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mardi 3 mars 2015

Benjamin Moreel : "1940-1944 - les jours sombres de l'occupation allemande de l'agglomération dunkerquoise"

in " Actes du 80e Congrès des sociétés savantes, Lille, 1955 ", Presses Universitaires de France, Paris, 1955

" 1940-1944
LES JOURS SOMBRES DE L'OCCUPATION ALLEMANDE DE L'AGGLOMÉRATION DUNKERQUOISE "
 
par M. L. MOREEL, docteur en droit, bâtonnier de l'ordre des avocats de Dunkerque

Le programme du 80e congrès national des Sociétés savantes comporte, parmi les sujets qu'il se propose d'étudier, l'histoire de l'occupation ennemie dans une ville, un arrondissement ou un département. 

Celle de Dunkerque et de son agglomération nous a semblé particulièrement intéressante à esquisser devant lui. Elle a présenté en effet un grand nombre de particularités qui la distinguent des autres régions de France. 

Non seulement cette ville a été, en 1940, le théâtre de durs et douloureux combats, qui permirent l'embarquement de nombreuses troupes anglaises et françaises, mais elle fut ensuite détachée de l'obédience nationale et reliée administrativement par l'envahisseur au gouvernement de Bruxelles. Lorsque les Anglais craignirent une tentative d'invasion par mer de leur pays, la R.A.F. bombarda la cité. Séparée de la France par une double barrière militaire qui ne s'abaissa que lentement, elle vit l'ennemi tendre autour d'elle en 1944 une inondation à l'eau salée déjà envisagée par de vieux plans de Vauban. La majeure partie de ses administrations et de sa population furent alors évacuées sur l'ordre des Allemands. Lors du débarquement libérateur, un marin ennemi courageux, l'amiral Frisius, y constitua, conformément aux ordres personnels d'Hitler, un camp retranché destiné à empêcher les Alliés d'utiliser pour leur ravitaillement le plus grand port français de la mer du Nord. Ses mémoires et les carnets des rares français demeurés dans la citadelle sont particulièrement instructifs à parcourir. Frisius ne rendit enfin la ville à une meute de Canadiens, de Tchèques et de Français qu'après la chute de Berlin et la capitulation du grand amiral Doenitz. 

Ce bref exposé montre que l'occupation allemande, si elle a eu, à Dunkerque, un visage tour à tour menaçant ou collaborateur, y a présenté des aspects originaux qui méritaient d'être notés. 
 
* * *
Lorsque, après la mort du général dunkerquois Janssen, tué au fort des Dunes à la tête de la 12e division, en résistant à l'ennemi pour permettre l'embarquement anglais, les Allemands entrèrent dans la ville, le matin du 4 juin, avec leurs motocyclistes et leurs casques couverts de feuillage, ils trouvèrent devant eux quelques rares habitants hébétés. Au cours d'un terrible bombardement, ils avaient vu la Lufftwaffe incendier leur cité méthodiquement rue par rue. Ils savaient que le dernier quartier demeuré debout aurait disparu si la ville avait résisté un jour de plus.

La Commission administrative, présidée par M. Waeteraere, reçut tout d'abord l'ordre de dénombrer les habitants qui étaient restés dans les décombres de la cité. 

Celle-ci était en ruines, plus une maison n'y était habitable. Les fenêtres, brisées par les explosions, étaient grandes ouvertes, les portes avaient été défoncées. Comme le précisait, le 10 novembre 1941, un rapport de Mgr Couvreur, délégué du Secours national : « 20.000 personnes étaient sinistrées, 10.000 foyers avaient été atteints, 82 des maisons étaient détruites, 51 rues complètement rasées et 40 très endommagées. 12.000 immeubles étaient démolis alors que le Nord n'en comptait que 18.000 dans cet état et qu'il n'y en avait que 60.000 dans toute la France. Mais surtout 2.500 civils étaient morts, et la liste funèbre ne faisait que s'allonger. Dans l'ensemble de l'agglomération, 58.000 personnes sur 100.000, dénuées de tout, couchaient dans des caves humides.



Une première frontière barrait la Somme, et il était théoriquement impossible de la franchir. Une seconde, toute proche, interdisait le passage de la Colme. Les administrations locales étaient contrôlées par le général gouverneur de la Belgique à Bruxelles, ce qui laissait deviner les intentions d'Hitler au cas de victoire allemande. Les canaux de la région étaient remplis de péniches destinées à être jetées sur les côtes de l'Angleterre. Leur avant avait été coupé pour permettre d'y loger des tanks ou de l'artillerie. Dans les bureaux du « Hafenmeester » de Malo, de grandes cartes du sud de ce pays précisaient les points de débarquement envisagés. De magnifiques troupes de choc allemandes défilaient en chantant dans les rues. Dès que le jour tombait, la R.A.F. survolait la ville. Pendant des heures, l'on entendait le vrombissement de ses avions, entrecoupé d'explosions. 

Lorsque la Kriegsmarine fit entrer dans le port de gros transports et amena à quai leurs munitions, les Britanniques bombardèrent plus violemment la cité. Un premier « raid » d'essai eut lieu le 18 septembre, et dans la nuit du 22, vers 2 heures du matin, les Anglais déclenchèrent un bombardement qui par sa violence et sa durée rappela les plus mauvaises heures de mai 1940.
Naturellement le port et la gare des dunes furent copieusement arrosés. Mais en ville, les Britanniques cherchèrent, semble-t-il, à atteindre la Kommandantur installée à la sous-préfecture et un étatmajor allemand occupant le mess et les bureaux du génie, rue Foch.
Malheureusement s'ils n'atteignirent pas l'état-major allemand, leurs torpilles écrasèrent au 25, rue de Soubise, sur un grand immeuble.
Trente-et-une personnes étaient réfugiées dans la cour dont les voûtes s'effondrèrent. Il y eut vingt-et-un tués et un disparu, Désiré Dissaux, dont on ne retrouva même pas de débris permettant son identification. Parmi les morts il y avait des enfants. La famille Boussemaer comptait huit tués. Neuf membres de la famille MaësGouwy furent blessés.
Les travaux de déblaiement pour le dégagement des corps durèrent plusieurs jours car il fallut tout d'abord procéder à la destruction de pans de murs menaçant de s'écrouler sur les sauveteurs.
En proie à un bouleversement profond, la population muette de stupeur assista, sous les yeux des Allemands, aux funérailles des victimes, les premières d'une trop longue nouvelle série.
 
Le 18 octobre suivant, la flotte anglaise jeta encore sur l'agglomération 100 gros obus de marine.
A l'intérieur même de Dunkerque, des quartiers entiers étaient interdits. Des petits murs de briques en barraient l'entrée. Il y demeurait, disait-on, des cadavres en putréfaction ou des bombes qui n'avaient pas explosé. Le Dunkerquois qui désirait y pénétrer devait obtenir, avec beaucoup de mal, un laissez-passer spécial. Il constatait que souvent des civils, qui n'en avaient pas sollicité, et surtout des Allemands, pillaient systématiquement tout ce qui y demeurait. Car il y avait, malgré tout, dans la ville elle-même, des Dunkerquois restés farouchement attachés à leur sol. Et il ne se passait pas de jour où l'on n'en vit revenir. Après leur démobilisation, les uns avaient franchi la Somme et la Colme dans le coffre arrière d'une auto, les autres avaient revêtu des bleus de chauffe de la S.N.C.F. ou avaient donné aux sentinelles allemandes des plaques de chocolat. Ils rentraient, en dépit des interdictions de l'ennemi, contempler leurs ruines, les parcs d'autos abandonnés sur les plages et le long des routes menant à la mer, et reprendre leurs emplois comme si rien ne s'était passé.
En dépit de l'occupant, la ville demeurait, en effet, le chef-lieu d'un arrondissement prospère. Les fermiers des Moëres et des régions inondées avaient -rapidement chassé l'eau de leurs champs. Dès 1942, leurs récoltes furent aussi plantureuses, mais plus surveillées, qu'en temps de paix. Lorsqu'en avril 1941, il devint évident que les Allemands renonçaient à leur embarquement, la vie s'organisa tant bien que mal. La visite du ministre Pucheu à Dunkerque fut la première manifestation des efforts français tendant à reprendre en mains l'administration de la région. Le parrainage de la Ville de Paris à la cité martyre du Nord permit ensuite une nouvelle démonstration de solidarité française dans le coin de France dont Hitler avait cru dis- poser à son gré. 
 
Dans Dunkerque même il ne se trouvait guère de familles au complet mais plutôt des hommes seuls, rivés à leurs postes. Il n'en était pas de même dans les communes suburbaines et dans la giande banlieue où s'étaient réfugiés les Dunkerquois. Il ne leur était guère possible pourtant de retrouver leurs habitudes. L'accès du port, leur principal instrument de travail, était interdit par des sentinelles allemandes. Toute une population de dockers en chômage avait été muée en « gratteurs de briques », dans des sortes d'ateliers municipaux.
Ils déblayaient les rues de la ville, obstruées par les écroulements des maisons. Pour fabriquer du travail, ils nettoyèrent ensuite les caves elles-mêmes et entreprirent, en vue de reconstructions problématiques, de récupérer les briques utilisables. L'on combla parfois également les caves que l'on venait si soigneusement de déblayer! 

L'administration municipale, dirigée par M. Waetaraere puis par M. Verley, s'ingéniait ainsi à procurer du travail à toute une population. Combien de Dunkerquois sans emploi ne furent pas embauchés, à ce moment, par des services de recensement ou du ravitaillement pour distribuer des tickets de toute sorte à ceux qui en avaient besoin. D'autres s'ingénièrent à rendre service à une population, démunie de tout, dans l'organisation du Secours national où Mgr Couvreur, M. Maurice Choquet et M. Émile Dechaene se dévouèrent sans compter. Son siège était installé dans des baraquements construits à la hâte près du Palais de justice, et recouverts de tôles sur « lesquelles, lors des bombardements, on entendait retomber les éclats des obus de la D.C.A. En fin 1941 ses dirigeants avaient fait confectionner dans leurs ateliers 24.000 pièces de vêtements ou de lingerie, grâce à la générosité des villes de Lille et de Paris. Ils avaient dis- tribué 1.500 lits, 1.500 poêles et réparé 148 logements de sinistrés. 

Dans le courant de 1942, ils redoublèrent d'efforts et parvinrent à restaurer les logements de 1.157 foyers. Ils se multiplièrent, surtout, en faveur des enfants en tentant de les suralimenter et les répartir loin des bombardements, en Suisse, dans le Jura, ou encore dans des camps de vacances, installés dans la campagne à Saint-Pierrebrouck, ou à Bouvelinghem. Grâce à des collectes faites chez les fermiers des environs, en fin 1942, ils avaient durant sept mois distribué plus de 1.600.000 rations de soupe. Ces chiffres éloquents prouvent qu'il serait injuste d'oublier de tels efforts. 

Des entreprises allemandes cependant s'installaient au port. Elles cherchaient souvent en vain, à embaucher des techniciens. La maison Krupp avait ses bureaux à l'écluse Trystram et au Freycinet 10. Elle tentait de remettre en état des ponts et les portes de nos écluses. La firme Weiss et Freytag construisait une base sous-marine de 100 mètres de long sur 70 mètres de large. Les Anglais la bombardèrent plus d'une fois. La firme Holzman entreprenait des dragages tandis que Zubin, Polinski et Siemens participaient au renflouement des navires coulés en 1940. C'était, pour elles, le temps des grandes illusions et leurs ingénieurs parcouraient, affairés, les rues de notre vieille cité tandis que leurs collègues français demeuraient, parfois volontairement, sans emploi. 

En fin 1941, l'avant-port connut pourtant une certaine activité.
Des bancs de harengs s'étant rapprochés du rivage, les Allemands autorisèrent de petits bateaux français à se livrer à la pêche côtière. Gravelines devint le centre principal de cet armement. Les marins naviguaient sous la surveillance de vedettes allemandes. Ce travail n'était pas sans danger pour nos pêcheurs, car plus d'une barque sauta sur des mines. Ils procurèrent de cette façon à la cité durant l'occupation un ravitaillement supplémentaire. Il devint alors impossible de voyager sans voir dans les couloirs des wagons des chemins de fer et jusque sur le marchepied des trains, d'odorants colis de poissons. Aux Chantiers de France, les Allemands insistaient pour voir achever les pétroliers « Seine » et « Saône » qui étaient en construction au moment de l'invasion. Mais on y travailla quatre ans, avec une telle lenteur qu'ils ne purent jamais être lancés ! 

Dans un rapport sur l'activité de la ville en 1943, la Chambre de commerce, que présidait M. Émile Dubuisson, qui ne cessa de tenir ses réunions durant l'invasion, pouvait écrire que si les entreprises de bâtiments avaient cessé toute activité, les chantiers de constructions navales, les usines de conserves alimentaires et les filatures travaillaient. fût-ce des fils de papier!
Des pêcheurs et des ouvriers belges étaient occupés dans ces industries. Chaque semaine, ils repartaient chez eux. Alors que les champs des villages français donnaient à nouveau de plantureuses récoltes, comment n'eussent-ils pas essayé d'améliorer le ravitaillement d'un pays étroit et surpeuplé? Il ne faut donc pas s'étonner de voir la fraude se développer à ce moment, parfois avec l'aide des douaniers allemands qui doublaient leurs collègues français demeurés aux frontières, bien qu'officiellement notre région eût été rattachée au Gouvernement militaire de Bruxelles. 

L'ingéniosité des fraudeurs belges ne reculait devant rien. Ils en arrivèrent à dissimuler du blé dans les parois des wagons de chemin de fer. Un jour, des douaniers s'aperçurent que certains de ces wagons avaient été complètement truqués par des spécialistes grâce à des doubles parois. Il fallut retirer ce matériel de la circulation. Une autre fois, une rafle opérée sur les voyageurs d'un train amena 150 arrestations et la saisie de 1.000 kiJogammes de blé dans trois wagons! Les services des douanes de ce temps, en dressant leurs statistiques, s'aperçurent qu'ils devaient liquider cinq fois plus d'affaires contentieuses qu'en temps de paix. En 1938, en effet, ils n'avaient eu à faire face qu'à 750 procès-verbaux, alors qu'ils en rédigèrent 3.655 en l942.
Les Belges disposaient pour obtenir des céréales d'une monnaie d'échange particulièrement recherchée : le tabac. Comme celui-ci était rationné en France, plus d'un fumeur en cultivait, en cachette, quelques plants dans un recoin de son jardin. Le fermier qui n'en avait pas donnait jusqu'à 40 kilogrammes de blé pour obtenir 250 grammes de tabac !
Le Tribunal jugeait les fraudeurs, qui ne transigeaient pas, car il avait lui aussi repris ses audiences. Sans doute, il arrivait parfois qu'à la suite d'un bombardement, faute de fenêtres, l'on remît à huitaine un certain nombre d'affaires. Mais, dans l'ensemble, selon l'expression consacrée, la justice suivait son cours. L'on peut même dire que ses audiences furent alors suivies par un public plus nombreux qu'en temps de paix. En dépit des quelques cinémas que les Allemands voulaient bien laisser ouverts à Dunkerque, les. distractions y étaient rares. Un procès courtelinesque avait de quoi tenter des badauds. 

Les avocats sentaient d'instinct le public répondre à leurs allusions sur l'occupant; aussi des nouvelles, plus ou moins relatives aux communiqués de la B.B.C., émaillaient-elles souvent leurs plaidoiries.
Il arrivait pourtant qu'un justiciable, en relations avec les autorités allemandes, ait l'idée saugrenue de se faire recommander par elles au président du Tribunal. Chaque fois, la peine était doublée par l'excellent patriote qu'était M. Gautier. Chaque fois aussi, la Kommandantur demandait des explications. Le président faisait remarquer, en réponse, que la peine prévue par le Code était bien plus élevée que « celle infligée par les juges. Et les Allemands avaient un tel respect des textes qu'ils s'inclinaient sans insister. Le Tribunal était, enfin, l'un des seuls bâtiments de Dunkerque demeurés debout. Le même hall y servit donc le dimanche tour à tour d'église et de salle de fêtes! 

