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jeudi 26 février 2015

L'épopée des Fusiliers-marins : IX - alerte sur alerte

IX. — ALERTE SUR ALERTE
Dans la nuit du 25 au 26, se produisit une alerte encore inexpliquée. Une colonne ennemie, forte d'un demi-bataillon, trouva le moyen de s'introduire en ville, soit qu'elle ait réussi à se faufiler entre deux tranchées dont la défense était harassée, soit par un souterrain aboutissant aux caves de certaines maisons suspectes. Refoulant tout devant eux, les Allemands parvinrent jusqu'au pont-route, où la sentinelle fut tuée. L'enseigne de vaisseau de Lambertye, qui veut, nouvel Horatius Coclès, leur barrer le chemin à lui tout seul, tombe percé de deux coups de baïonnette, - auxquels il échappa miraculeusement. Au bruit, tranchées et mitrailleuses de la rive gauche ouvrent le feu et couchent les trois quarts des assaillants par terre. 
 
Mais une centaine passent et continuent droit devant eux, tirant sur tout ce qu'ils rencontrent. 
 
C'est ainsi que sont fusillés à bout portant le médecin principal Duguet-Leffran (tué) et l'abbé Le Helloco, aumônier du 2e régiment (blessé). Un peu plus loin, ils surprennent et emmènent le capitaine de frégate Jeanniot, de repos cette nuit-là, qui sortait pour mettre en action la réserve du secteur. Puis les Allemands, avec quelques Belges et marins qu'ils ont ramassés chemin faisant, vont se raser derrière une haie, où ils sont découverts au petit matin et bientôt cernés. Avant de se rendre, ils eurent malheureusement le temps d'assassiner une partie de leurs prisonniers, dont le commandant Jeanniot. L'amiral fit exécuter séance tenante un certain nombre de ces misérables, en attendant que la gendarmerie eût établi le plus ou moins de responsabilité des autres. Et les officiers de la brigade, les rares qui survivent à l'enfer de Dixmude, se demandent toujours si cette échauffourée n'était pas une répétition préparatoire à la surprise du 10 novembre. 
 
Depuis longtemps, la ville n'est plus qu'un amas de briques et de moellons noircis par le feu, d'où s'échappent de lourdes fumerolles, comme d'un volcan mal éteint. Demeurent seuls debout quelques pignons veufs de leurs toitures, avec des châssis de fenêtres vides qui pendent lamentable- ment. D'immenses entonnoirs, creusés par les « marmites », coupent les rues : au fond de l'un d'entre eux, gît une charrette et son attelage. Blessé par deux balles de shrapnell, le lieutenant de vaisseau de Meynard est porté dans une maison un peu plus épargnée que les autres, mais pendant que le docteur Lecœur achève son pansement, tous deux dégringolent dans la cave, et ce ne fut pas sans peine qu'on parvint à les en retirer. A un moment donné, nous manquons d'être enfoncés du côté du cimetière, où le lieutenant de vaisseau Martin des Pallières, après avoir repoussé plusieurs attaques d'une violence inouïe, est coupé en deux par un boulet. Le jour suivant, ce sera ailleurs qu'il faudra tenir bon, car les Allemands ne nous laissent plus une minute de répit, tournant autour de Dixmude comme une bande de chacals qui attendent l'heure de la curée. Des troupes fraîches, ils en amènent constamment et toujours, alors que, semblable à l'écueil qui s'émiette sous le refrain des vagues perpétuellement renouvelées, la brigade s'épuise, fond comme de la cire. 
 
Tant pis ! On en sera quitte pour se dédoubler, par un prodige que va nous expliquer le quartier-maître-fourrier M. F., déjà cité: «3 heures après-midi. Je vous écris sous ma tente de toile cirée et dans celle des événements, — mauvais calembour, sans doute, mais que les circonstances rendent presque sublime. La situation n'est pas brillante, et si je réchappe de ce coup-là, c'est que je suis «increvable». Nous nous battons depuis hier soir, et ne restons plus ici, dans ce coin de tranchée, que sept malheureux « Jean Le Gouin », dans l'eau jusqu'au ventre, très gais quoique ça, fumant et « bouffant » commé quatre, tout en veillant à ne pas nous laisser cerner. Moi, pour me distraire, je note ce qui se passe. - 4 heures. Le reste de la compagnie est en tirailleurs sur notre gauche. J'envoie demander du renfort, mais le «type» est tué. Je m'y glisse moi-même ; on me promet de ne pas nous oublier, dès que la chose sera possible. — 4 h. 25. Nous ne sommes plus que deux, et les Boches arrivent en rampant. Pour donner l'illusion du nombre, nous prenons chacun deux fusils et tirons à toute vitesse, un fusil contre chaque épaule, en courant derrière une haie. 
 
L'ennemi s'arrête et rebrousse chemin. Arrive une escouade de renfort, il était temps. Je ne sais plus exactement ce qui s'est passé ensuite, ayant dormi onze heures d'une traite : 35 hommes manquent à l'appel, mais nous avons fait 300 prisonniers et pris 5 mitrailleuses. » On sent quand même que la fin approche. Les officiers en ont conscience et certains inscrivent à tout hasard des rencontres de camarades, dont chacune menace toujours d'être la dernière. « Notre aumônier passe (l'abbé Pouchard, du 1er régiment), venant des lignes avancées, infatigable malgré le surmenage. Un serrement de mains aussi à de Malherbe et à d'Albiat : nous sommes les trois seuls capitaines du régiment primitif ! Puis je bavarde un quart d'heure avec ce brave de Montgolfier, aussi plein d'allant que jamais ; nous ne nous reverrons plus. » Mais rien ne peut ébranler le moral de pareils hommes, chez qui la mer a trempé les âmes à toute épreuve. Ainsi, le même qui se livrait aux mélancoliques réflexions ci-dessus, continue par cette boutade : « Fait la connaissance de Grégoire, petit lieutenant d'artillerie belge, qui a la spécialité de bombarder les nids à mitrailleuses des Allemands. Il s'est mis en tête de démolir une grange occupée par l'ennemi, et vient s'installer dans la cour de la ferme où nous sommes en train de préparer le déjeuner. Nous prévoyons le résultat : la grange lui rira au nez, et dès qu'il aura déguerpi, son panier une fois vidé, c'est nous qui trinquerons de la réponse. Elle ne se fait pas attendre. Un premier obus tombe dans les étables et blesse un homme. 
 
Un second éborgne la maison. Hâtons le déjeuner, ce serait dommage de perdre nos belles pommes de terre si bien dorées. Vlan ! et v'lan ! Un obus dans le grenier, un autre devant la porte. Impossible de tenir. Je renvoie mes hommes aux tranchées et vais chercher mon plat. Mais un obus entre en même temps que moi dans la cuisine et renverse le cuisinier d'un éclat dans le dos. Mon ordonnance et moi le portons dans la cave, en attendant une accalmie qui permette de l'évacuer. Et nous filons nous terrer dans nos trous, sans, bien entendu, lâcher les frites, pendant que quatre ou cinq rafales pleuvent sur la case. Et tout cela, c'est la faute à Grégoire ! »

 in : Commandant Émile Vedel -  "Nos marins à la guerre (sur mer et sur terre)... " , Payot, Paris,1916

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