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jeudi 5 mars 2015

saint-Erkembode, l'infatigable marcheur



in " Légendaire de la Morinie, ou Vies des saints de l'ancien diocèse de Thérouanne : (Ypres, Saint-Omer, Boulogne) ", imprimeurs Berger frères, Boulogne, 1850


SAINT ERKEMBODE

tombeau de Saint-Erkembode en la cathédrale de Saint-Omer
   
La première fois que l'histoire nous donne à connaître le nom d'Erkembode, c'est pour nous le montrer dans J'accomplissement d'une action grande et courageuse. C'était sous le pontificat de saint Bain, évêque de Thérouanne. Fuyant l'Irlande et la Bretagne, où leurs vertus héroïques leur attiraient des louanges qui désolaient leur modestie les deux saints Lugle et Luiglien, dont plus tard nous aurons à raconter la vie avaient gagné les côtes de la Morinie. Après avoir signalé l'ardeur de leur zèle dans la ville de Boulogne, où ils avaient eu la consolation de gagnera Jésus-Christ bien des âmes, ils s'étaient involontairement fait connaître à Thérouanne par un prodige éclatant; puis, craignant la vaine gloire, poison perfide qui vient trop souvent gâter et perdre les meilleures œuvres ils s'étaient subitement soustraits aux témoignages de reconnaissance et de vénération que leur préparaient les habitants



Ils allaient donc en toute hâte, cherchant des lieuxinconnus oit pourrait se reposer en paix leur humilité profondément alarmée, lorsqu'arrivés à un endroit appelé alors Scyrendal, près de Ferfay (canton de Norrent-Fontes), ils furent assaillis par trois chefs de voleurs, célèbres alors et redoutés, et qui se tenaient dans ces lieux rendus déserts et sauvages depuis les incursions des peuplades du Nord. Tous les compagnons des deux saints avaient pris la fuite, mais Erkembode, qui était aussi avec eux, n'avait point imité leur lâcheté. Semblable au disciple bien-aimé, à saint Jean qui demeura avec Jésus pendant la passion, et qui témoigna ainsi de la force de son amour, Erkembode lui aussi demeura près de Lugle et de Luglien. Avec eux il reçut des blessures cruelles, comme eux il fut renversé, dépouillé, et s'il ne partagea pas entièrement le sort des deux saints voyageurs, c'est que les brigands en se retirant crurent l'avoir tuéaussi bien que ses deux compagnons.

Cependant il était revenu à lui après le départ des assassins, il avait eu assez de force pour se traîner jusques près des cadavres des deux saints qu'il avait provisoirement recouverts de broussailles et de tout ce qu'il avait pu ramasser à la hâte; puis il avait péniblement gagné Thérouanne où il avait rendu compte de tout à saint Bain et des obsèques solennelles avaient été célébrées et les restes mortels des deux illustres pèlerins avaient été honorablement ensevelis par les soins du pieux évoque de Thérouanne. Erkembode élait donc alors avec Lugle et Luglien et il venait de donner une preuve éclatante de la grandeur de son urne.

Mais, en quelle qualité se trouvait-il dans la compagnie des saints irlandais ? Etait-il Irlandais lui-même, et avait-il comme eux quitté son pays pour aller évangéliser les nations ? Avait-il suivi dans leurs pérégrinations nombreuses les pieux serviteurs de Jésus-Christ? Ou bien ne remplissait-il que par occasion, par hasard en quelque sorte les devoirs de l'hospitalité, en les accompagnant comme guide ou comme ami dans un pays que lui-même il habitait depuis longtemps, depuis son enfance peut-être? Telle est la question qui jusqu'à ce jour est demeurée indécise.

Le P. Malbraneq adopte le premier système, et dit qu'Erkembode était Irlandais de naissanceet compagnon des deux saints dans toute l'étendue de ce mot. Le nom d'Erkembode a du reste une analogie frappante avec bien d'autres noms usités dans la vieille Angleterre. Dans ce système notre saint, empêché de suivre son idée première, et séparé violemment de ses chefs, se serait retiré dans le monastère de Sithiu comme dans un refuge assuré, dans un lieu tout pénénétré de la bonne odeur des vertus chrétiennes. D'autres ont suivi l'autre mode d'interprétation et dans cette hypothèse Erkembode n'aurait alors accompagné les deux saints Lugle et Luglien que par circonstance et pourexercerenvers eux un devoir de charité.