Les établissements d'enseignement secondaire n'avaient, de leur côté, jamais fermé leurs portes. En juillet 1940, ils travaillèrent sous le signe de l'union sacrée puisque, le collège Jean-Bart ayant été complètement détruit le 28 mai et le collège Lamartine réquisitionné, leurs maîtres et leurs élèves s'étaient installés dans les locaux de l'enseignement libre respectivement à Notre-Dame des Dunes et à Sainte-Marie. Leurs étudiants ne pouvant se rendre à Lille, l'on fit passer sur place les baccalauréats. En octobre suivant, grâce à l'initiative de Mlle Magnier et d'un courageux combattant de 1914, M. Petit, les établissements d'État avaient repris leur autonomie dans des locaux improvisés à l'usine Weill en Basse-Ville. Le palmarès de la distribution des prix du 30 juillet 1941, présidée par le sous-préfet de l'époque, M. Benedetti, comporta de brillantes mentions. Il prouva que ces enfants n'avaient pas cessé de travailler malgré de terribles bombardements.
Dieu sait qu'ils avaient du mérite! Il n'était pas plus facile d'étudier que de se mouvoir dans une ville où le « Verksburo » exigeait un laissezpasser spécial, pour le moindre déplacement. Aussi comprend-on l'émotion du directeur des Douanes écrivant, le 8 juillet 1941, à son directeur général, à la suite d'alertes qui s'étaient succédées sans arrêt : « Peut-on imaginer que les autorités occupantes refusent des laissezpasser aux agents qui voudraient prendre quelques jours de repos à la campagne à quelques kilomètres de leur demeure habituelle. j'allais dire de leur prison? » 

Cette impression d'emprisonnement, que ressentait la population, comme les restrictions alimentaires, et le slogan «ils nous prennent tout », contribuaient à miner la propagande allemande.
Sans doute avait-elle laissé reparaître, très habilement, le Nord Maritime. De nombreux Dunkerquois l'achetaient, par une vieille habitude. Ils savaient bien que ses rédacteurs avaient perdu la belle indépendance d'antan et que ce qui y était publié était rigoureusement contrôlé par les Allemands. Un négociant, M. Maurice Hardebolle, s'en aperçut à ses dépens. Il avait osé publier, en 1940, une lettre ouverte critiquant l'ordre donné par la Wehrmacht d'évacuer certains quartiers de la ville. Les Allemands estimèrent qu'il avait ainsi commis à leur égard un outrage inadmissible. Il fut immédiatement mis en demeure, soit de payer une forte amende, soit de faire de la prison. Les lecteurs du vieux Nord Maritime y recherchaient donc dorénavant, en seconde page, les nouvelles locales et des histoires du terroir. Ils ne lisaient même pas, la plupart du temps, la première page et les articles victorieux insérés sur l'ordre de la « Propagandastaffel ». 

Par suite, soit de leurs idées sociales, soit de réflexes de fierté patriotique d'anciens combattants de 1914, soit de leurs idées mystiques, la plupart des Dunkerquois réagissaient en effet vigoureusement contre les opinions d'outre-Rhin. Il est intéressant de retenir, à ce point de vue, que l'un des premiers noyaux de résistants se forma le jour même de l'entrée des Allemands à Dunkerque. Il prit naissance autour de Michel Hochart, dans le petit groupe de membres de la
J.O.C. que le chanoine Couvreur et M. Émile Dubuisson avaient recrutés pendant le siège pour ramasser le ravitaillement abandonné sur les quais par les Anglais, afin de le distribuer aux habitants demeurés dans leurs caves. 

L'homme de la rue suivait donc plutôt les événements militaires à la radio anglaise, qui lui apportait plusieurs fois par jour une provision d'espoir. Dès 1940, l'abbé Deroo, professeur au collège Notre-Dame des Dunes, était emprisonné à Loos pour avoir amené à son poste de T.S.F. un Allemand logeant dans cet établissement d'enseignement. Pour empêcher les nouvelles de Londres de se répandre, ce n'était toutefois pas un homme qu'il aurait fallu arrêter, c'était la population tout entière.
Le Dunkerq.uois qui traversait, au début de l'après-midi, les rues de Malo pour retourner à son travail, pouvait, au passage de maison en maison, saisir les échos du communiqué de la France Libre, précédé des quatre coups indicatifs de la B.B.C. S'il prenait ensuite le tramway, qu'il avait vu remettre en marche durant l'hiver de 1940, il entendait sur la plate forme, dans toutes les conversations, un commentaire des nouvelles de Londres. 

Un tel état d'esprit explique que l'idée soit venue très rapidement à certains Dunkerquois de collaborer avec les Anglais. L'honneur d'avoir été les premiers à en indiquer le dangereux chemin revint à deux Malouins : un photographe, Marcel Petit, et un ancien employé de la S.N.C.F., Gugelot de Saint-Steban. Condamnés à mort dès le 17 septembre 1941, leurs familles obtinrent aux prix d'innombrables démarches que cette peine fut muée en celle des travaux forcés à perpétuité. Mais lorsque les Allemands décidèrent d'exécuter des otages, ils fusillèrent sous ce nom des hommes que leurs tribunaux avaient déjà jugés. Saint-Steban et Petit furent donc extraits du bagne de Rheinbach et exécutés à Lille en fin 1942. Ils furent admirables de courage et l'on ne peut relire sans émotion les dernières lettres de Marcel Petit à sa vaillante épouse.
Les Dunkerquois étaient placés trop près des avant-postes allemands pour ne pas deviner, malgré les communiqués victorieux, les faiblesses du Grand Reich. Leurs ancêtres avaient vu au cours des siècles les soldats de Philippe II et ceux de Napoléon espérer en vain traverser le détroit. Ils avaient assisté sous leurs règnes, sur les plages du Nord, à l'échec de l'Armada et à la levée du camp de Boulogne. 

Lorsqu'en 1941, leurs descendants virent Hitler abandonner dans leurs canaux les péniches d'invasion et se lancer contre l'immense Russie, plus d'un fit en pensée de subtils rapprochements historiques.
Petit à petit, au surplus, il devenait évident que l'Angleterre se redressait. Après avoir bombardé, de nuit seulement, les « docks de Dunkerque » comme disait la radio de Londres en y comprenant, trop largement, leurs alentours, voici que l'on voyait les chasseurs de la R.A.F. s'en aller plus loin dans les ciels de Flandre. Les sirènes les annonçaient toujours trop tard puisqu'elles ne mugissaient que lorsque les avions avaient atteint la côte et étaient au-dessus de la ville. Au début, leurs pilotes se faufilaient ensuite le long des plages à l'abri des nuages. Ils mitraillaient un train, des bélandres, une usine et disparaissaient bien vite. Peu à peu, ils s'aventurèrent à l'inférieur des terres. Ils gagnèrent le nœud de voies ferrées d'Hazebrouck ou la région des mines. Ils étaient les précurseurs des puissants raids qui traversèrent ensuite le Nord pour frapper au cœur de l'Allemagne, son industrie à coups redoutables. 

Devant ces preuves tangibles de la victorieuse résistance anglaise, les Dunkerquois redressaient la tête. Dès février 1941, un ingénieur de la S.N .C.F., Delvallez, adhérent à la Voix du Nord, attirait à lui quelques cheminots. Il leur montrait la route en tentant de recruter, bien imprudemment parfois, des partisans. Il organisa, par contre, habilement le sabotage des transports du Reich, changeant sur les wagons les étiquettes et les adresses. Il fit ainsi partir à Strasbourg des wagons destinés à Rennes et acheminer sur cette dernière ville ceux qui auraient dû gagner l'Alsace. Il fut le premier, surtout, à installer un petit centre d'entraînement militaire doté d'armes et d'explosifs. Menacé d'arrestation en septembre 1943, il quitta la région. Capturé et déporté en Allemagne, il devait y être condamné à mort à Berlin par le Tribunal du peuple. Martyrisé, il fut exécuté à la hache sans avoir livré le nom d'un seul de ses amis. 
 
Les Allemands étaient trop renseignés sur cet état d'esprit pour ne pas réagir violemment, conformément à leurs réflexes naturels. Le 5 mai 1942, à Malo, après avoir essayé en vain d'obtenir de Raymond Finot des renseignements sur certains de ses camarades, la Kommandantur restitua son cadavre à sa famille. Le docteur Vautrin, appelé pour constater le décès, indiqua qu'il avait été étranglé. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Le fossé qui séparait l'envahisseur et la moyenne de l'opinion publique s'approfondit encore. 

Il suffisait-de regarder défiler en ville, au moment des camps de vacances, les enfants du patronage de Rosendaël, dirigé par l'abbé Bonpain, pour le sentir. Ils chantaient des chansons patriotiques et n'interrompaient pas leurs défilés pour laisser passer les autos des grands chefs allemands! Leur aumônier, bien sûr, faisait partie, lui aussi, d'un groupe de résistants. Parmi eux figuraient notamment le brave Lanery et un courageux ancien combattant de 1914, Louis Herb eaux, concierge de l'hôpital civil. Arrêtés et condamnés, ils reçurent, le 30 mars 1943, une balle dans la nuque au fort de Bondues, payant de leur vie leur fidélité à la Patrie.
Lorsqu'elle apprit leur exécution, la population de Rosendaël, au milieu de laquelle l'abbé Bonpain s'était dépensé sans compter, désira lui rendre un ultime hommage. De crainte de manifestations, la Kommandantur interdit de célébrer un office religieux dans la commune. Celui-ci eut donc lieu à quelques kilomètres de là, dans l'église Saint-Martin de Dunkerque, où Mgr Droulers, futur évêque d'Amiens, prononça courageusement l'éloge de l'abbé. Il commenta sa dernière lettre parlant « des quatre mois de grandes souffrances » qu'il avait endurés et demandant « qu'aucune pensée de vengeance ne s'élevât alors qu'il serait en route vers le Ciel ». Les Allemands purent voir où était le « cœur de la population » en contemplant la foule qui vint de tous les environs, malgré la distance et le manque de transports, rendre au jeune vicaire un émouvant et significatif hommage. 
 
L'application, en 1943, des mesures sur le service obligatoire du travail ne pouvait qu'aggraver la situation. A Rosendaël, sur 500 requis, 70 seulement partirent en Allemagne. Sur 565 jeunes gens convoqués au Palais de justice de Dunkerque, pour subir un examen de départ, 237 se présentèrent. 174 furent reconnus aptes au service.
L'on ne sait combien d'entre eux s'en allèrent effectivement, car avec l'aide du directeur de l'Office du Travail, M. Patfoort, un grand nombre se camouflèrent dans les villages environnants, grâce à de fausses cartes d'identité, ou se firent déclarer nécessaires dans leurs industries par des entrepreneurs travaillant sur place aussi mollement que - possible pour l'Allemagne. M. Paul Maurice, chef du personnel de l'usine des Dunes, et M. Bongarçon, directeur de celle-ci, se dévouèrent à ce point de vue tout particulièrement.
Les journaux avaient bien tenté d'entraîner ces jeunes hommes au départ en exploitant, par exemple, les allocutions des évêques lors des retraites des partants. Une courageuse mise au point du cardinal Liénart, dissipa bientôt toute équivoque. Les travailleurs belges de la région y colportaient aussi des exemplaires bien amusants de la Libre Belgique, célèbre en 1914, et qui avait reparu. Ne donnait-elle pas comme adresse de ses rédacteurs l'« Oberfeldkommandantur, place du Trône, à Bruxelles » et comme éditeur responsable « Le Peter Pan » du Jardin d'Egmont? Elle publiait, de plus, de larges extraits de la lettre de l'Épiscopat belge déclarant-que les « mesures de réquisition humaines n'étaient absolument pas à justifier, car elles violaient le pouvoir exécutif, le droit international et la morale chrétienne ». 

Les Allemands allaient avoir bientôt des preuves tangibles de l'état d'esprit de la population flamande. Le 15 août 1943 une forteresse volante tomba à Sainte-Mariekerque. Il leur fut impossible de s'emparer des cinq aviateurs qui la montaient, alors pourtant que l'un d'eux avait été blessé. Des employés de la S.N.C.F. dirigés par Delvellez, ainsi qu'un notaire, avaient concouru à ces évasions. Tous, hélas! en payèrent les conséquences.
L'administration française avait pourtant été invitée à collaborer aux recherches de l'ennemi. Dès le 7 juillet 1942, le docteur Becker, Kreiskommandant qui passait néanmoins pour un esprit conciliant, avait écrit au sous-préfet de Dunkerque en enjoignant « aux fonctionnaires de signaler à tous les services de l'armée allemande les événements qui concernaient l'autorité d'occupation. Il avait stipulé qu'il s'agissait des lancements de bombes, des chutes et atterrissages des avions, des sabotages contre les moyens de communication et le ravitaillement ». Les fonctionnaires français qui refuseraient de se soumettre à ces ordres étaient menacés d'amendes pouvant s'élever à 2.000 Renten Marks ou de peines de six semaines d'emprisonnement ! 

Ces menaces demeurèrent sans effet. Comment eût-il pu en être autrement alors que l'on rencontrait dans cette même administration, jusqu'en janvier 1942, comme sous-préfet M. Jean Benedetti, qui allait être déporté au camp de Flosenbürg? Alors qu'à la tête de la municipalité de Dunkerque se trouvait M. Verley, que M. Schipman qui, le 30 novembre 1942, gagna Alger par l'Espagne, dirigeait celle de Malo, et que le courageux Paul Machy, abattu par les Allemands, après avoir passé des années dans un camp de la mort, présidait celle de Rosendaël? Bien loin de collaborer l'on vit l'Administration des Contributions Indirectes et M. Cordier, par exemple, commettre d'innombrables faux pour camoufler dans la région les stocks d'alcool qui eussent pu servir aux poudreries allemandes. Le même esprit régnait, enfin, dans les commissariats de police dirigés par M. Robert Dussart et M. Vigoureux. 

Au fil des jours, le petit peuple dunkerquois, lui, se préoccupait de son ravitaillement, réparait ses demeures après des bombardements, comme ceux d'avril 1942, dont il ne percevait pas toujours l'utilité.
Il voyait démonter les statues des grands hommes de sa ville; il apprenait que les Allemands avaient miné les écluses du port; il voyait transformer la belle vieille Direction des douanes en Soldatenheim; il constatait qu'un certain nombre de fonctionnaires de l'intérieur, nommés dans la zone côtière, ne se hâtaient pas de rejoindre leurs postes, bien qu'ils en fussent ensuite récompensés par un avancement rapide!
L'on s'amusait donc à la Direction des Douanes, par exemple, en se passant sous le manteau, une note dans laquelle le directeur avait écrit à Paris que l'« arrivée dans notre ville d'un nouveau fonctionnaire et, a fortiori d'un agent supérieur, était un événement extrêmement rare! »
Parfois un ruban rouge venait récompenser les courageux qui demeuraient, malgré tout, à leur poste. De hauts personnages parisiens venaient rapidement remettre cette décoration. Ce fut ce qui se passa pour M. Terrier, directeur de l'Administration des Douanes, et pour M. Albert, conservateur des Hypothèques. Les directeurs des ministères repartaient ensuite après avoir prononcé quelques paroles bien senties et la triste vie quotidienne reprenait son cours.
L'on se sentait un plus seuls, surtout en voyant la sous-préfecture se replier à Cassel, en juin 1942, sur l'ordre des Allemands, ou les vieillards des hospices évacués à Cambrai. Les cœurs se durcissaient d'autant plus que l'on apprenait alors qu'un petit gars de Rosendaël, Pierre Leostic, engagé dans l'aviation anglaise à 15 ans, s'était fait tuer en Crête, ou encore que René Verheecke, dessinateur aux Chantiers de France, et membre de la J.O.C. avait été fusillé en août 1943. 
 
Dans la grisaille des jours et des hivers, les Dunkerquois voyaient disparaître, après chaque raid d'aviation, un peu de ce qui subsistait encore de leur vieille ville. Ils ne connurent dans leurs rangs guère de collaborateurs ou de séparatistes flamingants par exemple. La propagande allemande échoua lamentablement à ce point de vue. Tout au plus quelques bourgeois ou quelques anciens combattants attachés à la gloire du vainqueur de Verdun, estimaient-ils devoir lui demeurer fidèles. Quelques pauvres filles, bien sûr, réquisitionnées par les Allemands pour travailler dans leurs services se laissèrent conter fleurette. Cela leur valut plus d'une difficulté avec la Justice en dépit des démarches de leurs amants. Pour quelques-unes d'entre elles, leurs sentiments amoureux ne s'accordaient pas avec leurs idées patriotiques. Certaines même, fournirent à la résistance d'utiles renseignements.
Pendant ce temps, le Dunkerquois moyen n'en supputait pas moins patiemment en lui-même les coups que recevait l'Allemagne en Russie. Endolori par les bombardements alliés, il regardait vers la proche Angleterre avec quelque inquiétude et une grande espérance.


