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vendredi 27 février 2015

Chronique flamande : l'édifiante aventure d'Arnulphe-le-Simple (1072)



in "Chroniques et traditions surnaturelles de la Flandre". tome 3 par M. S.-Henry Berthoud ; publiées par M. Ch. Lemesle, Werdet éditeur, Paris, 1831-1834


Comment un vieux carme contait l'histoire d'Arnulphe-le-Simple. Nous tâcherons de conserver au dire du chroniqueur, sa grâce et sa naïveté.


« Nobles sires et gentes damoiselles,

« Oncs'il vous advient d'ouïr devers la nuitée doléan ceinte use de vieille femme qui requiert de votre merci un morceau de pain et un escabeau sous le mantel de la cheminée , le tout à cette fin de ne point trépasser de famine et de froid, sus! mandez à vos pages, varlets et gens d'armes, de hucher la herse et d'abattre le pont-levis. S'ils tardent par trop, sus allez les hâter par vos paroles, et si l'occasion le requiert, ouvrez vous-même l'huis de votre châtel.

« Sus allez tôt et de votre main , ainsi qu'il vous en est fait conseil, ouvrir l'huis de votre logis, car sans cela il pourrait vous advenir ce qu'il est advenu au comte de Flandre, Arnulphe du surnom de Simple.

« Oyez, oyez, c'est une histoire lamentable et véridique et de laquelle il se trouve bon. édifiant et salutaire de se ramentuvoir. Je l'ai ouï conter à un saint frère quêteur de l'ordre des Carmes , en la saison hyémale de l'an dernier. Or, le dit frère quêteur de l'ordre des carmes était mieux disant que onc ne le fut docteur de Sorbonne emmitoufflé d'hermine.

«Voici mon déduit, ainsi que je l'ai retenu en remembrance.

« Messire Robert, seigneur de Frise, au trépassement de son frère monseigneur Bauduin de Mons, comte dé Flandres , avait requis d'être fait tuteur des deux enfans d'icelui ; à savoir : Messeigneurs Arnulphe et Bauduin, ce que voulut empêcher, à bon escient, madame Richilde, veuve du défunt.

« Dont se voulant venger sir Robert-le-Frison , à cause du tort que ladite dame lui faisait, la chassa et lui fit une guerre sanglante qui mit le pays de Flandre en désarroi.

« Nonobstant qu'il fut encore en grande jeunesse, messire Arnulphe-le-simple, de ce renom pour la simplesse de son coeur et la droiture de sa justice, fit serment, par Notre Dame, de traiter ainsi qu'il le devait monseigneur Robertle-Frison, lequel, au lieu de se montrer bel oncle, au rebours , pourchassait de guerre à outrance ses neveux orphelins de leur père.

« A ces propos merveilleux de la part d'un jeune sire , madame Richilde se mit à deux genoux, bénissant la vierge et les saints pour lui avoir octroyé tel fils, et puis elle alla quérir de ce pas l'épée de défunt monseigneur Beauduin-de-Mons, non sans pleurer à sanglots. —Allez , dit-elle, allez, cher fils, que saint Michel vous protège et vous bénisse ; car vous m'avez fait aujourd'hui liesse telle que je ne devais plus en espérer dans mon veuvage

« Pour lors, les seigneurs qui relevaient du duché de Flandre, à l'ouïr de ce qui vient d'être raconté, accoururent de toutes parts en hâte, et avec force d'hommes d'armes écu à la selle et lance au poing.

« Seigneurs et vassaux firent si bien leur office, que le déloyal Frison perdit, en la durée d'un mois, deux batailles rangées.

« II advint donc découragement parmi ceux de Robert, et confiance et jubilation parmi ceux d'Arnulphe,

« Aucun ne mettait en doute la défaite des Frisons repoussés quasiment tout à fait hors du pays de Flandre.

« Et à une vesprée, il devisait avec ses premiers vassaux, s'enquérant des plus sages ce qu'il serait convenable de faire à son oncle Robert, lequel serait le lendemain,sans nul doute, en son pouvoir, lorsqu'une vieille femme s'en vint geindre à l'huis delà tente, demandant un morceau de pain pour se racheter la vie.

« Au lieu de la prendre en pitié,monseigneur Arnulphe, tout occupé de ses desseins de guerre  et de victoire, la rudoya de façon discourtoise, et comme elle ne se taisait ni s'en allait, la frappa, tout en colère, du plat de son épée.



« Elle tomba aux pieds du jeune sire, murmura ces mots : « Sans lignée, sans duché, sans vie,» et rendit l'ame.

« Et le lendemain, monseigneur Beauduin-le-Frison, debout au milieu du champ de bataille, disait aux siens : Vous ferez faire en l'abbaye de Saint-Bertin, à Saint-Omer., une belle sépulture pour mon neveu Arnulphe. Je veux qu'il y soit sculpté en marbré avec une épée à la main, car il était brave chevalier, et mieux faisant qu'aucun autre. C'est miracle de Dieu, si je l'ai vaincu, mais non pas miracle qu'il ait trépassé en ce jour, accoutré d'un horion de lance, car il était toujours en plein milieu de la mêlée.

« Et maintenant je suis comte de Flandre, car il ne reste plus que mon autre neveu Beauduin, et pour icelui point n'en ai peur : vienne quatre semaines, et il échangera son chapeau de comte contre une couronne de moine.

« Il advint ainsi que monseigneur Robert-le-Frison avait dit :

« Et quand le jésuite se trouvait, à ce point de son histoire , il ajoutait sans marque :

« Quelle était la femme cause de la perte de monseigneur Arnulphe-le-Simple ? Sorcière , sainte revêtue d'apparence chétive , ou tout bonnement pauvre femme en détresse ?

« Aucun ne le sait, aucune ne le saura ; mais il faut tirer d'icelle véridique et édifiante histoire cette sage sentence, que pauvres gens et frères quêteurs ne doivent être ni menés durement, ni renvoyés sans aumône. Car il en peut arriver malheur bien grand comme on le reconnaît, sans compter que l'on se ferme la voie du salut, et que l'on contredit aux préceptes de notre seigneur Jésus-Christ, qui recommande de donner à manger à ceux qui ont faim et à boire à ceux qui ont soif. »

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