Quoi qu'il en soit de l'origine d'Erkembode, et des ténèbres épaisses dont sont couvertes pour nous ses premières années, il est certain qu'il fut religieux dans l'abbaye de Sithiu, et cela du vivant même de saint Bertin, qu'il s'y distingua par ses éminentes vertus au point d'être jugé le plus parfait des frères, et d'être appelé au gouvernement de la sainte abbaye.


Erkembode est abbé de Saint-Bertin - sa gestion

Car c'était une vie de perfection admirable que menaient à cette époque les religieuxdu monastère de Sithiu. Ils étaient dans toute la ferveur de leur première institution, et pratiquaient avec la plus grande exactitude la règle sévère de saint Colomban.

Il fallait que la sainteté d'Erkembode fût bien grande et son expérience dans les voies du Seigneur bien confirmée, pour qu'il méritât d'être élevé à la suprême direction du monastère, en un temps où la ferveur était si grande, quelques années seulement après la mort de saint Bertin (717, selon l'auteur de sa légende).

Erkembode succédait à Erlefride qui avait succédé à Rigobert. L'un et l'autre avaient été successivement placés à la tête du monastère par saint Bertin lui-môme comme nous le dirons plus tard, en sorte qu'on peut considérer saint Erkembode comme le successeur immédiat du saint fondateur et celui que les religieux honorèrent des prémices de leur libre choix.

Le saint considéra le poste élevé qu'il occupait bien plus comme une charge que comme une dignité, et profondément persuadé qu'en devenant le père spirituel des religieux il devait les porter tous dans son cœur et vivre pour eux bien plus que pour lui-même, il se fit dès-lors une règle de s'oublier entièrement et de ne plus penser qu'au bien de sa chère communauté. Il méritait ainsi de porter le titre dont se glorifiait un de ses successeuus, l'auteur présumé de sa vie frater Jokannes Dei palientid Sithiensis Cœnobii Mmister humilis il était, en effet, l'humble serviteur de la communauté' de Sithiu, et son humilité lui disait que c'était la patiencede Dieu qui le souffrait dans un poste qu'il se croyait si indigne d'occuper. Il avait compris la parole du Sauveur à ses apôtres: Celui qui est le plus grand d'entre vous, celui-là sera votre serviteur, parole qui avait changé les bases du monde et créé une société nouvelle en substituant à l'égoïsme payen, au stupide divide ut imperes (divisez pour régner), le principe divin de l'union, de la charité chrétienne.

Il se mit donc aussitôt à l'œuvre, et, dans sa paternelle vigilance, il eut sans cesse à travailler pour sa famille spirituelle. Il avait à maintenir le culte du Seigneur et la prière publique dans toute sa régularité; il avait à assurer des ressources suffisantes pour les besoins toujours croissants d'une maison qui augmentait de jour en jour; il avait à se défendre lui et les siens contre les adressions du dehors et il faisait face à tous ces besoins, partout et en toutes choses on le trouvait à son poste de sentinelle vigilante et de défenseur intrépide.

C'est ainsi qu'en 718 il obtint de Chilpéric une charte qui confirmait les franchises et libertés d'action qui avaient été reconnues au monastère du temps de saint Bertin. En 721 il sollicitait de nouveau et obtenait, de la munificence et de la justice du roi Thierry, deux autres chartes où nous lisons cette clause, que la congrégation de Sithiu, ou Sitdiu, devra implorer sans cesse la miséricorde du Seigneur pour le salut de la patrie. Voilà comme on comprenait l'utilité des monastères dans ces siècles de foi.


Erkembode est élevé sur le siége de Thérouanne - ses actions et sa mort.