A l'aube de 1944 la création d'un « second front » et l'éventualité d'un débarquement allié sur nos côtes passèrent au premier rang des probabilités. Les autorités allemandes se rendirent compte qu'il devenait urgent d'évacuer de la région de Dunkerque la plus grand nombre possible de « bouches inutiles» qu'en cas d'interruption des communications il serait difficile de ravitailler. Une évacuation massive aurait de plus pour résultat de débarrasser Dunkerque des éléments hostiles qui ne cessaient de croître en force et en audace.
Dès janvier, M. Carles, préfet régional, fut informé qu'au cours d'une conférence tenue à Lille par l'O.F.K. une évacuation obligatoire de la population de certaines communes de l'arrondissement de Dunkerque et de la côte du Pas-de-Calais avait été décidée.
Les inutiles, les enfants et adolescents jusqu'à 21 ans, les femmes et les vieillards devaient être envoyés dans l'Aube ou la Côte-d'Or. La mesure envisagée portait, sur environ 60.000 personnes. Seules les administrations municipales et départementales, les services des eaux, du gaz, de l'électricité, de la police, des pompiers et de la défense passive, les médecins, les cultivateurs et les industriels travaillant pour l'Allemagne pouvaient demeurer sur place.
Le 10 février, des instructions précises parvinrent à la sous-préfecture. L'évacuation devait naturellement commencer par Dunkerque. Elle se poursuivrait dans les communes moyennes pour se terminer dans les villages. L'ordre de départ devait être exécuté dans les quarante-huit heures. Le voyage aurait lieu par voie ferrée pour les « départements de correspondance » et par autobus pour les enfants envoyés dans l'A vesnois. Chaque évacué ne pouvait emporter que 50 kilogrammes de bagages. Un colis de 150 kilogrammes pourrait lui être expédié gratuitement par la suite. Bien que les administrations eussent freiné, autant qu'elles le pouvaient, l'application de ces mesures, il fallut se décider, le 17 février, au cours d'une conférence tenue à la Mairie de Dunkerque, à déclarer que « la Préfecture, la Presse, la Chambre de commerce, l'Enregistrement, les banques, les Contributions, le Tribunal, la prison, les collèges, les hospices, les officiers ministériels et hommes de loi » seraient tenus de quitter la cité. Les Allemands ordonnèrent la fermeture de la plupart des commerces, sauf de quatre restaurants et de deux cafés, qui leur étaient probablement particulièrement chers, et qu'ils désignèrent nommément. Ils voulaient bien, enfin, consentir au repli de l'ensemble des administrations à Hazebrouck. Cette petite ville toutefois avait souffert en 1940. Son important embranchement ferroviaire n'avait pas cessé depuis d'être bombardé. Il était évident qu'il ne s'y trouvait plus de locaux suffisants pour loger tout ce monde. 

Dès lors chacun des services incriminés, sans tenir compte de l'avis en question, chercha un lieu de repli dans le plus aimable désordre. 

Le Tribunal et la Chambre de commerce s'installèrent à Bergues.

L'Enregistrement gagna Wormhoudt tout comme le Tribunal civil, qui s'y trouva à peu près au centre de sa circonscription. Il tint dorénavant ses audiences dans la salle à manger d'une belle demeure : «Le Château Blanc». Le vendredi l'on y amenait les détenus de la prison d'Hazebrouck. La plupart des banques se réfugièrent également à Wormhoudt tandis que, les 15 et 16 mars, les services des Douanes gagnaient Bailleul ou Lille. Du 16 février au 3 mars, les vieillards et malades de l'hôpital de Dunkerque étaient répartis à Bailleul, Armentières, Roubaix, Tourcoing et Cambrai où s'installèrent les services administratifs. L'hôpital, par la suite, ouvrit à Socx une annexe d'urgence où l'on soigna au total 530 blessés militaires et 650 malades civils. Le principal et 40 élèves du collège Jean-Bart gagnèrent Le Cateau tandis que M. le chanoine Lestienne et les 150 enfants de l'Institution Notre-Dame des Dunes s'en allaient à Mecquignies, près de Bavay. 

Les autres évacués, c'est-à-dire tout le bon petit peuple dunkerquois, s'entassèrent, commune après commune, dans des trains bondés de réfugiés. C'était pitié de les voir partir avec leurs quelques kilogrammes de bagages. On les dirigea pêle-mêle, et gratuitement, sur Saint-Quentin, Dijon, Beaune et Nuits-Saint-Georges. Le Nord Maritime, avait, lui aussi, quitté Dunkerque le 12 mars. Il fut désormais imprimé à Lille. Le premier numéro qui y parut le lendemain annonçait que l'accueil des trains d'exilés en gare de Saint-Quentin avait été « un modèle d'organisation » et qu'à Dijon, la Croix-Rouge avait permis « de beaux gestes d'entraide ». Avouons qu'ils devaient être souvent sans lendemains et qu'un certain nombre de ces pauvres réfugiés revinrent bien désillusionnés. 

Faut-il voir dans les ordres allemands concernant cet exode une pensée machiavélique de diminution du prestige de la ville désertée aux yeux des populations environnantes, comme l'a pensé M. Louis Marin dans un exposé à l'Institut? Nous ne le croyons pas. Les Allemands, à nos yeux, n'agirent ainsi que par crainte d'un soulèvement de la population d'une part et surtout pour opérer plus facilement les destructions et les inondations qu'ils jugeaient nécessaires au point de vue militaire.
L'amour de leur petite patrie est toutefois ancré au cœur des Dunkerquois. Malgré les bombardements et les menaces de débarquement un certain nombre d'entre eux ne voulaient quitter ni leur ville, ni les biens qu'ils avaient eu tant de peine à sauvegarder jusque-là. Ils organisèrent une « chasse à l'utilité ». Des vieilles dames devinrent théoriquement des femmes de ménage d'ingénieurs des eaux ou de l'électricité, maintenus sur place. D'autres obtinrent un mot d'officiers allemands. D'autres personnes se cachèrent tout simplement. 

D'autres citoyens, enfin, s'engagèrent dans des entreprises travaillant, en théorie, à parachever le fameux mur de l'Atlantique. 

Ils n'y mettaient aucune hâte et aucune bonne volonté. La B.B.C., lors de ses émissions, leur conseillait de travailler au ralenti et ils n'y manquaient pas. L'on comptait parcimonieusement le nombre de coups de truelle, de pioche, ou de pinceau que l'on donnait en une journée. L'on contractait même, il faut bien l'avouer, des habitudes qui, après le départ des Allemands, pesèrent un certain temps sur ceux qui s'y étaient adonnés. 

Ceux qui obtinrent officiellement le droit de demeurer dans la cité y creusèrent donc, avec une sage lenteur, des fossés antichars de plus en plus nombreux. Ils virent évacuer dans les communes suburbaines, à Malo et à Saint-Pol en particulier, les quartiers proches de la mer pour y remplacer les maisons par des blockhaus. Ils abattirent bien, tôt les arbres des environs pour planter, dans la campagne et dans tous les espaces libres, des pieux « Rommel » reliés par des fils de fer destinés à empêcher l'atterrissage d'avions ou de planeurs. Pour y parvenir, les Allemands réquisitionnèrent les 9/10mes des attelages des villages et emprisonnèrent çà et là, et notamment à Petite-Synthe, les secrétaires de mairie qui ne leur rendaient pas rapidement les services qu'ils exigeaient. 
 
L'ensemble de ces mesures était moins grave que la décision prise par la Wehrmacht le 27 janvier de tendre l'inondation. C'est là un procédé classique de défense de la Flandre dont les terres sont souvent plus basses que le niveau de la mer. La nature de cette inondation varie cependant selon celui qui veut l'utiliser. Lorsqu'elle est tendue par un habitant de la région, il se contente de ne pas rejeter à la mer, à marée basse, durant un certain temps, les eaux douces de l'arrière pays. Vauban avait jadis fait établir des cartes dans ce but. Grâce à elles les officiers du 1er Empire obtinrent, en 1814, une nappe d'eau d'un mètre plus élevée que celle qu'ils auraient tendue autrement.
Comme celle-ci n'était pas salée, elle n'abîmait pas les terres qu'elle recouvrait.
L'envahisseur et l'étranger n'y regardent pas de si près. Ils ouvrent en hâte, à marée haute, les écluses de la mer. Les flots recouvrent immédiatement des villages entiers. Ils en rendent, pour de longues années, les terres inutilisables.
La zone d'inondation autour de Dunkerque s'étendit sur Armbouts-Cappel, Brouckerque, les Moeres, Saint-Pierre-Brouck, Spycker, Uxem, Mardyck, Grande-Synthe, Coudekerque, Ghyvelde, Craywick, Hoymille, Saint-Georges et Tétéghem. La région ne forme plus qu'un vaste lac recouvrant les terres asséchées avec beaucoup de mal parfois, depuis le XIIIe siècle, par les vieux prédécesseurs des présidents des Wateringues, les « watergrafs » ou comtes des Eaux.
Cette inondation-là est, depuis le moyen âge, une « spécialité des Impériaux»!
Leurs descendants, de plus, truffèrent de mines ce qu'ils ne pouvaient inonder. 
 
La vie pour les Dunkerquois, évacués ou demeurés sur place, continuait néanmoins son cours. Ceux qui se trouvaient, désormais, loin de leur ville s'étonnaient d'un calme qu'ils goûtaient pour la première fois depuis de longs mois. M. Itsweire, le courageux chef des bureaux de la Direction des Douanes, en particulier, installé à Lille, écrivait : « Quel changement de vie! L'absence de D.C.A. et de bombardements nous paraît anormale ! ». L'existence semblait plus agitée à ceux qui étaient demeurés dans la ville. » 

L'évacuation de certains membres des municipalités de la région obligea à réorganiser quelques-unes d'entre elles. En mai, le maire de Petite-Synthe M. Chabot, ayant replié son industrie à Roubaix, M. Barbary fut désigné pour lui succéder. En juin, la délégation municipale de Dunkerque dut céder le pas à un « Comité de guerre » désigné par le gouvernement du Maréchal comprenant MM. Paul Verley, Georges Dams, Henri du Rin, Bascop et le docteur Dolain. D'une façon générale, ces choix furent heureux. Les nouveaux administrateurs se montrèrent à hauteur d'une tâche d'autant plus lourde et dangereuse que le débarquement allié de Normandie allait stimuler la résistance.
Celui-ci fut précédé par un bombardement intensif du fameux triangle Dunkerque-Calais-Boulogne. Aussi le 18 juin, 20 pompiers dunkerquois restés courageusement à leurs postes, recevaient, avec raison, des médailles, des lettres de félicitations ou des mentions honorables du gouvernement de Vichy. Le 16 juin précédent, un ancien combattant de Verdun, le vice-doyen Gérard Pels, était installé dans son église Notre-Dame de Rosendaël au milieu de paroissiens. très clairsemés. Les uns et les autres apprenaient à ce moment, avec peine mais sans surprise, qu'un grand usinier de l'agglomération, Paul Weill, avait été abattu par les Allemands le 2 avril précédent.
Des réfractaires, munis de fausses cartes d'identité, commençaient à sillonner le pays. Des coups de feu étaient tirés à Petite-Synthe contre les Allemands. Dans la nuit du 14 au 15 juin, une sentinelle y était tuée. Par suite de la nécessité de nourrir des réfractaires, ou à cause des restrictions et d'une crise de l'autorité, les vols de bétail et de récoltes, cambriolages de mairies, et pillages de débits de tabacs, se multipliaient. On en signalait le 19 juin à Warhem et Millam, le 23 à Wormhoudt, le 27 à Loon-Plage et dans bien d'autres endroits. 

En présence d'une situation qui se tendait dangereusement, les Allemands, eux, multipliaient les interdictions et les représailles. Le 15 juin, le Kreiskommandantur défend de circuler à Petite-Synthe entre 20 heures et 5 heures du matin. Des patrouilles arrêtaient les passants. Il en est bientôt de même à Dunkerque où il faut installer un abri de nuit près de la gare pour les voyageurs attardés.
Les Allemands parlent de prendre des otages. Bientôt l'adjoint au, maire de Petite-Synthe, M. Pérès, accusé d'avoir tiré des coups de revolver, est envoyé à Buckenwald!
Pendant ces événements, la résistance .s'organisait. Dès le 12 avril 1944, à 21 h. 15, la radio de Londres avait claironné : « Robert dit à Michel, Marthe et Nicolas, de ne pas regagner le bercail, contrairement à ce qui avait été dit le 8 avril à la même heure ». C'était une indication, destinée à Michel Hochart, précisant, en fait, que les opérations sur Dunkerque ne commenceraient pas aussi rapidement qu'on l'avait pensé. Cependant un certain nombre de membres de l'Administration abandonnèrent à ce moment leurs postes pour rejoindre les réfractaires. Ce fut notamment le cas du secrétaire général de la sous-préfecture de Dunkerque, M. Marius Marant. Il était visible que la fin de la guerre approchait et que l'effondrement de l'Allemagne était inévitable. 
 
A Dunkerque même, le maire, M. Verley et son secrétaire général, M. Geeraert avaient été mis en demeure, par les Allemands, de ne pas quitter la cité. Ils y demeuraient bien isolés dans la cave du collège technique avec le directeur de celui-ci, M. Steen, et le chef de la défense passive, M. Baudry. Grâce à un poste à galène, ils calculaient, jour par jour, la progression anglo-américaine vers les « rampes de lancement du Nord » dont les bruyants et sinistres V-I passaient au-dessus des environs.
Les communes suburbaines étaient moins surveillées. Mais la Kriegsmarine considéra bientôt la cité des Corsaires tout entière comme une forteresse, où le Nord Maritime du 6 juillet avait rappelé par ordre qu'il était interdit de prendre des photographies. Le 25 juil- let, par contre, à Rosendaël, les cultivateurs demeurés sur place, applaudiraient encore le résultat du concours des jardins ouvriers.
Six jours plus tard, M. Barbary serait officiellement nommé maire de Petite-Synthe, tandis qu'à Saint-Pol-sur-Mer, le conseil municipal voterait, tout comme aux heureux temps de paix, des félicitations à son maire, M. Charles Delacre, pour avoir su équilibrer son budget ! 

Ceux qui parvenaient à se maintenir dans la région s'estimaient des privilégiés. Ils y trouvaient parfois encore un peu de travail. Ils étaient heureux de pouvoir sauvegarder leurs patrimoines et avaient pitié des évacués qui vivaient au loin démunis de ressources. Un détail bien significatif le démontre : la collecte du Secours national du 18 juillet 1944 faite en faveur de ceux-ci produisit à Dunkerque près de 9.000 francs.
Pendant ce temps, les Allemands, eux, parachevaient leurs défenses. 

Dès avril 1944, la Kriegsmarine avait procédé — au Freycinet VI à de savants essais de destruction. Les pionniers enfoncèrent à 2,50 m de profondeur, tous les 20 mètres, des obus de 70 centimètres de diamètre. Ils les placèrent à trois mètres des quais. Leurs premières tentatives n'ayant pas donné les résultats escomptés, ils augmentèrent les charges des explosifs et les enterrèrent plus profondément.
Des brèches de 26 mètres de longueur et 12 mètres de largeur s'ouvrirent dans les quais lors de chaque explosion. Ils parvinrent ainsi par la suite à les détruire systématiquement.
L'amiral Frisius qui s'attendait à subir l'assaut allié avait donné l'ordre de poursuivre les démolitions portuaires, tandis que ses forces s'accroissaient rapidement. De Boulogne et de Calais, il lui arriva 2.000 à 3.000 hommes. Il s'en replia d'Ostende et de Nieuport, lorsqu'ils furent coupés de l'Allemagne. Finalement toutes les troupes ennemies qui n'avaient pas réussi à gagner la poche de Breskens revinrent faire tête sur Dunkerque, en plus ou moins bon ordre.
Il fallut beaucoup d'énergie à Frisius pour reprendre ces hommes en main, car les habitants de la région avaient d'abord assisté à la retraite des non-combattants allemands. Les services civils importants de l'ennemi s'en allèrent les premiers grâce à de confortables autocars. Ils furent suivis par des services moins huppés regagnant l'Allemagne, comme ils le pouvaient. C'est ainsi que le 30 août les agents du « Zollegrentzschutz », qui avaient doublé jusque-là les douaniers français aux postes frontières, les quittèrent brusquement sans leur adresser d'adieux! La plupart d'entre eux n'avaient qu'une bicyclette comme moyen de transport et nos sympathiques gabelous notèrent avec plaisir que, de ce fait, ils ne pouvaient emmener aucun souvenir ! 
 
Le reste des occupants s'en allait de son mieux, essayant de se faufiler, le long de la côte, à travers la Belgique vers l'Allemagne. L'on en vit même à Wormhoudt poussant au long des routes de pacifiques voitures d'enfants!
Devant cette débâcle, un certain nombre de jeunes patriotes crurent le moment venu de se soulever pour libérer Dunkerque. A Rosendaël, en particulier, quelques-uns d'entre eux firent des Allemands prisonniers. Ils enfermèrent deux soldats dans les caves de la irai rie. Ils tirèrent, boulevard de la République, des coups de feu. L'un d'entre eux, poursuivi par la Wermacht, courut se réfugier dans une maison où se trouvaient déjà plusieurs de ses amis. Tous furent arrêtés et fusillés. C'étaient : Georges Claeyman, Daniel Decroos, Vincent Dewale, Henri Gadenne, Roger et Marcel Reynaert, Robert Vaugheluwe et Elysée Willaert. La Gestapo perquisitionna ensuite chez les habitants qu'elle soupçonnait de les aider, notamment chez MM. Louis Burnod, Grujon et Vanraet. Elle arrêta des otages et le soir même des affiches ordonnaient à tous les hommes valides de quitter la ville. S'ils s'y refusaient, les otages seraient fusillés.
La plupart s'inclinèrent et quittèrent leur cité, au risque d'être mitraillés au long des routes par l'aviation des Alliés dont les troupes arrivaient. 
 
