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vendredi 27 février 2015

chronique flamande : La chaire grise du château d'Esnes, le Diable et saint Vaast

in "Chroniques et traditions surnaturelles de la Flandre". 3  par M. S.-Henry Berthoud ; publiées par M. Ch. Lemesle, Werdet éditeur, Paris 1831-1834




LA CHAIRE GRISE.
LÉGENDE CAMBRÉSIENNE.

Le château d'Esnes est une de ces vieilles habitations féodales que l'on rencontre si fréquemment dans la Flandre. Au rebours de la plupart des autres forteresses, on a bâti celle-là au fond d'une vallée que des hauteurs dominent de toutes parts ; et ses murailles de pierres blanches énormes, loin d'être noircies par le temps, se détachent éblouissantes sur la verdure sombre d'un bois immense. On ne connaît pas l'époque précise où fut construit le château d'Esnes, et son architecture, pleine de bizarrerie et d'un caractère particulier, ne donne aucune lumière à cet égard.

A l'extrémité septentrionale du château , et par une exception dont il est difficile de se rendre compte,s'élève une petite tourelle construite en grès, et dont les formes élégantes et légères présentent avec le reste du manoir un contraste des plus singuliers. Ses ogives, à triples colonnettes, sont unies entre elles par une tête d'une expression bouffonne, et sur les parois , des figurines d'un travail exquis joignent leurs mains dans l'attitude de la prière. L'oeil, blessé par la blancheur uniforme de tous les objets qui l'entourent, se repose avec charme sur cette délicieuse petite construction , qui rappelle par sa forme ce qu'on nomme, en architecture militaire, nid d'hirondelle, mais qui ne peut servir en aucune façon à la défense du manoir. Les habitants du pays désignent cet objet sous le nom de caiere grisse (chaire grise), sans doute à cause de la couleur des grès avec lesquels on l'a construite.
Les Flamands aiment trop le merveilleux pour ne point expliquer par l'intervention du diable l'origine de la Chaire Grise ; et voici la tradition répandue à cet égard :

Lorsque saint Vaast, l'apôtre de la Flandre, vint prêcher le christianisme dans ce pays barbare, ses miracles, bien plus encore que ses prédications, convertissaient les sauvages Nerviens. Satan poussa des cris de douleur envoyant ceux qu'il regardait naguère comme une proie certaine courir au-devant du saint évêque, et recevoir de lui le baptême et la vraie foi. Il résolut j pour maintenir sa puissance chancelante , d'opposer miracle à miracle ; et, pour cela, il fit tomber le feu du ciel sur le château d'Esnes, dont il ne resta bientôt plus pierre sur pierre. Le baron d'Esnes , propriétaire de ce manoir, était un nouveau converti;il courut tout en larmes se jeter aux pieds de saint Vaast, en le suppliant de reconstruire son château par un miracle. Le saint répondit au nouveau chrétien par une remontrance paternelle, et lui prêcha la résignation aux décrets de la volonté divine.

Comme le baron d'Esnes s'en revenait triste et désappointé, le diable lui apparut. Il s'offrit de reconstruire en une nuit le château brûlé, si le baron voulait abjurer sa religion nouvelle. Le baron accepta le parti, et, le lendemain, à la grande surprise de tout le pays, le château d'Esnes, reconstruit d'une façon nouvelle, apparut au lieu des ruines fumantes et des débris qui la veille couvraient la terre.

Une merveille si grande ébranla beaucoup les témoins du refus qu'avait fait saint Vaast d'en opérer une semblable. L'apôtre, pour détruire cette mauvaise impression, se rendit au château d'Esnes; et, comme on lui refusa l'entrée, il s'adossa contre les fortifications, pour parler à la foule accourue de toutes parts. Tandis que le saint homme faisait une exhortation à ces chrétiens chancelans dans leur foi nouvelle, un rayon brûlant de soleil vint tomber sur la tête chauve du vieillard : soudain, quatre anges descendirent des cieux, et construisirent autour de lui la Chaire Grise. A ce miracle, dont plus de quatre mille personnes furent témoins, dit la tradition, tas blasphèmes se changèrent en prières; et tous ceux qui n'avaient point encore reçu le baptême le reçurent aussitôt des mains de saint Vaast. Le baron d'Esnes ne put résister lui-même à cette preuve de la puissance de Dieu; et le diable, confus et chassé avec quelques gouttes d'eau bénite, s'en retourna aux enfers.

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