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mercredi 5 avril 2017

La rue des Casernes de la Marine, à Dunkerque en 1940



 Dunkerque, ville portuaire mais surtout ville de garnison, n'échappait à une certaine forme de sociabilité. La rue des Casernes de la Marine, que les Dunkerquois surnommaient "la rue des m'tites jupes" était l'un des lieux les plus célèbres de la ville pour les maisons closes. Les événements de la dernière guerre ne bouleversèrent que "tardivement" cette activité économique... Retour sur le témoignage de l'historien Albert Chatelle sur un monde disparu.



In A. Chatelle « Dunkerque ville ardente, mai – juin 1940 », éditions Ozanne, Paris, 1950, 317 pages, pp. 41-43

Dans un autre quartier de la ville, une rue « spéciale » mérite elle-aussi peut-être, quelques lignes prudentes ; sa réputation était bien établie.
 
La rue des Casernes de la Marine, car c’est d’elle qu’il s’agit, était « en temps de paix » l’une des rues les mieux éclairées de la ville car chaque maison tenait à y avoir sa lanterne personnelle, bien distincte de ses voisines, sans doute à l’intention des myopes ou des presbytes ; les numéros qui s’y trouvaient peints sur le ventre de globes rutilants étaient de taille respectable – peut-être n’y avait-il que cela de respectable dans tout ce quartier réservé.
 
Soumis à l’ordre prescrivant tout éclairage public, les industriels de cette rue si accueillante se plongèrent dans le noir ; c’était pour eux une couleur anormale. Mais l’éclairage à l’intérieur était resté éblouissant ; chaque porte qui s’ouvrait sur un visiteur dessinait sur le pavé de la rue un rectangle lumineux capable de guider les pas les plus incertains.
 
Alors que les rues étaient restées silencieuses et désertes dès la nuit tombée, c’était grand émerveillement que de voir la foule bruyante qui se pressait dans les salons. Il y avait peu de Dunkerquois sans doute, mais force militaires de tout grade et la marine y avait sa bonne place.
Sans les lustres auréolés de satin chatoyant, l’on se serait cru dans une réunion publique à la veille d’une élection, mais ici au moins, il y avait de la musique, les postes de radio rivalisaient avec les phonographes aux disques langoureux.
 
Le « 2 » était réputé pour son luxe et, détail authentique, le patron de son vrai nom d’appelait Bonnamour ; on y avait du violon toute la nuit, comme l’on disait au grand siècle – parfois même plusieurs formant orchestre improvisé par des marins ou des militaires. Au rez-de-chaussée, les connaisseurs bavardaient agréablement avec les dames du lieu en toilette d’intérieur évidemment, autour de petites tables. Les salles fleuraient les bons parfums et les cigarettes de la Royal Navy. Il faisait bien chaud, l’on se mettait à l’aise, les soucoupes s’entassaient les unes sur les autres – elles aussi. – Seul endroit de la ville où l’on mangeait encore d’excellentes pâtisseries, l’on y dansait et si l’on y entendait une détonation, c’était une bouteille de Champagne qui voulait imiter la DCA. Et puis, pour les âmes tendres désireuses de s’épancher en confidences, il y avait des coins douillets dans les étages réservés à leur intention.
 
Mais au milieu de ces délassements, les sirènes – celles des alertes bien sûr – se firent entendre de plus en plus fréquemment, puis ce fut le canon de la DCA. Le cas avait été prévu.
 
L’on descendait dans les caves spacieuses, confortablement installées pour que le séjour n’y fut point sinistre : comptoirs, divans ne manquaient pas ; l’on continuait à consommer. Mais quand çà craquait ferme l’on ne s’effrayait pas trop, il y avait trop de lumières et trop bonne compagnie, de quoi rassurer les moins braves parmi les invités. Les marins étaient les plus fermes, après venaient ces dames.
 
L’alerte passée l’on remontait selon les meilleures traditions et la soirée se poursuivait jusqu’au matin. Au milieu de Mai les clients se firent plus rares, les militaires avaient d’autres choses à faire. Les dames prirent la clef des champs ; certaines se réfugièrent dans les abris publics où elles faisaient sensation.
 
Presque tous les patrons s’en allèrent à leur tour avec leurs économies, fermant bien leurs portes, mais les maraudeurs ne tardèrent pas à les briser ; les maisons closes étaient ouvertes désormais à tous les vents.
 
Cependant quelques dames intrépides continuèrent à tenir bon sur place, tant et si bien que le soir du 29 mai le maire de Dunkerque accompagné de M. Preuilh, commissaire central, regagnant les caves de l’hôtel de ville après une réunion de la commission municipale au PC de l’Amiral Platon ayant été obligé, en raison du bombardement et des rues obstruées par les immeubles écroulés, à passer par la rue des Casernes de la Marine où plusieurs maisons venaient d’être atteintes, ils participèrent avec quatre soldats au sauvetage de neuf femmes ensevelies sous les décombres du numéro sept. Elles furent retrouvées « saines » et sauves. A peine remises sur pied, elles refusèrent de s’éloigner : ça bombarde trop pour partir, dirent-elles ». Le maire les laissa sur les ruines de leur maison.

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