Peu à peu, pendant ce temps, Frisius parvenait à rétablir l'ordre dans ses troupes. Il châtia durement des soldats qui parlaient de se rendre. A titre d'exemple, il en fit pendre un, haut et court, le 20 février 1945 sur la façade de l'hôtel de ville faisant face au quai des Hollandais. Son cadavre y demeura longtemps exposé pour avertir du sort qui les attendait, ceux qui auraient été tentés de l'imiter. La « Kreiskommandantur » devint la « Festung-Kommandantur ». Des ordres d'évacuation totale furent donnés à toute la population. Le 6 septembre, les services des postes eux-mêmes durent quitter la ville. Leur directeur, le courageux M. Hocquette, parvint non sans ruse à emporter, avec l'aide bien involontaire des Allemands, le dernier courrier et des valeurs qui lui avaient été confiées. Le jour même la ville et la région étaient investies. 

Le maire, M. Verley, et son secrétaire général, M. Arsène Geeraerdt, monseigneur Marquis et ses vicaires, demeurés dans la « forteresse » avec au plus 200 civils, avaient l'impression d'être coupés de la France libérée. Ils voyaient les Allemands parachever fébrilement leurs défenses en détruisant à la hâte, notamment à Petite-Synthe, des centaines de maisons.
Ils soupesaient l'inutilité de ces efforts devant l'évidence de la défaite allemande. Ils s'imaginaient que quelques heures, quelques jours, quelques semaines au plus, les séparaient du moment où le grand pavois aux trois couleurs ondulant au vent du Nord, rempla- cerait enfin au sommet de leur beffroi l'affreux drapeau de fer, à croix gammée, qui y grinçait lamentablement. 

Le 1er septembre, Dunkerque était enfin investie. Ce jour-là, un officier des douanes demeuré à Rosendaël, M. Deklunder, réussissait à faire parvenir à Lille un mot destiné à ses chefs. Il déclarait : « Depuis cette nuit, Dunkerque est de nouveau considéré comme une forteresse et il est impossible d'y pénétrer. » Si l'accès de la ville elle-même était interdit, les lignes se trouvaient cependant encore assez loin. A l'est, elles touchaient Loon-Plage. Au sud, les Allemands bombardaient la route séparant Bergues du « Klaphouck ». A l'ouest, ils conservaient La Panne. Elles se rapprochèrent en quelques jours lorsque, le 10 septembre, les Alliés prirent cette dernière ville. Le 12, ils parvinrent à la frontière française à Bray-Dunes. Les 13 et 14 suivants, les Canadiens pénétrèrent dans ce village après un sérieux bombardement. Ils établirent leurs lignes entre celui-ci et Zuydcoote, là où elles devaient se stabiliser pour de longs mois. Environ 400 civils refusèrent néanmoins de se laisser évacuer. Ils demeurèrent contre le front, en logeant notamment dans la ferme Deswarte. Ils y formaient une sorte d'enclave française en territoire belge. Il fallait traverser celui-ci pour les ravitailler. Ces isolés assistèrent à leur gauche aux durs combats au cours desquels les Allemands furent repoussés à 150 mètres en arrière de l'église de Ghyvelde. 
 
L'écho de ces combats parvenait, dans la cité, aux rares habitants qui y étaient demeurés. Ceux des communes suburbaines, plus nombreux, étaient aussi plus proches des combats. Sur Dunkerque même, et sur les communes suburbaines, le bombardement ne cessait pas.
Dans la journée du 16 septembre, monseigneur Marquis en nota onze importants. Il en fut de même le 17. Le 19, ils furent encore plus nombreux et plus dangereux. Le 22, des avions alliés survolant la basse ville semblèrent indiquer que ce quartier, un peu épargné jusque-là, allait à son tour être détruit.
La présence de ces civils obstinés posait aux Allemands de multiples problèmes. Non seulement ils étaient peu sûrs, mais il fallait les protéger, si peu que ce fût; et surtout les ravitailler. Le nouveau maire de Petite-Synthe, M. Barbary, s'y employait. Il faisait distribuer aux habitants, sous sa surveillance, la viande des chevaux blessés et abattus. 
 
Pour éviter que les Allemands ne s'en emparent, il fit remettre à la population, d'accord avec le directeur du ravitaillement, les stocks de sécurité répartis chez les commerçants en alimentation. Il obtint de ceux-ci des prêts grâce à l'argent provenant de ces ventes. Ils lui permirent de remplir la caisse communale, qui était complètement vide, et se trouvait séparée de la Recette des Finances.
L'amiral Frisius eût préféré se débarrasser de tous ces civils. Il devenait à leur égard extrêmement soupçonneux. A un moment donné, par exemple, la Wermacht accusa le clergé de Saint-Martin d'adresser des signaux lumineux aux Anglais du haut des tours de son église. Elle avait trouvé dans les clochers un téléphone imprudent, qui servait auparavant, assura-t-on, à la défense passive pour indiquer les emplacements des incendies et des chutes de bombes. Monseigneur Marquis fut pris à partie, et même arrêté! Dès le 4 septembre, le commandant allemand enjoignit aux habitants de partir. Les soldats s'en allèrent, jusque dans les communes suburbaines, frapper de porte à porte pour transmettre cet ordre. Au lieu de gagner les lignes anglaises, comme le désirait l'amiral allemand, les Dunkerquois s'installèrent obstinément à proximité immédiate de leur ville dans les communes rurales de la poche. C'est ainsi que monseigneur Marquis et ses vicaires partirent à Rosendael, puis à Uxem. Ils ne devaient, par la suite, accepter de quitter la région que sur un avis formel du cardinal Liénart. Ceci ne faisait pas l'affaire de l'amiral allemand qui confirma ses ordres d'évacuation dans toute la région. 
 
Les 7, 9 et Il septembre, on placarda à Coudekerque, à Malo et à Rosendael, des affiches rappelant que la population devait partir immédiatement. Il était prévu que, si cette décision n'était pas respectée, la troupe délogerait les habitants et que le ravitaillement ne serait plus assuré, car les vivres seraient dorénavant réservés aux troupes allemandes. Ces ordres laissaient à penser que les bombardements allaient devenir de plus en plus sévères. Ils précisaient que des otages seraient pris et exécutés au cas de refus de départ. Ils annonçaient, enfin, que les soldats de la Wermacht aideraient les civils, qui s'en iraient vers l'est, à gagner la Belgique. 

Où partir? se demandaient les intéressés, qui ne vivaient plus que dans des abris ou dans des tranchées d'où ils assistaient à la destruction de ce qui subsistait de leur ville. La route de la Belgique ayant été coupée, l'amiral allemand leur fit indiquer, le 1er octobre, qu'ils pouvaient franchir ses lignes aux environs d'Armbouts-Cappel. Son avis n'obtint pas plus de succès que les précédents. La plupart des habitants s'obstinèrent à se réfugier dans les petites communes des alentours immédiats où leur présence posait un inquiétant problème de ravitaillement.
Mille huit cent cinquante réfugiés, par exemple, avaient gagné Tétéghem qui ne comptait d'habitude que 1.500 habitants. La CroixRouge où se dévouaient M. Lucien Duriez, l'infirmière-major Mme Vasset et Mlles Kieken et Fichaux, faisait l'impossible pour aider ces pauvres gens. Ses équipes de secouristes nettoyaient les locaux abandonnés par les Allemands et battaient la campagne, malgré la mitraille, en quête de ravitaillement. Dès le 11 septembre, ils avaient pu distribuer à Tétéghem des repas chauds à tous les évacués. 

Lorsque le flot des réfugiés se crut à peu près à l'abri dans des petites communes de la « poche», les Anglais, qui avaient plutôt concentré jusque-là leur tir sur Dunkerque et sa banlieue, se mirent à viser ces agglomérations rurales où régnait une animation insolite à leurs yeux. Du 25 au 30 septembre, Coudekerque-Village et Tétéghem furent bombardés sans arrêt. La situation devint d'autant plus tragique que les maisons n'y avaient en général pas de caves et qu'aucun abri n'y avait été préparé. Des obus fusants incendiaient les fermes tandis que les Allemands, eux, brûlaient systématiquement la commune de Grande-Synthe. 

De l'avis des membres de la Croix-Rouge et de leurs secouristes qui, après avoir transporté, malgré les mitraillages de l'aviation, de nombreux blessés à l'hôpital, les reconduisaient chez eux, une telle situation ne pouvait s'éterniser. Elle exposait près de 20.000 civils aux bombardements et à Ja famine.
Aussi, dès le 28 septembre, le jeune Maurice Pouwels, responsable de l'équipe d'urgence de Coudekerque-Branche, et l'un de ses coéquipiers, Parasie, s'en vinrent-ils trouver, à Tétéghem, M. Duriez et "Mme Vasset. Ils offrirent de tenter de traverser les lignes allemandes pour aller solliciter une trêve des Anglais. M. Duriez hésita tout d'abord à accepter leur proposition. La route était extrêmement dangereuse. Ne risquaient-ils pas, de plus, d'être arrêtés par les Allemands? Ils rétorquèrent qu'ils étaient célibataires, jeunes et endurants, et qu'ils se faisaient forts de réussir.
Devant leur insistance, le secrétaire général de la Croix-Rouge s'inclina. Il rédigea de suite une lettre, adressée à « l'officier anglais commandant les troupes d'investissement ». La voici : « En raison du nombre important d'enfants et de vieillards qui se trou rent dans la région de Dunkerque, la Croix-Rouge française sollicite de l'autorité militaire anglaise, une trêve de vingt-quatre heures pour évacuer cette population. 

« Je crois devoir ajouter que nous intervenons également auprès de l'autorité allemande.
« Veuillez agréer, Monsieur l'officier, l'expression de mes sentiments distingués.
« Le Secrétaire du Comité, « délégué de la C.R.F.
« Luc. DURIEZ. »
 
Un chef de service de la préfecture, M. Pagès, ayant eu connaissance de cette missive, l'approuva. Le lendemain à 7 heures, Pouwels et Parasie, porteurs de la lettre et d'un drapeau de la Croix-Rouge s'en allèrent par la route de Bourbourg. Les rues étaient désertes, quelques obus explosaient çà et là.
A Cappelle-la-Grande, ils durent se mettre à l'abri durant trois quarts d'heure. Trop de fusants éclataient autour d'eux. Lorsque le tir eut cessé, ils reprirent leur chemin et traversèrent le champ de betteraves, qui restera célèbre dans les annales dunkerquoises, de la ferme Wemaere, en partie miné, pour gagner le Grand-Millebrugghe et de là Esquelbecq. Ils y apprirent que l'état-major canadien était installé dans le beau château féodal de Valentin de Pradieu, appartenant à M. Bergerot. Ils s'y rendirent et remirent bien modestement leur lettre à un agent de liaison, le lieutenant Lefèvre. Après deux heures d'attente, ils furent invités à repasser le lendemain matin.
Nos deux braves garçons s'en allèrent dormir à l'hôpital de Wormhoudt d'où ils revinrent le samedi à la première heure. Ils subirent un interrogatoire sérieux au terme duquel, après avoir vérifié leurs papiers, on les invita à repasser le dimanche matin! Ces messieurs les Canadiens n'étaient pas pressés.
Quand ils revinrent, ils n'obtinrent pas de réponse. Découragés, ils décidèrent de retourner à Tétéghem. Ils étaient presque arrivés au Grand-Millebrugghe quand ils furent rattrapés par le lieutenant Lefèvre. Ramenés à Wormhoudt, ils reçurent, enfin, le lundi matin à 10 heures, une réponse du commandement Canadien pour la Croix-Rouge et une lettre destinée à l'état-major allemand de Dunkerque.
De retour au Grand-Millebrugghe, Pouwels et Parasie agitèrent leurs drapeaux blancs devant les sentinelles allemandes alertées. Quand leurs papiers eurent été contrôlés, ils purent regagner Tétéghem. Lorsqu'ils y parvinrent Mme Vasset se trouvait seule. Elle emprunta de suite une ambulance pour se rendre à l'hôpital de Dunkerque où était M. Duriez, En route, elle rencontra M. Verley et le docteur Vautrin, adjoint au maire de Malo. Les uns et les autres lurent la note du « Commandement des forces alliées » devant Dunkerque, que rapportaient Pouwels et Parasie. Elle déclarait notamment : « En réponse à votre lettre du 28 septembre 1944, j'ai reçu l'autorisation nécessaire pour organiser l'évacuation des civils de Dunkerque comme vous me l'avez demandé. Ci-inclus, vous trouverez un message adressé au commandant allemand de Dunkerque. Je vous saurais gré de le lui faire remettre et de faire les arrangements nécessaires pour que sa réponse me soit envoyée sans délai. »
Il ne restait plus qu'à trouver l'amiral Frisius. 
 
Tous se mirent d'abord à la recherche du Kommandant Hubert, chef des services civils allemands. Ils ne le trouvèrent ni à la gendarmerie ni au Parc de la Marine. Un officier de la Wermacht s'y offrit à les guider vers lui. Il leur donna rendez-vous à la mairie de Dunkerque-à 17 heures. Il mena alors MM. Verley et Duriez en auto à Coudekerque-Branche, s'en alla seul, dans une direction qu'il ne fit pas connaître, et revint en disant que le Kommandant Hubert les recevrait à 19 heures à la Feldgendarmerie. Comme l'avaient fait Heim à Boulogne et Schrœder à Calais, l'amiral Frisius consentait à épargner aux habitants de Dunkerque les souffrances du siège qui se préparait. A l'heure dite, Hubert arriva. Il demanda à M. Duriez s'il répondait des deux messagers. Sur sa réponse affirmative il lui remit la réponse destinée au commandant canadien. Il fut convenu que les deux jeunes secouristes partiraient de nouveau le lendemain vers 6 heures du matin. 

Au cours de la nuit, M. Duriez fut réveillé brusquement. Cinq officiers allemands demandaient à le voir. Ils exigèrent d'être conduits de suite auprès de Pouwels et Parasie. On les mena au « poste de secours Petavis » à Coudekerque-Branche où ces deux braves garçons prenaient un repos bien mérité. Il était 3 heures du matin. Les Allemands leur donnèrent l'ordre de repartir immédiatement. Un sousofficier les conduisit jusqu'à leur dernier poste. Nos deux jeunes gens durent ensuite reprendre le champ de betteraves, les sentinelles leur ayant formellement interdit d'emprunter la route. De l'autre côté de celui-ci, ils leur fallut se terrer. Les Canadiens non prévenus tiraient sur eux des obus incendiaires et des rafales de mitrailleuses ! Lorsqu'ils reprirent leur chemin, après cette alerte, ils furent amenés à l'usine de Steene où l'état-major envoya une jeep pour les chercher.
A Esquelbecq, les deux jeunes secouristes remirent au commandant canadien la lettre de l'amiral allemand. Celui-ci déclarait qu'il attendrait le même jour à 10 heures du matin, au « Petit Predembourg » à Mardyck, des officiers ayant les pouvoirs nécessaires pour conclure la trêve. Les dispositions furent rapidement prises. A l'heure dite, Parasie et Pouwels arrivaient à Mardyck avec un interprète et deux officiers. Bientôt deux Allemands apparurent à leur tour munis, eux aussi, d'un drapeau blanc.
Ils emmenèrent Parasie et les Anglais, auxquels ils bandèrent les yeux. Pouwels demeura seul à les attendre au milieu de la route.
Pendant ce temps, les officiers anglais étaient amenés à la gendarmerie de Dunkerque. Le colonel allemand von Liemen et deux officiers les y attendaient avec MM. Duriez, Verley et le docteur Vautrin.
Tous les maires de la poche avaient été convoqués. Les Allemands, raides et protocolaires, furent offusqués de l'attitude sans façon des Anglais. qui eurent peut-être tendance, par réaction, à exagérer leur sans-gêne. Il fut convenu que l'évacuation de la population commencerait le mercredi à 6 heures du matin et qu'elle durerait 36 heures. 
 
De retour à Mardyck, à 1 h. 30, les deux officiers anglais retrouvèrent notre Pouwels. Ils regagnèrent ensuite Esquelbecq pour obtenir l'assentiment définitif de l'état-major canadien. A 5 heures du soir nos deux setouristes s'en revinrent une dernière fois. L'accord sur la trêve était réalisé. L'évacuation des civils était confiée à la CroixRouge française.
La plupart des civils demeurés dans la « poche a acceptèrent alors de partir et l'on assista à l'exode de plus de 18.000 personnes, parmi lesquelles beaucoup de femmes, de vieillards et d'enfants, qui sortirent de Dunkerque par la porte de Calais.
Le canal de la Colme — au Grand-Millebrugghe — déjà célèbre dans l'histoire des Flandres, fut désigné comme point de passage de la ligne de démarcation.
Un détachement de 200 camions fut envoyé pour assurer le transport des évacués à partir d'Esquelbecq et de Pitgam. Toutes les autos de la défense passive furent également envoyées sur place avec des équipes de jeunes volontaires pour recueillir les blessés, les malades et les vieillards.
En gare d'Esquelbecq trois trains spéciaux assurèrent le départ des Dunkerquois vers Bailleul-Cassel-Lille. Dans Esquelbecq, le service des réfugiés, sous l'autorité du chanoine Couvreur et d'un grand nombre de personnalités, avait organisé un centre de premier secours. 
 