Les talents d'Erkembode et ses connaissances dans les sciences que l'on cultivait de son temps n'avaient pas moins contribué que sa sainteté à le mettre à la tête de l'abbaye de Saint-Bertin. Avant d'être élevé à cette dignité il remplissait dans le monastère l'office de lecteur, c'est-à-dire professeur, et il était chargé de distribuer à ses frères le pain de la science. S'élevait-il des questions difficiles sur des matières ecclésiastiques, ou sur le gouvernement intérieur de la maison, c'est à lui que l'on s'adressait pour en avoir la solution. Il était en quelque sorte l'âme et le conseil de ses frères avant de devenir leur directeur et leur chef. Ces mêmes talents et cette connaissance deshommes.qui n'avaient pu que s'accroître en lui depuis qu'il avait eu à l'exercer plus souvent comme abbé de Saint-Bertin, devaient l'élever plus haut encore.

Ravenger venait de mourir; il avait succédé à saint Bain sur le siége de Thérouanne, et saint Bain avait remplacé saint Drancius qui avait été le successeur immédiat de saint Orner.

La voix du peuple, d'accord avec celles de saint Sylvin et de Ravenger, désignait d'avance comme évêque de Thérouanne le pieux et savant abbé de Saint-Bertin. C'est lui, en effet qui fut élu, et qui, tout en gardant l'administration de son abbaye, monta sur la chaire qu'avait à jamais illustrée le grand apôtre des Morins (an 720).

Les habitants de Thérouanne le reçurent avec les plus grands témoignages de joie; ils voyaient en lui à la fois le successeur de leur grand saint Omer et le successeur de saint Bertin ils savaient que ses vertus et sa science répondaient dignement à ce double titre..

L'église de Thérouanne allait bientôt compter un siècle d'existence,depuis les commencements de l'apostolat de saint Orner. Toute la Morinie s'était couverte de temples, de monastères, plantes faibles encore et qu'il fallait arroser, aider à se multiplier, ne pas laisser s'écarter de la bonne direction, garantir des atteintes ennemies. C'est à ces travaux modestes, à cette oeuvre de consolidation, que se passa toute la vie de saint Erkembode; aussi n'est-il pas étonnant que nous n'ayons rien de saillant, rien d'extraordinaire à raconter de cette vie de paix, de travaux incessants et toujours les mêmes, de cette vie si utile et si précieuse aux yeux de Dieu. Il administrait avec une égale sollicitude et son abbaye et son diocèse il faisait des acquisitions utiles afin d'avoir à donner abondamment aux pauvres il veillait sans cesse à la défense et aux droits des deux parties de son domaine spirituel, et c'est dans cette vigilance incessante du serviteur bon et fidèle que la mort vint le surprendre l'an de l'incarnation 734, le 12 du mois d'avril, jour auquel l'Église a depuis célébré sa mémoire.

L'auteur de sa vie dit qu'il fut enterré par le peuple dans l'église même de Saint-Omer, et devant l'autel principal de la sainte Mère de Dieu.

Tant de miracles s'opérèrent à la tombe de saint Erkembode, continue-t-il, que les offrandes déposées par les pieux pélerins suffirent à la réparation de la première église et à l'édification de la seconde.

Aujourd'hui encore on voit dans l'église Notre-Dame de Saint-Omer la tombe de saint Erkembode. Elle est au fond de la croisée du côté de l'Evangile, ou du nord, appuyée contre le mur, élevée sur deux figures de lions. Elle a la forme d'un carré long, sans ornements, grossièrement taillée dans un bloc énorme de grès et recouverte d'une autre large pierre.

Cette tombe vénérée porte les marques évidentes de la pieuse dévotion de nos aïeux; en plusieurs endroits, en effet. le grès, malgré sa dureté extrême, se trouve assez profondément usé, résultat du passage d'une longue suite de géné- rations de fidèles qui venaient se frotter avec confiance contre celte pierre pour se délivrer de leurs maux corporels. Voir, sur la tombe de saint Erkembode, les détails intéressants qni se trouvent dans la Notre-Dame de Saint-Omer de M. Quenson, et dans la Description de l'ancienne cathédrale de Saint-Omer par M. Emm. Wallet.

On connaît aussi saint Erkembode sous le nom de saint Archambaud, qui n'est qu'une corruption du premier.

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