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jeudi 26 février 2015

L'épopée des Fusiliers-marins : VIII - l'enfer de Dixmude

VIII. - L'ENFER DE DIXMUDE
Bientôt, les Allemands mettent en batterie de l'artillerie lourde : 105, 150, 210 et jusqu'à du 280, pour se livrer à un bombardement intensif de Dixmude et des tranchées environnantes. L'Hôtel de Ville reçoit une des premières « marmites », dont l'explosion tue 17 hommes et en blesse 26 autres.
Le lieutenant de vaisseau Sérieyx fut le seul à en revenir. Projeté à terre par la secousse, il eut, en se relevant, la pénible surprise de voir le fourrier avec qui il parlait gisant à son côté, la moitié de la tête emportée ; un autre, les yeux fixes, grands ouverts, avait un énorme morceau de fer planté dans le front; celui-ci retenait à deux mains sa cervelle, celui-là qui criait : « Ma jambe ! J'y suis » Visions d'horreur, mais auxquelles on s'endurcit assez vite. 


Après quoi, attaques renouvelées de jour et de nuit, tranchées constamment prises et reprises, mais finissant toujours par nous rester. Combats furieux, dans lesquels nos matelots se ruaient comme à l'abordage, creusant chez l'ennemi de profonds sillons, malheureusement rebouchés presque aussitôt : il était tellement plus nombreux que nous! La baïonnette y jouait le rôle le plus important, et c'était à qui des « Jean Le Gouin» — équivalent maritime du « poilu » - embrocherait le plus de Boches. Au vingtième, un Breton devint subitement fou furieux, tandis que l'arme d'un petit Parisien se brisait dans le ventre de son cinquième Wurtembergeois : « M.! — s'écria ce gavroche incorrigible — voilà que j'ai perdu mon épingle à chapeau! » Et prenant son fusilcomme une massue, il continua de se battre. Ailleurs, un marin désarmé faisait le coup de poing contre trois Allemands. Des traits pareils, on en citerait jusqu'à demain. Et sortis de là, ils retrouvaient encore leur vieille gaieté française, témoin la chanson ci-dessous, rimée dans la tranchée, sur l'air : Auprès de ma blonde: 

Sur les bords de l' Yser 
Les marins ont tenu 
Les Allemands en arrière,.
Si bien qu'ils n'ont pas pu 
Traverser la rivière 
Comme ils l'avaient convenu.
S il* l' bord de l' Yser-e 
Contre Jean i' s' sont butés, 
Et Jean, sans s'en faire, 
S' creusa des tranchées.
Le plus mocK dans l'affaire, 
C'est qu' l' vieux maît' commis 
Etait loin sur l'arrière, 
Et l' pinard avec lui!
Et la flott' d' la rivière 
Charriait des corps pourris.
Su' l' bord de l'Yser-e Jean, 
qu'avait la pépie, 
Par les meurtrières 
R'cueillait l'eau d' la pluie. 
 
La pression des Allemands devenait de plus en plus écrasante. Le 22, ils réussirent à percer les lignes belges et à prendre pied sur la rive gauche de l'Y ser, dans la boucle que celui-ci forme au Nord de Tervaete. Menacé d'être tourné, l'amiral envoie les deux bataillons Rabot et Jeanniot, pour enrayer l'infiltration et établir un front d'arrêt de ce côté.
Vivement menée, l'affaire réussit, malheureusement au prix des sacrifices les plus pénibles. Tués : environ 100 hommes par compagnie, les lieutenants de vaisseau Cherdel, de Chauliac et Féfeu, les enseignes Sérieyx (cousin du lieutenant de vaisseau), Vigouroux, l'officier des équipages Hervé, qui tombe en criant à ses hommes : « Mes enfants, vengez-moi!», et l'enseigne Carrelet, ce dernier emporté à l'ambulance où il mourut « d'une mort héroïque et sainte ». Le 23, est tué par un obus le lieutenant de vaisseau Payer, vaillant officier qui s'était offert des premiers pour venir combattre à terre. 
 
Mais que deviendrait-on quand l'ennemi aurait établi des batteries qui nous prendraient à revers?
C'est alors que le quartier général belge recourut au moyen suprême, consistant à submerger les terrains en contre-bas de la mer. Les écluses de Nieuport furent ouvertes et, de proche en proche, l'inondation se « tendit », semblable à une étoffe que l'on déploie très lentement. De rage, nos adversaires se rabattirent sur Dixmude, et ne laissèrent plus un instant de répit à la brigade, dont la tâche devenait de plus en plus lourde au fur et à mesure que ses forces allaient s'épuisant. 
 
« Dimanche dernier, dans la nuit — écrit un de mes correspondants — comme nous venions d'être relevés, il a fallu retourner à la tranchée et repousser un terrible assaut. D. a été magnifique.
Nous avons fait prisonniers un capitaine, un lieutenant et 200 hommes qui méritaient d'être fusillés, ayant été trouvés porteurs de balles dum-dum. » 
 
Car les Allemands continuaient d'avoir recours aux moyens les plus déshonorants, surtout lorsqu'ils étaient employés par un major de la Garde, comme le Herr Graf von Pourtalès, qui criait, en excellent français : « Ne tirez pas, nous sommes des Belges ! » Mais il fut démasqué par le « Wer da?» d'un de ses hommes, et abattu comme un chien par un de nos officiers qui cueillit sur lui des dépouilles opimes : « un beau sabre armorié et damasquiné, une paire de jumelles à prisme, un jeu complet de cartes de Belgique au 60 000e et une lampe électrique perfectionnée, le tout gluant de son sang, mais à la guerre, il ne faut pas être trop difficile ». 

 in : Commandant Émile Vedel -  "Nos marins à la guerre (sur mer et sur terre)... " , Payot, Paris,1916

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