Enfin de Paris le S.I.P.E.G. avait envoyé son grand train de secours immédiat, celui que l'on voyait apparaître dans les villes quelques heures à peine après un bombardement.
Le préfet du Nord, Roger Verlomme, vint sur place et jusqu'à l'extrémité de la ligne de passage pour s'assurer de l'exécution des mesures prévues. Au point de franchissement de « la ligne » l'on pouvait voir des groupes d'officiers anglais et allemands bavardant et fumant « paisiblement » sur la route tout en surveillant l'évacuation. 
 
Celle-ci avait commencé le mercredi à l'aube. Le soir vers 16 heures, environ 4.000 évacués, principalement de Rosendaël, Coudekerque, et Saint-Pol, avaient été dénombrés dans la cour de la brasserie Durieux au Grand-Millebrugghe. Au passage, les Allemands vérifiaient les convois. Comme ils prévoyaient, déjà, un siège de longue durée, ils empêchèrent les cultivateurs d'emmener leurs bestiaux. Devant l'interminable file qui se pressait sur la route, il fallut prolonger la trêve et la porter à 60 heures. Elle ne prit fin, de ce fait, que le jeudi soir à 22 heures. Après les gens valides, les vieillards venaient et les malades, transportés dans des autobus avec l'aide des pompiers et de la CroixRouge. Vingt camions avaient pu pénétrer dans Dunkerque pour emmener les plus grands invalides. D'autres centres d'accueil avaient été improvisés, notamment au « Pont-à-Curé ». Les services hospitaliers partirent dans les derniers. Ils ne furent guère contrôlés et le docteur Vautrin en profita pour organiser l'évasion de deux Canadiens prisonniers, qu'il cacha sous des couvertures.
En arrière-garde, quelques médecins, pour le cas de nécessité, suivaient le convoi, en même temps que les petites sœurs gardesmalades de l'Assomption. L'on voyait parmi eux le docteur Deswarte, de Rosendaël, qui déjà en 1940 avait fait tout son devoir. Cette fois, après une dernière visite, son automobile usée avait refusé tout service. Il s'en allait donc, comme les autres, poussant devant lui une voiture d'enfant contenant ce qu'il avait de plus précieux. Le maire de Dunkerque, M. Verley, tel un capitaine demeuré à son poste, quitta là ville l'un des derniers. Pour ajouter au tragique du spectacle de tant de pauvres gens, obligés de tout abandonner, de sinistres rumeurs circulaient dans la foule. L'on disait, au passage à Petite-Synthe, que les Allemands y avaient la veille fusillé sans raison trois civils. C'étaient, en réalité, trois Allemands qui avaient essayé de s'évader eux aussi en se mêlant au flot pacifique qui sortait de Dunkerque. Leur implacable amiral en avait fait rapidement justice.
Au cours des conversations, les Allemands avaient demandé et obtenu que l'hôpital de Dunkerque, à Rosendaël, occupé par les ambulances et les services de la Croix-Rouge allemande fût en principe épargné par les bombardements alliés. 

Une fois Dunkerque abandonné, il était interdit d'y rentrer. Les Anglais comme les Allemands faisaient bonne garde et empêchaient un quelconque retour. Le nouveau maire de Petite-Synthe, M. Barbary, savait toutefois que quelques-uns de ses concitoyens avaient décidé de demeurer chez eux, envers et contre tout. Parmi ceux-ci se trouvaient, sans doute, quelques personnes qui ne tenaient guère à rendre des comptes aux Alliés ou aux Français Libres. Mais il en était également de beaucoup plus intéressants, qui voulaient sauvegarder leurs demeures et leurs mobiliers, et qui, avec obstination, n'entendaient nullement faire le jeu des Allemands les exhortant à partir. Ils espéraient que la ville capitulerait aussi rapidement que Calais. M. Barbary savait qu'il y avait des « réfractaires » de ce genre dans toutes les communes de la « poche ». Il décida de demeurer parmi eux, pour les protéger. Ses sentiments étaient partagés par le curé de Coudekerque, M. l'abbé Delaroqua. M. Barbary s'en alla donc, avec ses réfugiés, jusqu'à Pitgam, y installa sa mairie et notamment son adjoint, M. Hecquet, qui reçut à ce titre une délégation spéciale, puis il demanda à rentrer. Les officiers britanniques ayant barré le chemin qu'il avait parcouru une première fois, il s'en alla v vers Spycker, à travers champs, et parvint, après mille péripéties dramatiques, à rejoindre sa commune en dépit de la fin de la trêve.
Mentionnons que les Allemands continuèrent à tolérer la sortie des civils au Grand-Millebrugghe jusqu'au 9 octobre. Il fallait traverser à pied la ferme de M. Wemaere à Armbouts-Cappel. Son champ de betteraves restera célèbre car plus d'un Dunkerquois y entendit siffler les balles. Finalement, les Allemands posèrent des mines et visèrent sérieusement ceux qui tentaient de le franchir. Toute fuite de Dunkerque fut dès lors quasi impossible.
M. Barbary, revenu dans Petite-Synthe, M. Lecomte, employé au ravitaillement de Malo, demeuré volontairement dans cette ville et qui semble avoir reçu l'ordre de M. Vanraet d'y surveiller les intérêts municipaux, M. Bœchie, chargé de même soin à Rosendaël, et MM. Vincke et Bart, de Coudekerque, purent se rendre compte que d'assez nombreux civils étaient demeurés dans leurs ruines.
Il étaient plus nombreux dans la campagne que dans les villes. 
 
N'avaient-ils pas tenu à garder leurs troupeaux, que les Allemands eussent saisis lors de l'exode? En tout cas, M. Lecomte compta 58 Malouins autour de lui tandis que M. Vincke dénombrait 266 réfractaires à l'évacuation à Coudekerque et à Cappelle-Ia-Grande. Un millier d'habitants environ s'étaient au total ainsi enfermés, avec les Allemands, dans la « forteresse dunkerquoise ».
Ils y assistèrent tout d'abord, à une sarabande qui justifia à leurs yeux leur obstination à sauvegarder leurs biens. A Petite-Synthe, par exemple, dès le soir de l'évacuation, des équipes de soldats allemands forcèrent les portes des maisons et s'y livrèrent au pillage en jetant par terre les tiroirs des meubles qu'ils ouvraient. Tout ce que contenaient les demeures des commerçants fut enlevé et dirigé vers Dunkerque. Les farines des boulangers furent enlevées de même que les stocks de vivres de la mairie, en dépit des protestations du pauvre Barbary. Celui-ci, dans les précieuses notes qu'il a laissées, indiqua que ce pillage avait lieu l'arme à la main, au milieu des coups de feu. Il en était de même aux environs. Dès le 7 septembre, les Allemands avaient logé plus de 300 de leurs blessés à l'hôpital de Dunkerque, en chassant quelques occupants de quatre pavillons de malades et des bâtiments de l'hospice.
On s'attendait après cette trêve à un écrasement comparable à ce qui était survenu au Havre, à Boulogne et à Calais. 
 
Rien ne se passa cependant. Les Alliés, qui s'étaient emparés d'Anvers, avaient d'autres desseins.
Dès lors, un certain nombre de réfugiés dunkerquois s'engagèrent dans les rangs des F.F.I. où ils devaient constituer deux bataillons qui mirent le siège devant Dunkerque. Les noms de certains de leurs chefs : le colonel Lehagre, les commandants Dewulf et Hochart, notamment, méritent d'être cités ici avec reconnaissance.
D'autres, réfugiés à Lille ou dans la campagne environnant Wormhoudt, s'y casèrent et s'y organisèrent de leur mieux. Ceci fut vrai non seulement en fait mais juridiquement puisque l'on vit le préfet du Nord, M. Verlomme, présider à Lille l'installation d'un Conseil municipal dunkerquois.
Nos concitoyens demeurés dans la poche y vivaient une vie beaucoup plus mouvementée.
Ils entendirent, tout d'abord, dans le port, des explosions nombreuses et violentes. C'était l'amiral Frisius, qui, en attendant de subir un assaut allié, terminait ses destructions. Ils durent ensuite chercher à se ravitailler. A ce point de vue leur situation variait selon les diverses communes où ils étaient demeurés. Les ruraux étaient, en effet, mieux fournis que les citadins. Les uns et les autres, au surplus, avaient besoin de pain. Ils s'adressèrent aux Allemands, qui furent tout étonnés de voir que des civils étaient restés dans plusieurs communes. Ils acceptèrent néammoins de traiter avec les maires ou représentants des municipalités, et notamment MM. Barbary, Vincke, Lecomte et Bœchie. Le 5 novembre, ils déclaraient, à Malo, à M. Lecomte qu'ils voulaient bien donner de la farine à ses administrés mais que c'était à lui à trouver un boulanger et à le payer! Celui-ci ne pourrait travailler que la nuit de peur que la fumée de son four attire l'attention des Anglais. A la suite de multiples difficultés de fabrication, il fut convenu que l'intendance allemande livrerait 300 grammes de pain par jour aux Malouins. Mais Frisius, dans une proclamation en un style qui n'appartenait qu'à lui, stipula, dès novembre, qu'en échange, les Français travailleraient pour la Wehrmacht. Il fit réunir la population de Petite-Synthe dans la cour de la brasserie Déjumé à Saint-Pol-sur-Mer pour lui indiquer que tous les hommes valides seraient employés à l'arrachage de betteraves.
M. Barbary protesta contre cette exigence, en faveur surtout de ses concitoyens âgés de plus de cinquante ans. Il obtint qu'ils passent une visite chez un médecin allemand qu'il connaissait. Celui-ci les exempta presque tous de la corvée. L'amiral exigeait que les femmes travaillent également à des lessives ou à l'hôpital. Celles qui étaient demeurées à Malo refusèrent de le faire. Les Allemands indiquèrent, le 1er novembre, que dans ces conditions ils ne fourniraient plus de pain. Finalement deux femmes se dévouèrent et acceptèrent d'aller travailler pour eux. 
 
Ces pauvres Français assistaient impuissants au pillage des demeures abandonnées, comme ils l'avaient prévu. Il était soit réglementé soit spontané. A l'entrée de l'hiver, la Wehrmacht commença par enlever le bois et le charbon qui se trouvaient dans toutes les maisons.
Elle démolit ensuite les baraquements et les meubles pour faire du feu. Pour s'emparer plus facilement de ceux-ci, elle décida que toutes les portes des maisons de Malo devaient demeurer ouvertes. C'était aussi pour que les soldats puissent instantanément se mettre à l'abri en cas de bombardement ou de raids aériens alliés. Celles qui ne l'étaient pas étaient défoncées à coups de pioches. Les « administrateurs français » demandèrent en vain des bons de réquisition, en particulier pour les baraquements manicipaux. Les Allemands répondirent qu'ils étaient « débordés »! Le 28 novembre, à Malo, ils menacèrent d'arrêter M. Lecomte qui avait osé insister pour en obtenir.
A la rafle officielle s'ajoutait, nous le savons, la « reprise individuelle ».
De nombreux soldats allemands pénétraient dans les maisons demeurées ouvertes et y cherchaient le ravitaillement qui pouvait s'y trouver.
Ils se plaignaient, à tort ou à raison, aux civils, qui n'en avaient pas autant, de leur mauvaise nourriture, et de n'avoir que du cheval comme ordinaire. 
 
Ce pillage était, tout compte fait, moins grave que les destructions systématiques et minutieuses auxquelles, durant le même mois de novembre, les Allemands se livrèrent à Petite-Synthe. Le Il novembre, à 11 heures, une camionnette de la Wehrmacht, conduite par trois hommes, s'arrêta devant l'église. Ses occupants la firent sauter sans avoir daigné donner au préalable le moindre avertissement. Le maire, accouru, ne put que constater la disparition du sanctuaire, des ornements sacerdotaux et du mobilier religieux dont il avait été impossible de rien sauver. Dans les premiers jours de novembre, une unité allemande, occupée à des exercices, brûla dans la même commune les importantes étables de M. Georges Martel. Le 7, le quartier des Quatre-Chemins était incendié. Le 9, la Wehrmacht fit sauter tout le quartier du « Lapin Blanc ». Le lendemain, l'abbé Delaroqua, curé de Sainte-Germaine, ayant protesté auprès du Kommandant de Coudekerque contre ces destructions, s'entendit répondre : « C'est l'amiral qui les ordonne afin de faire croire aux Anglais que tout est détruit par les bombardements aériens. » 

Nos malheureux concitoyens assistaient à ce pillage au milieu de dangereux bombardements. Le 19 novembre, un violent tir d'artillerie alliée se déclenchait sur Petite-Synthe. D'une façon générale, il suffit de contempler les destructions de la « poche » pour voir que les Allemands, pauvres en munitions, économisaient les leurs, de sorte que les objectifs occupés par les Alliés souffrirent relativement peu.
Ceux-ci, par contre, beaucoup mieux fournis, tirèrent généreusement sur l'ennemi et détruisirent plus parfaitement la région qu'il occupait.
Des bombes atteignirent, notamment le 19 novembre, la maison de M. Barbary. Sa sœur qui demeurait avec lui était atteinte d'une vingtaine d'éclats d'obus, tandis qu'un Allemand était tué sur le coup.
Le pauvre maire, contraint de partir, alla se réfugier dans la maison du secrétaire de la commune, M. Desudde. A son tour, elle ne tardait pas à être ravagée par un nouveau bombardement. Le 30 novembre, une centaine de gros obus s'abattirent sur Coudekerque et Rosendaël presque entièrement désertées par les habitants. Seul un hôtelier malouin, M. Potabès, fut alors grièvement blessé.- Le lendemain, le presbytère de l'abbé Delaroqua, heureusement absent pour l'exercice de son ministère, était atteint à son tour. Des petits faits divers coupaient la monotonie des jours. A Coudekerque, l'électricité, qui fonctionnait parfois quelques heures par jour, permettait d'écouter le communiqué anglais. Le 10 novembre, les Malouins découvraient le cadavre décomposé de l'un des leurs, décédé chez lui depuis un certain temps. Il fallut trouver un cercueil et organiser "un service funèbre! Le 24 novembre, les Allemands déplacèrent des Français sans raison apparente. Ils amenèrent à Malo des habitants de Cappelle-la-Grande. Quelques jours auparavant l'on avait appris que « M. le Kolonel commandant l'ancienne station balnéaire » désirait obtenir des livres racontant l'histoire de Dunkerque. Pour y parvenir, il fit fouiller la bibliothèque de la ville, mais les Dunkerquois s'ingénièrent à ne rien trouver qui pût l'intéresser. 
 
Ceux-ci n'oubliaient pas, par contre, leurs fêtes nationales. Le 11 novembre, jour anniversaire de la victoire de 1918, M. Barbary, accompagné par une délégation de ses concitoyens, s'en alla fleurir le monument aux morts du cimetière de sa commune, malgré un intense bombardement anglais.
L'hiver s'en venait. Un hiver particulièrement dur pour des gens, privés de charbon et de ravitaillement, et demeurant dans des maisons sans vitres. Au cours de longues nuits, ils n'avaient rien pour s'éclairer. L'on comprend que, dans une lettre courageuse adressée à l'amiral allemand, M. le curé Delaroqua ait plaint « la condition misérable » de ses concitoyens. Frisius y fit allusion dans « un communiqué spécial » destiné à la population. En attendant, le vieil abbé ne se gênait pas pour déclarer à tous les échos, devant les pillages opérés, que tous les Allemands étaient des voleurs. Ayant écrit à l'amiral Frisius en lui conseillant de rendre la « forteresse », celui-ci considéra cette lettre comme une injure, le fit inculper par le Kriegsgericht et interner pendant près d'un mois..
Cela n'empêcha pas le brave abbé d'intervenir encore très utilement à de nombreuses reprises auprès des autorités allemandes en faveur de ses paroissiens. Il est juste de noter qu'il fut souvent aidé dans ses démarches par un officier allemand catholique, le capitaine Ebner, qui lui témoignait Une réelle estime. 
 
