions dans lesquelles il leur était commandé d'aller au célèbre monastère de Sithiu, d'y faire la levée des membres vénérables du saint évêque Folquin et de lui rendre les honneurs qui lui étaient dus. Ils accomplissent avec joie les ordres qu'ils ont reçus, viennent au monastère de Sithiu dans le plus grand appareil qu'il leur est possible d'avoir, font connaître aux frères la cause de leur arrivée et demandent qu'il leur soit permis d'accomplir leur pieuse mission.
Ceux-ci, après s'être longtemps consultés entre eux, s'adressèrent au comte Adalolphe qui était alors abbé du lieu on consulta aussi Etienne, qui était alors l'évêque très-révéré de l'église de Thérouanne, et, tous étant d'accord, on se rendit avec des cierges, au milieu du chant des psaumes et de tout l'appareil des membres du clergé, au tombeau du saint personnage le premier jour du mois de novembre. On leva de terre les membres du corps saint, on les déposa dans le même endroit en construisant un autel au lieu du tombeau, et on passa tout ce jour dans les chants et la joie d'une pieuse fête.

Bientôt les membres du saint personnage commencèrent à briller par l'éclat des prodiges. Ceux qui avaient la fièvre se mirent à visiter l'autel du saint et à y faire brûler en offrande le plus de chandelles qu'il leur était possible; et beaucoup durent la santé à leur foi. Souvent nous avons vu que les mérites du saint ont sauvé du danger, par le moyen de son étole que nous avons encore, des femmes qui éprouvaient une couche laborieuse, au point que, souffrant cruellement depuis trois et quatre jours et sur le point d'expirer, elles étaient délivrées de leur fardeau maternel et entièrement guéries dès que cette étole leur était apportée. Le Seigneur se servit de beaucoup d'autres indices pour montrer la gloire admirable dont jouit dans les cieux son bien-aimé saint. Car le Seigneur agit et demeure avec ses élus jusqu'à la fin du siècle, Jésus-Christ Notre Seigneur qui est coéternel et consubstantiel au Père et au Saint-Esprit, et qui vit et règne dans l'infini des siècles des siècles. 

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