Dans les premiers jours de décembre, les Allemands organisèrent soigneusement la récupération de tout ce qui pouvait être nécessaire pour soutenir un siège de longue durée. Leurs détachements, baptisés par les Malouins « ces messieurs de la Rafle », enlevaient même chez les pêcheurs tous leurs matériels. Ils les entreposaient dans une villa de Malo, en bordure de mer, et s'en servaient pour essayer d'améliorer l'ordinaire de leurs cantines. Le 2 décembre, ils prélevaient chez les opticiens les « lunettes, verres et montures »; le 15, c'était le tour des cordonniers. Le 17, en dépit d'une véhémente protestation de M. Lecomte, ils obligeaient les civils à ramasser entre les lignes, à Leffrinckoucke, les pommes de terre demeurées dans les champs!
L'on devinait parfois difficilement le but qu'ils poursuivaient.
C'est ainsi que, le 26 décembre, sous prétexte d'un échange de cartes d'identité, ils demandèrent aux habitants de leur remettre leurs papiers. Ceux-ci, en dépit de leurs réclamations, n'en obtinrent jamais la restitution. Aux réquisitions générales, les « prélèvements individuels » des soldats continuaient à se superposer. Le 15 décembre, deux de ceux-ci raflaient chez Charles Deschamps, à Petite-Synthe, les volailles qu'il possédait; le 7 décembre, à Malo, M. Lecomte indiquait dans ses notes, que les « rafleurs pour leur compte » étaient en pleine activité! 
 
La Wehrmacht n'en poursuivit pas moins, durant ce mois de décembre, un programme de destruction et d'incendies que beaucoup imputaient à la volonté de tromper les Alliés sur les résultats de leurs bombardements et les points de chute de leurs obus. C'est ainsi que, le 6 décembre, les Allemands brûlèrent à Petite-Synthe tous les baraquements de l'impasse Ardaens et firent sauter les maisons de MM. Hebinck, Priester et Marcel Barbary.
Ces destructions coïncidèrent également avec de sérieux bombardements alliés. Le 3 décembre, à Malo, deux vieilles femmes voyaient leur maison s'écrouler sur elles. Le 5, six obus de gros calibre tombaient dans la même commune. Le 16, de nombreux bombardiers anglais pilonnaient Coudekerque, Petite-Synthe et les Sept-Planètes. 

Malgré le gel, les Allemands obligeaient enfin les civils à parachever leur système de défense. Le 29 décembre, ils faisaient porter à cinq mètres de largeur les fossés antichars qui n'en avaient que trois auparavant. Le pain qu'ils distribuaient, en échange, à ce moment-là, était immangeable.
Les soldats de la Wehrmacht, après avoir connu quelques jours de joie à l'annonce de l'offensive von Runstedt, étaient alors de fort mauvaise humeur. Les notes de M. Lecomte sont bien instructives à ce point de vue. Le 19 décembre, à un moment où les Français ne recevaient aucune nouvelle du front, notre Malouin écrivait : « Depuis ce matin ces messieurs les Allemands sont dans une joie des plus exubérantes. Ce n'est que chants, rires et sifflements, de tous ceux qui passent ou sont ici. Voulant connaître la raison de ce changement dans leur attitude, je suis allé cet après-midi à la Feldgendarmerie sous un prétexte quelconque. Au cours de la conversation, je leur ai demandé pourquoi ils étaient si joyeux aujourd'hui.
« Comment, vous ne savez pas la nouvelle? me dirent-ils. Nos troupes ont lancé une grande offensive ! Elles ont enfoncé le front américain, écrasé la première armée, fait un grand nombre de prisonniers et repris tout le Luxembourg. Elles sont à quelques kilomètres de Liège. Elles vont entrer dans Bruxelles. Ensuite, elles viendront nous délivrer et nous reprendrons la France entière. »
M. Lecomte rentra chez lui fort alarmé.
Le lendemain, M. Lecomte confirmait ses impressions : « La joie, le contentement, continuent à régner parmi ces messieurs. » Il en était de même le 21 : « Ils exultent aujourd'hui et nous supposons que leurs affaires leur donnent des résultats tangibles ». A Coudekerque, des soldats enthousiasmés déclaraient à l'abbé Delaroqua, que l'armée de von Runstedt avait progressé de 80 kilomètres.
On raconta même à ce moment que chacun des soldats allemands avait été autorisé par l'amiral à enlever dans les maisons abandonnées 100 kilogrammes d'objets ou de victuailles pour les envoyer chez eux dès que leurs compatriotes arriveraient sous les murs de Dunkerque.
Bobard? Peut-être! 
 
Mais la percée réalisée allait bientôt être colmatée. Les Français le devineraient à l'allure de leurs occupants. Le 23 décembre, M. Lecomte nota philosophiquement : « La joie exubérante que ces messieurs d'ici affichaient depuis plusieurs jours a fait place au désarroi le plus complet. Les chants ont cessé partout. Pour nous cette attitude est tout un poème et nous lisons sur leurs figures, comme dans un livre ouvert, que cela ne va plus comme ils l'avaient espéré. » Cette impression se confirma le 24 : « La consternation est de plus en plus visible chez les Allemands. Ils se voyaient déjà délivrés et partis en permission! (...) »
Frisius voulait camoufler le plus possible cet échec aux yeux des Dunkerquois. Le journal, rédigé en français, qu'il fit alors publier dans le courrier de Dunkerque, s'y employa de son avis n'avait toutefois aucun crédit dans la population qui se moquait de son prétendu tirage. Comme l'indiqua un jour l'abbé Delaroque au major Haupt, « les nouvelles favorables à l'Allemagne y paraissaient de suite alors que celles qui ne l'étaient pas étaient remises aux calendes grecques. » De crainte que nos concitoyens n'entendent, dans leurs postes de radio, les nouvelles anglaises, les Allemands brisèrent ceux-ci, maison par maison. 

La chose était d'autant plus inutile que, faute d'électricité, les Français ne pouvaient pas les utiliser! La Wehrmacht découvrit néanmoins, lors de ces fouilles, un poste à galène, rue Oscar-de-Lylle, à Malo-les-Bains. Son titulaire en garda longtemps le cuisant souvenir!
Mais Frisius devait chercher à faire oublier à ses troupes ellesmêmes l'échec de von Runstedt. Il profita de la fête de Noël pour tenter d'y parvenir. La « Rafle officielle » ramassa dans toutes les maisons de l'agglomération la vaisselle, la verrerie et les nappes.
Elle se procura des fleurs. Elle abattit des sapins. Elle agrandit, à Petite-Synthe, une salle des fêtes. Celle-ci ayant été bombardée, elle fit sauter des murs de classes, dans une école, pour obtenir un plus grand local; l'Intendance germanique tira de ses réserves le vin et les « délicatesses » nécessaires. Les soldats se vantèrent naïvement auprès de la population demeurée sur place que les Anglais avaient consenti une trêve de trois jours pour leur permettre de se goberger.
C'est ainsi que l'amiral fit commémorer le souvenir de la naissance d'un Dieu de paix et de pardon, sans se faire trop d'illusions, vraisemblablement, sur ce qui l'attendait. Au lendemain de cette ripaille, quelques habitants de Coudekerque assistèrent avec recueillement aux trois messes rituelles de Noël que célèbra leur curé, la première à Steedam, les deux autres dans l'église de Sainte-Germaine qui continuait à se lézarder sous les bombardements. 

Les Dunkerquois virent recommencer, le 1er janvier, la bombance de Noël. Toute la soirée et toute la nuit du 31 décembre, « ces messiéurs », comme disaient les Malouins, fêtèrent la Saint-Sylvestre.
A 4 h. 30 du matin, toutefois, ils durent interrompre leurs agapes.
Les clairons sonnaient le rassemblement dans les rues. Un sérieux accrochage avait lieu à Bray-Dunes. Toutes les pièces d'artillerie de l'est de la poche se mirent à tonner.
La vie continua ensuite selon son rythme précédent jusqu'à la mifévrier. Le ravitaillement était de plus en plus lamentable. L'on manquait depuis delongs mois de « viande, de bière, de vin et de pain mangeables'».' Le 5 janvier toutefois, les habitants de Coudekerque bénéficièrent d'une aubaine exceptionnelle. Ils purent se partager impunément une génisse dans le presbytère transformé en boucherie. Le 10 janvier, l'Intendance allemande réserva aux Dunkerquois une surprise. La Kriegsmarine avait réussi à récupérer en rade une partie de la cargaison de sacs de farine, provenant d'un navire torpillé. Pendant plusieurs jours, le pain fut blanc., puis tout rentra dans l'ordre, c'est-à-dire qu'il redevint immangeable.
En février, il fut impossible de le couper. De peur, dit-on, de voir des civils partager leur ravitaillement avec d'humbles compagnons d'infortune, les Allemands en vinrent à exiger la mort des chiens et des chats. Le 20 février, la Kriegsmarine reçut l'ordre de tirer sur ces bêtes inoffensives !
En échange de son pain, la Wehrmacht continuait à exiger du travail. Une grande buanderie ayant été installée à Dunkerque, toutes les femmes de Malo furent réquisitionnées pour y travailler.
Une dame Boechie, de Rosendaël, ayant refusé de s'incliner, fut arrêtée! La Feldgendarmerie parla de prendre des otages, une fois de plus! Elle exigea que de leur côté les hommes travaillent à la culture, et en particulier à repiquer les choux dont elle garnissait à Malo les jardins publics et jusqu'à la place Turenne sans se demander s'ils auraient le temps de les manger. 
 
Le représentant de la mairie de Malo, M. Lecomte, qui avait réussi jusque-là à cacher une petite partie des stocks municipaux de sécurité, répartit le 26 janvier ce qui lui restait entre ses concitoyens.
Il craignait, avec juste raison, la rapacité croissante des « rafleurs ».
M. Lecomte a noté à cette date qu'ils jetaient à terre tout ce qui ne convenait pas, le piétinaient et l'écrasaient. Des soldats isolés ajoutaient toujours leurs prélèvement personnels aux efforts organisés des « messieurs de la Rafle ». Le 6 janvier — jour des Rois — un commando de gangsters allemands fit un raid contre la brasserie Vannorenberghe et y enleva un copieux ravitaillement ne comprenant pas moins de six tonnes de sucre. Peut-être les habitants en retrouvèrent-ils une certaine partie au marché noir! Le 9 février, ils enlevèrent, sous la menace de leurs revolvers, à un malheureux sourd, M. Asaert, deux poules que celui-ci cachait soigneusement. M. Lecomte s'en alla déclarer à la Feldgendarmerie que de tels gestes « n'honoraient pas l'armée allemande ». On lui promit d'en punir sévèrement les auteurs., mais ils ne furent pas retrouvés et les poules non plus! 
 
M. Lecomte concluait de cette attitude dès le 17 janvier : « Ils sont arrivés à un point crucial de leur résistance. Tout leur manque, mais ils refusent néanmoins de capituler. »
Pendant ce temps, les incidents entre civils et militaires se multipliaient. M. Lecomte manqua d'être arrêté, une fois de plus, pour avoir réclamé la restitution des cartes d'identité de ses administrés. Le 3 janvier, en effet, des cartes d'identité allemandes seules leur avaient été remises. Il est probable que la Wehrmacht désirait utiliser les autres soit pour pernjettjrç à ses soldats de s'enfuir, au cas de capi- tulation, soit pour parachuter des saboteurs à l'arrière des lignes alliées.
Les bombardements anglais ne diminuaient pas pour autant. 
 
Le 16 janvier, le Casino, où était établi le poste de commandement de Frisius, fut constamment visé. Les Allemands ayant commencé à installer à Malo-Terminus un champ d'aviation destiné, croyait-on, à évacuer leur état-major lors d'une reddition. Les Alliés pilonnèrent ces travaux, en particulier le 2 février. Ils jetèrent en même temps de nombreuses bombes sur Dunkerque et Leffrinckoucke. Nos concitoyens devenaient fort prudents. Ils savaient qu'il fallait éviter toute blessure depuis que, le 10 janvier, M. Malzard avait été atteint d'une blessure à la tête! Ils avaient constaté ce jour-là que les chirurgiens allemands ne disposaient pour les civils ni d'iode, ni d'éther, ni même de chloroforme!
Des incidents plus graves allaient, à ce moment, transformer radicalement la vie de nos obstinés. Le 11 janvier, un pauvre vieil homme, Léon Gikel, soupçonné d'espionnage, fut arrêté, hors des heures de circulation permises. La Feldgendarmerie se livra à toute une enquête.
Le lendemain, elle le trouva mort. Elle dut se rendre compte qu'il était fou et avait divagué durant sa promenade. Aucun prêtre français n'obtint l'autorisation de venir célébrer ses obsèques. Ce fut un aumônier allemand qui y procéda.
Le lendemain, deux prisonniers français, dont un nommé René Muteaux, originaire de Malo, s'échappèrent. La Werhmacht amenait, en effet, chaque jour des détenus de ce genre, Anglais, Canadiens et Français, pour travailler dans les jardins des environs de l'hôpital.
Les fuyards demeurèrent introuvables. Les Allemands fouillèrent alors les maisons des environs. Ils « cueillirent » tous les civils dans les rues pour les interroger. Deux gendarmes perquisitionnèrent même durant trois quarts d'heure dans le fameux presbytère de Coudekerque-Branche. S'ils n'y découvrirent pas de soldats, leurs recherches leur ayant probablement donné soif, ils emportèrent pour se désaltérer toute la provision de vin de messe du curé. Quoi qu'il en soit, les deux prisonniers avaient définitivement disparu! 
 
Le soir, par représailles, la Feldgendarmerie barra,""à Malo, les deux extrémités de la rue Maurice-Vincent. Elle cloua les portes de leurs maisons donnant sur les remparts. Le bruit se répandit qu'un camp de concentration allait être établi à cet endroit. Le 22, M. Lecomte, accouru à la gendarmerie pour s'informer, s'entendit répondre que celle-ci n'était au courant de rien ». Le 24, toutefois, les mêmes gendarmes lui notifièrent que les deux prisonniers n'avaient pu s'échapper qu'avec l'aide de la population qui leur avait fourni de la nourriture et des vêtements. Si pareil fait se reproduisait, précisèrent-ils, tout le monde serait interné.
Aucun nouveau fait de ce genre ne se produisit, mais les Dunkerquois n'en furent pas moins internés! L'on placarda bientôt une grande affiche jaune, rédigée d'un côté en allemand et de l'autre en un étonnant français. L'amiral Frisius y justifiait la décision qu'il avait prise. Il indiquait qu' « en qualité d'officier de la plus grande nation civilisée de l'Europe, qui se trouvait en cela supérieure aux peuples qui lui faisaient la guerre, il avait regardé jusque-là comme un de ses devoirs d'épargner aux femmes, aux enfants et aux vieillards, les « maux » qu'elle engendrait. ». 

Plusieurs événements « lui avaient, toutefois, prouvé que quelques Français vivant dans la forteresse n'avaient su ni reconnaître ni apprécier ses soucieux efforts. Ils n'avaient pas tiré de son attitude la conséquence naturelle qu'il fût de leur devoir à eux de faire tout leur possible pour justifier sa généreuse confiance ». Aussi se voyait-il contraint « quoiqu'en regrettant vivement » à faire établir des camps d'internement dans le terrain de la forteresse « où la population civile serait logée et nourrie ».
L'amiral continuait en indiquant : « Il est évident que les femmes qui ne sont pas engagées à soigner des enfants et vieillards et les hommes qui ne sont pas retenus au lit, étant nourris par moi, sont obligés de travailler à mon service. » Il ajoutait, dans son style : « Je ne laisse aucun doute qu'il me faut insister sur un travail de qualité. » Il assurait : « Je ne toucherai pas à la propriété des habitants à l'exception des provisions alimentaires » et terminait solennellement : « J'expecte que l'internement de la population se produira sans difficultés. » 

Le 14 février, la Feldgendarmerie avertissait Lecomte que la mesuré serait exécutée immédiatement à Malo. Elle agit de même à PetiteSynthe avec M. Barbary. Le camp de ses administrés avait été établi rue Ferrer à Saint-Pol. Chacun des nouveaux prisonniers gagna donc le cantonnement qui lui été ainsi réservé. A l'entrée du camp, les arrivants étaient fouillés et leurs paquets ouverts. Les Allemands s'emparaient des pommes de terre, haricots, pois, oignons et tout ce qui était susceptible d'être mangé. D'autres camps furent établis rue de la Paix, rue Marceau à Coudekerque ainsi que chez les Petites Sœurs des Pauvres. Tous les habitants demeurés dans la poche étaient dorénavant des prisonniers. Le soir, après que chacun d'eux eut reçu, selon ses charges de famille, une ou deux pièces, ils se retrouvèrent derrière les barbelés « le cœur serré et les yeux pleins de larmes ».
Ils n'étaient pourtant pas au bout de leurs misères! L'organisation des camps devait leur réserver encore plus d'une surprise désagréable! 

Celui de Petite-Synthe fut relativement favorisé. M. Barbary, devenu chef de camp, avait une assez grande liberté d'action. Comme il était le seul maire demeuré dans la poche, il reçut l'autorisation, le 23 février, de se rendre à Coudekerque où se trouvaient un certain nombre de réfugiés de Cappelle-la-Grande. Une autre fois, il alla voir les malades de sa commune chez les Petites Sœurs des Pauvres à Rosendaël. Il avait à sa disposition, 5, rue Ferrer, à l'intérieur du camp de Saint-Pol-sur-Mer, un logement assez confortable. Les cultivateurs qui se trouvaient avec lui entretenaient leurs propres jardins. 
Ils y conservaient un assez grand nombre d'animaux de basse-cour, et même des chevaux et des vaches. Ils faisaient profiter leurs concitoyens de leur ravitaillement. Il en fut de même à CoudekerqueBranche. L'abbé Delaroqua, en particulier, fut logé 36, rue Marceau, dans un immeuble assez important où il installa une modeste chapelle. Il y organisa même un cours de catéchisme pour les neuf enfants internés dans le camp et qui s'en souviendront toujours. 

Les uns et les autres furent des privilégiés en comparaison des malheureux Malouins.
Le 16 février, ceux-ci purent apprécier « l'ordinaire » que leur destinait la Wehrmacht. Il consistait en une tasse d'ersatz de café à 10 heures du matin et en une assiette de soupe à 6 heuresdu soir.
Il n'y avait plus moyen d'améliorer cet ordinaire grâce aux réserves saisies dès l'arrivée au camp!
M. Lecomte ayant réussi à y cacher onze pains de 1 kilogramme se les vit confisquer le 15 février. Pour adoucir la sévérité de ce régime, les Allemands autorisèrent les Malouins à aller en « corvée » à Rosendaël chercher des légumes pour leur soupe, Il leur fut toutefois interdit de sortir des maisons du camp à partir de 8 heures du soir. Les lumières durent être soigneusement camouflées. Il fallait descendre dans les caves à chaque alerte. Aucune eau ne pouvait stagner dans les ruisseaux, aucun papier traîner dans la rue. Pour aller voir hors du camp ce qui se passait dans sa propre demeure, il fallait être escorté par un soldat. Alors que le Kommandement allemand avait promis de respecter les biens des civils internés, et fait apposer des petites affiches sur leurs demeures, chaque fois que les « internés » retournaient chez eux, ils s'apercevaient que tout y était pillé.
Devant un tel régime la plupart de nos Malouins se déclarèrent malades. Les Allemands ne les en contraignirent pas moins à un travail forcé. Le 20 février, des médecins les répartirent en trois catégories selon les tâches auxquelles ils étaient aptes. Le 23, on leur supprima tout combustible. Le 27, ils furent resserrés dans leur camp. Il ne leur fut plus permis d'aller chercher de quoi « épaissir » leur soupe que trois jours par semaine. Le 21 mars, les Allemands doublèrent le réseau de barbelés qui les emprisonnait.
Ce pauvre Lecomte ayant protesté le 16 février contre leur internement, contraire d'après lui à la convention de La Haye, s'était entendu répondre par le commandant du camp : « C'est un ordre que j'ai reçu. Sachez que dans l'armée allemande on ne discute jamais les ordres donnés, quoi qu'il doive en résulter. » 
 
Dans la « poche », les journées tragiquement mouvementées se multipliaient. Les combats entre les Allemands et les Alliés continuaient et nos Dunkerquois, s'ils en percevaient les échos, en subissaient surtout les contre-coups. Le 9 avril, la Wehrmacht déclenchait encore une attaque vers Spycker. Dans ses notes M. Lecomte indiqua qu'après cette offensive les chirurgiens avaient le 10 avril « opéré sans arrêt jusqu'à 4 heures du soir ». Le 15 suivant, il voyait encore de nombreux blessés arriver à l'hôpital à la suite d'un « accrochage dans la région de Mardyck ». 

Le bombardement ne cessait pas pour autant. Le 17 février, deux Français étaient blessés par des éclats d'obus à Rosendaël. Le 24 du même mois, les Anglais bombardaient violemment Coudekerque et Dunkerque. Le 25, ils visaient Malo-Terminus. Mais le tir le plus violent semble avoir eu lieu le 14 avril. Ce jour-là, Saint-Pol-sur-Mer, Peliie-Synthe, Les Quatre-Écluses et surtout le casino de Malo, où siégeait Frisius, furent copieusement arrosés. Alors que les Allemands déclaraient qu'ils avaient indiqué aux Alliés les emplacements des camps de civils, ceux-ci n'étaient pas épargnés. Le 6 mars, l'aviation anglaise mitraillait le camp de Malo. Le 17 suivant, un bombardement violent s'abattait. sur celui de Coudekerque. Deux civils y étaient tués et un autre grièvement blessé. Le 24 avril, c'était le tour de Saint-Pol-sur-Mer où des obus atteignaient l'enclos du camp. Les malheureux internés ne savaient par moments presque où mettre les pieds. Le 30 mars, une mine allemande explosait contre le camp de Malo. Elle en brisait tous les carreaux et y tuait une femme.
L'amiral Frisius profitait naturellement de ces bombardements pour essayer de monter l'opinion de nos Dunkerquois. Dans une - proclamation « aux habitants de Dunkerque » il affirmait que le terrorisme des forces britannico-américaines (sic) alliées aux hordes non civilisées des bolchevistes asiatiques avait coûté à notre pays 300.000 morts et 700.000 blessés. 
 
La Wehrmacht continuait, pendant ce temps, à allumer des incendies inexplicables, Le 23 janvier, un feu violent détruisait quatre maisons à Rosendaël. Le 29 février, c'était au tour du teillage de lin de M. Vandaele de brûler à Petite-Synthe ! Le 21 avril suivant, grâce à des grenades incendiaires, de nombreuses maisons de cette même ville disparaissaient dans les flammes. Le 26 avril, des soldats mettaient le feu, rue Hochart à Rosendaël, à un vaste magasin. Ils y avaient d'abord amené de nombreux meubles, dont certains de valeur. Les Malouins voyaient des flammes de 15 à 20 mètres de hauteur s'élever du brasier. Le 28 avril, la même aventure se produisait dans la rue des Forts.
D'autres meubles jonchaient les rues. Pour éviter, en effet, les incendies, que l'aviation anglaise aurait pu provoquer dans les greniers par ses bombes au phosphore, les Allemands avaient entrepris de nettoyer ceux-ci. Ils jetaient les meubles qui garnissaient les étages dans les chemins. Ils s'y employèrent activement vers le milieu du mois de mars à Malo, et vers le milieu d'avril à Petite-Synthe. 
 
MM. Barbary, Bart, Lecomte, Bœchie et leurs administrés ne jouirent que trois fois d'un repos relatif. Le 23 mars, ce fut à l'occasion de la venue d'un membre de la Croix-Rouge internationale. Il visita les différents camps et y releva les noms de 835 personnes. Il leur proposa de profiter d'une trêve pour quitter la région. La plupart des personnes interrogées répondirent qu'elles désiraient rester sur place, pour sauvegarder leur patrimoine familial. Leurs chefs, toutefois, profitèrent de cette occasion pour protester devant les Allemands contre l'internement qu'ils subissaient et qui leur semblait contraire au droit des gens. Après le départ du délégué, l'on entendit grommeler dans la foule qu'au lieu de belles paroles, il aurait mieux fait de distribuer quelques douzaines de boîtes de lait condensé.
Cette visite-intermède valut, deux jours après, tout d'abord une trêve de cinq heures pour permettre le départ de quelques vieillards et un envoi de colis aux prisonniers militaires, et ensuite, le 1er avril, une énergique protestation du commandant de la forteresse. Celui-ci se déclarait stupéfait que « des plaintes inutiles » eussent pu être présentées au délégué international, en présence de son état-major, à propos des internements de civils ! Il fit même paraître un « appel à la population française de Dunkerque » — un de plus — soutenant que ses adversaires avaient refusé tout secours pour les civils demeurés sur place et qualifiant ses soldats de « généreux et nobles défenseurs de la civilisation ».
Le 18 avril, une nouvelle trêve de vingt-quatre heures interrompit la monotonie des bombardements. Elle permit d'évacuer 146 vieillards, malades ou impotents, dont la plupart se trouvaient chez les Petites Sœurs des Pauvres. Quatre personnes seulement quittèrent le camp de Saint-Pol-sur-Mer ce jour-là. Inutile de dire qu'elles étaient munies d'innombrables messages, destinés aux familles de ceux qui entendaient y demeurer.
Ceux-ci continuaient à être astreints à un travail forcé. Le 13 avril M. Lecomte notait qu'à Malo « la moindre parcelle de terre était fumée, retournée et ensemencée immédiatement ». Les Allemands, qui avaient alors installé, rue du Chemin-de-Fer à Dunkerque, un important élevage de porcs, continuaient à s'inquiéter de leur ravitaillement. De leur côté les Dunkerquois pensaient au leur. Le 2 mars, des soldats isolés ne s'emparèrent pas moins à Malo de quelques poules et de quelques lapins faméliques. Le 17, par contre, sur une demande de lait en faveur de vieillards formulée par M. Lecomte, les Allemands firent un sacrifice et consentirent une « honnête transaction » ! Ils acceptèrent en effet qu'un interné, qui avait deux chèvres, conservât les chevreaux qu'elles donneraient. lorsqu'elles auraient mis bas! A Coudekerque, d'habiles travailleurs des champs ramenaient au camp, le soir, quelques betteraves. Dans les grandes chaudières de la soupe populaire, ils les transformaient ensuite en sirop de sucre! 
 
Si ingénieux que fussent les moyens utilisés par leurs chefs pour se procurer du ravitaillement et prolonger la résistance, la plupart des Allemands se rendaient compte que celle-ci était sans espoir.
Le 4 avril, Lecomte notait qu'il devait y avoir de mauvaises nouvelles chez « ces messieurs. La consternation et le désarroi sont peints sur leurs visages ». Le 9, il ajoutait qu'il devait se passer « des choses anormales » car le colonel Schreiber et des officiers supérieurs étaient venus visiter le camp. Les « travailleurs y étaient dorénavant réglés à la journée »! Ils y voyaient une preuve que les Allemands n'étaient pas sûrs des lendemains. Dès lors tous rêvèrent au « grand assaut libérateur », attendu depuis tant de mois, chaque fois que le tir allié devenait plus intense. Le 10 avril, une fois de plus, leur espoir fut déçu. 
 
Trente jours encore les séparaient de la délivrance!
 
Leur rêve allait pourtant se préciser. Le 16 avril, Lecomte nota sur son précieux agenda : « Depuis plusieurs jours des nouvelles nous parviennent de différentes sources et nous laissent espérer que le dénouement du drame que nous vivons est proche. Est-il possible qu'un de ces jours nous apprenions que la guerre est finie et que chacun peut rentrer chez soi? Rien que d'y penser, c'est à en devenir fou! » Quelques jours plus tard, le 23, il parla d'une grande offensive qui devait avoir lieu le 29.
Cinq jours avant cette date, des « bruits circulèrent » : « Hitler était prisonnier dans Berlin. Gœbels était fichu le camp! » Ils se confirmèrent le 30 : « L'armistice a été proclamé en Italie, Musso* lini a été exécuté. Berlin est complètement pris. Hitler, devenu fou, s'est suicidé. Himmler a pris le pouvoir. L'Allemagne a demandé aux Alliés leurs conditions d'armistice! »
Les « fausses nouvelles » ne cessaient de prendre leur essor.
Au bas de sa page, M. Lecomte devait pourtant constater tristement ce soir-là : « Ici le canon tonne toujours! » 
 
Cependant les événements se précipitaient. Le martyre de Dunkerque approchait de son terme. En Allemagne, les armées russes et américaines avaient fait leur jonction sur l'Elbe à Torgau le 23 avril.
Berlin était tombé. Hitler et Mussolini étaient morts, Gœbbels s'était suicidé, les maréchaux von Rundstedt, von Kleist, Weichs, Sperrle, Leeb, List. et des centaines de milliers de soldats allemands étaient prisonniers. Le 4 mai, toutes les forces allemandes qui se trouvaient au Danemark, en Hollande occidentale et dans les poches isolées le long de la côte allemande de la mer du Nord firent leur reddition au 21e groupe d'armées. En France, l'écrasement des poches de Royan et de la pointe de Grave, la conquête de l'île d'Oléron, venaient de s'achever, libérant enfin l'accès du port de Bordeaux. Mais Frisius tenait toujours! 
 
Un dernier engagement mit aux prises dans la nuit du 4 au 5 mai une patrouille allemande et une patrouille du 1er bataillon du SIe au milieu des obstructions de la plage. L'un des nôtres fut tué mais les Allemands laissèrent quatre morts sur le terrain. Ce même jour, toutes les batteries de Dunkerque, dans un dernier sursaut, se déchaînèrent sur toute la périphérie du camp retranché, mutilant les villages et tuant en moyenne un soldat pour vingt civils.
Nulle part la vigilance ne pouvait se relâcher devant cette parcelle du territoire français — l'une des dernières — encore aux mains de l'ennemi.
Il avait encore neigé le 1er mai sur tout le nord de la France.
Dans la bourrasque, les Dunkerquois obligés de travailler pour les Allemands étaient, dira l'un d'eux, « sur des charbons ardents » malgré la neige. Enfin, après un dernier retour offensif, ce long hiver paraissait décidément terminé. Sur la plaine des Flandres maritimes, c'était maintenant l'éveil triomphal du printemps dans les pays du Nord. Le soleil couchant sur les inondations dessinait chaque soir un tableau féerique d'or, de vert et de bleu mélangés. A perte de vue, cette nappe d'eau était ponctuée par les clochers des villages et les toitures des fermes submergées, au-delà de laquelle s'élevaient, proches semble-t-il, mais toujours inaccessibles, les trois grands amers de Dunkerque : le phare, le beffroi souillé de sa zwastika en zinc et la flèche de l'hôtel de ville.
Le 2 mai, les civils assistèrent soudain à un curieux spectacle.
La Feldgendarmerie enlevait à tous les soldats leurs postes de T.S.F.
Les officiers eux-mêmes, si haut gradés fussent-ils, devaient eux aussi apporter les leurs. 
 
Le lendemain, les Allemands rendirent à des civils des tas d'objets hétéroclites : nos Dunkerquois enhardis leur raflèrent leurs poules et leurs lapins. 
 
Pour remplacer la radio, l'amiral Frisius continua à faire imprimer et diffuser sa feuille de propagande «Nouvelles de la Place». Le papier faisant défaut, elle fut certains jours rédigée au verso des imprimés provenant des contributions ou du Bicycle-club. Le 231e numéro fut l'un des derniers de ce journal dunkerquois bien imprévu. 
 
Le 6 mai, les internés de Malo obtinrent la permission de se rendre à l'hôpital pour y assister à une messe. A leur retour, ils rapportèrent que l'armistice allait être signé le même jour à midi, et que le combat cesserait immédiatement à Dunkerque. Il n'en était rien. Bien au contraire, ils subirent une débauche d'artillerie telle qu'ils n'en avaient jamais entendue. Elle se prolongea le 7. Pour décider, probablement, l'amiral allemand à capituler, comme ses chefs le faisaient au même moment, les Anglais bombardèrent une grande partie de la journée son quartier général et toute la digue. Ils n'y tuèrent heureusement qu'un chien.
Les avions anglais jetaient en même temps des tracts annonçant que si la place ne se rendait pas 2.500 bombardiers l'anéantiraient totalement. 
 
Mais c'est quand même la dernière fois. L'amiral allemand, le 8 mai, faisait savoir qu'il était disposé à déposer les armes. Quelques rares Dunkerquois purent encore le voir circulant dans Malo.
Dans les premiers jours de mai 1945, la situation des troupes allemandes prises au piège dans la poche de Dunkerque, comme des rats dans une ratière, était devenue en effet vraiment désespérée.
Quatre sous-marins de poche avaient néanmoins amené des stocks de ravitaillement et notamment des matières grasses qui faisaient cruellement défaut. A chaque arrivée, l'amiral Frisius recevait à sa table les deux marins constituant l'équipage, comme aussi il recevait chaque jour des détachements d'une quarantaine d'hommes des troupes de la garnison auxquels, après des distributions de biscuits et de cigarettes, il faisait des allocutions patriotiques destinées à leur remonter un moral plutôt déficient. Le 5 mai, son P.C. étant pris sous le feu de l'artillerie canadienne, l'amiral Frisius échappa miraculeusement à la mort et dans ses notes quotidiennes, encore inédites, nous trouvons : « Depuis longtemps le tir de l'adversaire n'a été aussi fourni, pendant que je m'habille intervient un bombardement violent de lourd calibre, au moins du 150, peut-être plus. Mon quartier général est visé, mon abri est touché à plusieurs reprises pendant que je suis au W.-C. »
Un coup à retardement blessa grièvement un de ses officiers qui était non loin de fuir, on le transporta aussitôt à l'hôpital. 
 
Le 7 mai, jour de la capitulation générale de l'Allemagne, l'amiral Frisius notait encore : « .La situation comporte que je sois mis à rude épreuve, l'issue ne fait plus aucun doute, seulement je n'ai pas abandonné l'espoir d'une retraite honorable bien que ma raison me dise que l'adversaire ne révèle ni la dignité, ni la grandeur qu'il y faudrait. » (sic).
Son chef d'état-major accompagné d'un lieutenant-colonel et du commandant de l'artillerie vinrent le trouver pour le « presser » de préparer la voie aux négociations.
« .Sous le feu extrêmement violent de l'artillerie canadienne, les pertes, disaient-ils, sont sensibles. La troupe n'est plus sûre.
Le grand amiral ayant déclaré que la lutte contre les puissances occidentales avait perdu son sens, ils voulaient épargner toute nouvelle effusion de sang aux soldats allemands. »
L'amiral déclara à ses commandants, sous la forme la plus incisive, « qu'ils n'avaient plus que l'honneur à perdre (par une capitulation) et qu'ils devaient lui consentir des sacrifices. L'adversaire veut des lauriers à bon marché. Il faut tenir quelques jours encore et si nous recevons l'ordre de cesser le combat, notre honneur sera sauf, nous pourrons partir la tête haute ».
« Mon appel, dit Frisius, a eu du succès. J'en étais fier, mais en même temps bouleversé, en raison de l'effort psychique pour agir sur mes soldats, effort soutenu du fait qu'ils étaient sur le point de succomber depuis longtemps. et j'étais heureux que personne n'ait succombé. »
Cependant il convient de mentionner qu'à tout hasard l'amiral avait donné secrètement la consigne à des soldats de confiance d'abattre, le cas échéant, ceux qui voudraient se rendre quand même.
C'est dans la matinée du 8 mai que l'amiral reçut du quartier général allemand l'ordre d'avoir à cesser le combat. Il convoqua alors tous les commandants de groupes pour leur en faire part.
« .Au cours de mon allocution pleine de gravité, note-t-il, on m'appela. Deux officiers, un Anglais et un Tchèque, venaient de passer les lignes et désiraient un entretien personnel. »
L'amiral fit conduire les deux parlementaires à l'hôpital en les prévenant qu'il irait les voir une demi-heure plus tard et il reprit sa conférence avec ses commandants.
« .Mon allocution avait touché mes officiers et beaucoup avaient les larmes aux yeux. Quant à moi, Dieu merci, je pus me dominer et je remerciai le Seigneur de m'avoir donné assez de force. Je pus donc, ajoute-t-il, me présenter aux parlementaires avec toute ma maîtrise. »
A l'hôpital l'entrevue fut brève, les deux officiers alliés demandaient à l'amiral sa signature comme preuve qu'il était prêt à se rendre.
Il la donna sans observation.
Le consul général de Suisse à Lille avait sollicité vainement l'autorisation d'assister aux conversations.
L'après-midi se passa pour les troupes allemandes en préparatifs en vue de la reddition. Déjà, sur certains points du front, l'on signalait l'apparition de drapeaux blancs hissés par elles malgré les ordres des officiers. L'amiral nota qu'il avait eu le regret d'avoir à faire figurer dans la liste des prisonniers les deux o.fficiers du sous-marin de poche entrés la veille à Dunkerque.
Le 8, à 16 heures, un message du quartier général tchèque devant Dunkerque annonce que les Allemands commencent le déminage d'une route d'accès et qu'il ne faut pas tirer sur eux. Toute fraternisation avec les soldats allemands est interdite. Personne n'est autorisé à entamer des négociations sur n'importe quelle matière. Le général Liska, commandant tchèque, avait également donné l'ordre de suspendre les tirs, tout en laissant bien entendu aux commandants de sous-secteurs la latitude de riposter si les Allemands les attaquaient.
Tout semblait donc devoir se passer simplement. Pour des raisons de sécurité, un cordon de troupes françaises entoureraient les limites du camp retranché. Il suffisait en fait de les maintenir sur les positions où elles se trouvaient. Les marins français occuperaient le port, conformément aux instructions fort précises qu'un officier de marine américain était venu apporter au capitaine de vaisseau Kolb-Bernard commandant le secteur maritime nord de la part du S.H.A.E.F.
et de l'A.N.O.X.F. 
 
Le général Liska avait fait parvenir à l'amiral Frisius des instructions précises prévoyant des modalités d'évacuation, d'abord les prisonniers de guerre, internés ou civils alliés, qui devraient sortir de Dunkerque le 9 mai, par l'itinéraire pont de Petite-Synthe, GrandMillebrugghe, et que des camions alliés iraient chercher à partir de 16 heures à Pont-à-Poissons. Le lendemain, 10 mai, la garnison allemande devrait se rassembler sur la route d'Ostende à partir de 5 heures du matin, à l'exception des unités retenues à Dunkerque pour le déminage sous les ordres d'un commandant du génie. Le désarmement devait commencer sur-le-champ. Toutes les armes individuelles automatiques, les culasses des canons et appareils de pointage, etc., devaient être déposés en des lieux désignés à l'avance, mais sous contrôle des autorités militaires anglaises exclusivement, à proximité du Pont-à-Roseaux et au Grand-Millebrugghe. Les Tchèques et les Français n'étaient pas autorisés à y assister.
L'artillerie cessa alors de tonner. Les quelques obstinés demeurés autour de Barbary et de Lecomte n'en croyaient pas leurs oreilles. 
 
Ils s'interrogeaient pour savoir si vraiment ils étaient enfin parvenus au bout de leurs misères! Dans ses carnets, Lecomte nota : « Nous nous demandions ce que cela voulait dire, quand nous vîmes les Allemands qui étaient dans le camp s'embrasser, pleurer, danser. Nous comprîmes que c'était fini. En quelques instants, des drapeaux français, anglais, belges et américains, improvisés, apparurent aux fenêtres. Nous entonnâmes la Marseillaise et l'Hymne à Jean-Bart! Dorénavant les Allemands n'assurèrent plus aucun service hormis la garde : ils passèrent leur temps à boire des liqueurs et à manger! » 

Le jour officiel de la Libération devait être le 9 mai. A 4 .heures, les .clairons allemands sonnèrent le « cessez-le-feu ». A Petite-Synthe, Barbary parcourut le camp en annonçant la nouvelle. Le capitaine allemand déclara de suite que les habitants étaient libres. Il se produisit, a noté le maire, une « volée de moineaux pour aller revoir les maisons évacuées depuis le 14 février! » Tout, hélas! y était saccagé.
Chacun s'employa à les réparer pour pouvoir y rentrer dans les jours suivants. Ces pauvres gens réalisaient, enfin, leur rêve. Ils avaient, depuis des mois et des mois, enduré d'innombrables privations, la perte de leur liberté, et de dangereux bombardements mais ils avaient sauvegardé leurs biens! Ils les retrouvaient malgré tout avec joie.
C'était une illusion! 
 
La conférence prévue pour la signature de la reddition avait eu lieu à 9 heures, la veille, à Wormhoudt. L'amiral Frisius arriva en retard. A la limite du front de la poche il avait été accueilli par deux officiers anglais et tchèque. Le trajet jusqu'à Wormhoudt s'était, dira Frisius pour s'excuser, «effectué dans une abominable voiture allant à une allure de corbillard».
A 9 h. 20, à Wormhoudt, l'amiral Frisius avait fait son entrée dans la salle à manger, du quartier général tchèque où se trouvaient réunis le général Liska, le général anglais Waller, commandant l'artillerie des forces alliées de Dunkerque, le colonel Bleaker, le lieutenant-colonel Lehagre et le capitaine de corvette Aclocque. L'amiral allemand était accompagné de son chef d'état-major le capitaine de vaisseau Schneider, commandant en second de la place de Dunkerque.
Dans une salle voisine, des officiers allemands et tchèques discutaient les points de détail de la reddition.
Frisius, en tenue d'officier de la Kriegsmarine, casquette, manteau et bottes, arborait un sourire ironique. Il s'appuyait sur une canne.
Schneider, plus renfrogné, paraissait moins à son aise. Il avait joué dans la défense un rôle très important. C'est aussi lui qu'on accusait d'avoir vivement poussé Frisius, au mois de septembre, à exécuter de fond en comble, des destructions du port de Dunkerque.
L'amiral Frisius, en entrant dans la salle, salua avant de se découvrir, la main élevée à la hauteur de la tête. On crut un instant qu'il allait ajouter : « Heil Hitler! » Il n'en fut rien fort heureusement.
L'interprète tchèque lui présenta tous les officiers présents, que Frisius regarda avec flegme. Il eut un sourire indéfinissable en se tournant vers le commandant Aclocque, puis il sortit son monocle et" attendit. Son chef d'état-major arborait la même tenue, mais il ne fut pas présenté et ne salua pas. Quelques minutes après entrait, enfin, un colonel de la Wehrmacht.
La cérémonie fut courte. Le général Liska qui, on ne sait pourquoi, avait demandé au commandant Aclocque de ne pas prendre la parole, dit quelques phrases en tchèque que l'interprète traduisit en allemand. 
 
L'amiral Frisius remit alors l'acte de reddition qu'il avait signé avant la réunion. Liska le contresigna, puis le mit dans sa poche et personne ne revit plus jamais le document. Le général tchèque prononça ensuite une très courte allocution et précisa les conditions de la reddition.
L'émouvante cérémonie qui rendait la liberté à Dunkerque venait de prendre fin.
A la nouvelle de la reddition de Frisius, les Dunkerquois évacués manifestèrent le désir de rentrer de suite dans leur ville. Ceux qui y étaient demeurés croyaient de leur côté qu'ils pourraient y rester.
Mais on estimait à près de deux cent mille le nombre de mines à déblayer. Il ne s'agissait pas de risquer des tragédies comme celles dont Bergues avait été le théâtre au mois de septembre précédent.
Bien au contraire, l'on décida de procéder sur-le-champ à l'évacuation des quelques centaines de civils demeurés dans la poche. Tel était l'argument officiel. Il y en avait aussi un autre plus discret : la recherche de ceux que l'on accusait à tort ou à raison de « fraternisation » ou de collaboration avec les Allemands. 
 
Le 9 mai, M. Lecomte était informé à Malo par les Allemands que l'évacuation de la population civile, demeurée à Dunkerque, avait été décidée par l'état-major anglais. « La consternation et le découragement éclatèrent. Nous décidâmes de ne partir que par la force et sous la menace d'être mitraillés ! Il fallut néanmoins s'exécuter. »
Entassés pêle-mêle dans des camions, nos malouins furent transportés à Hazebrouck. Un copieux repas leur fut servi, tandis que la Sécurité militaire vérifiait leurs papiers. Quelques-uns furent priés de rendre des comptes aux cours de justice, tandis que la plupart gagnaient le centre d'accueil de Lille.
A Coudekerque, il fallut toute l'autorité morale du curé de la paroisse pour que les habitants acceptassent l'ordre d'évacuation transmis d'abord en vain, par un jeune capitaine français, puis ensuite plus énergiquement par un officier de gendarmerie.
Les choses ne se passèrent pas non plus facilement à Petite-Synthe.
Presque aucun de ceux qui y étaient demeurés n'avait à se reprocher quoi que ce soit au point de vue patriotique. Ces jardiniers et fermiers s'étaient laissé enfermer pour sauvegarder leurs bêtes et leurs avoirs.
Leur maire était revenu, volontairement, prendre sa place parmi eux.
Lorsque, le 10, on leur fit part qu'ils devaient évacuer la ville en n'emportant chacun que trente kilogrammes de bagages, ils décidèrent unanimement de ne pas l'accepter.
Le 11, un officier anglais s'en vint avec sept camions pour les emmener. M. Barbary lui fit part de cette détermination « qu'il comprit difficilement, nota le maire, car il ne connaissait pas notre langue et moi je ne parlais pas anglais ». Il partit à Malo chercher un officier français.
« Vers 10 heures du soir, continue M. Barbary, je vis arriver près du camp M. Marant, sous-préfet, un capitaine français et d'autres personnalités. Je donnai l'ordre aux civils de rentrer dans le camp et reçus M. le Sous-préfet que je connaissais très bien. Il me dit qu'il était étonné de notre refus d'obéir à l'ordre des alliés. Je demandai les motifs de cette évacuation en lui disant que nos habitations étaient réparées et prêtes à nous recevoir et que nous demandions simplement de rentrer chez nous et à nous remettre au travail. Il me déclara qu'il n'avait pas de réponse à me donner ! Le capitaine français voulut m'arrêter. La population s'y opposa et me fit rentrer de force au camp.» Devant une attitude aussi résolue, M. Marant et les autorités durent repartir. 
 
Le lendemain, vers 10 heures, le colonel Lehagre, qui commandait les troupes françaises, vint à son tour voir M. Barbary. Il tenta d'expliquer que l'évacuation avait été ordonnée parce qu'un grand nombre d'évacués jalousaient ceux qui étaient demeurés sur place.
Il lui demanda d'amener ses concitoyens à respecter la décision des autorités anglaises. Le colonel insista, en disant que ceux qui demeureraient dans la poche ne seraient plus ravitaillés. Cette menace laissa le maire parfaitement indifférent. « Il nous prenait, nota Barbary, pour des « meurt-la-faim » et il fut parfaitement stupéfait lorsqu'il apprit que ces bons résistants d'un nouveau genre avaient caché jusque-là « 650 lapins, 375 poules, des canards, oies, chèvres et même des vaches et six chevaux. » Après lui avoir exposé cette situation, le maire demanda s'il serait possible en cas d'évacuation, d'atteler les chevaux et d'emporter les bêtes, en plus des fameux 30 kilogrammes. Le colonel promit d'en référer aux autorités anglaises. Il ajouta que l'évacuation serait de courte durée et que, pendant celle-ci, tous les avoirs seraient protégés, le camp devant être gardé par la police française.
Le 13, à 11 heures, un motocycliste apporta un pli officiel. Le départ devait avoir lieu à 15 heures. Chacun ne pouvait finalement emporter que 30 kilogrammes! A 16 heures, les camions militaires arrivèrent.
Un garde mobile armé se trouvait à côté de chaque c hauffeur. Un autre, à l'intérieur, surveillait les évacués.
A l'arrivée à Hazebrouck, la réception fut « très froide ». La police voulait inculper dix civils de rebellion. M. Barbary prit la pleine
responsabilisé de ce qui s'était passé; il écrivit dans ses notes : « Les inspecteurs se sont montrés « sauvages et barbares envers certains civils JJ. Devischère, Sonnoye, Marquise et moi-même avons été victimes de violences et voies de fait inoubliables! » Finalement, et puisqu'il prenait la responsabilité de s'être opposé à l'évacuation, M. Barbary fut seul arrêté. On le transporta à Lille, au 2e bureau militaire, qui le relâcha immédiatement.
Ce fut seulement le 31 mai que le maire obtint l'autorisation de rentrer dans sa commune. Il passa d'abord chez son frère, où il ne trouva que « ruine et désolation JJ. Lorsqu'il revint au camp où il avait laissé ses affaires, il eut « une cruelle déception ». Tout « était retourné et une grande partie du ravitaillement avait - été pillée » !
Il fit part, a-t-il écrit, à la police de cet état de choses. Il porta plainte contre inconnu. Il n'obtint, bien sûr, jamais la moindre réponse!
La police, qui brutalisa sans raison cet homme courageux, n'avait pas su tenir sa promesse de sauvegarder ses biens! Peut-être était-il nécessaire qu'il en fût ainsi. Son obstination à demeurer sur place, pour protéger ses concitoyens et y maintenir une autorité française, prenait la valeur d'un symbole puisqu'il n'en avait retiré aucun profit! C'est donc avec raison que les habitants de Petite-Synthe le réélurent maire par la suite. Il mourut, en remplissant cette charge, entouré de regrets universels. Un beau portrait, qui le représente, décore aujourd'hui la salle des fêtes de son hôtel de ville.
Arrêtons ici l'histoire, trop longue, de l'occupation de Dunkerque. 
 
Et convenez avec moi qu'au terme de son martyre et à la veille du gigantesque effort de reconstruction qu'elle poursuit actuellement, ..la vieille cité de Jean Bart et des corsaires avait bien mérité la citation que lui décerna le gouvernement de la République. Relisons-la ensemble, si vous le voulez bien, ce sera la plus belle conclusion qui se puisse trouver au terme de ces douloureux souvenirs : Avant-poste du territoire, toujours placée à la pointe du combat, sacrifiée à l'intérêt supérieur de la Nation; Bombardée et détruite au cours des opérations de mai et de juin 1940 qui devaient permettre aux forces britanniques et à certaines forces françaises de se replier en Angleterre pour y continuer la lutte; Soumise durant cinq ans à des raids aériens incessants, libérée la dernière ville de France, après avoir été dans sa cité et dans son port systématiquement détruite et pillée par un ennemi aux abois; Demeurera par le courage, l'abnégation, l'héroïsme de ses habitants le pur symbole des hautes vertus françaises. 
 
En écrivant sur son sol une nouvelle page de gloire, la cité de Jean Bart a, encore une fois, bien mérité de la Patrie.

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