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jeudi 30 mars 2017

Les inondations défensives à Dunkerque en 1914 et 1918



In A. CHATELLE « Dunkerque pendant la guerre 1914-1918 », Paris, Librairie Picart, 1925, 247 pages + planches H.T., pp 12-13

Si à la fin août 1914, le Gouverneur fait pousser activement l’achèvement des tranchées autour de la ville, il ne néglige pas pour cela la traditionnelle et suprême mesure de défense : l’inondation.
Traditionnelle certes, car l’histoire locale a conservé le souvenir de multiples inondations protectrices de la ville et notamment celle si tragique de 1646 où, en l’espace d’une nuit, les Moëres furent mises sous les eaux de la mer afin d’arrêter les troupes du duc d’Enghien. La plupart des malheureux habitants de cette partie du pays n’eurent pas le temps de s’enfuir et périrent noyés en plein sommeil. De toutes les habitations il ne resta que la tour de l’église qui servit longtemps de repaire à une bande de brigands espagnols.
 
La dernière inondation « défensive » remontait à la chute de l’Empire en 1814, lors de l’invasion des coalisés.
 

En 1914, point ne fut besoin de recourir à une mesure aussi brutale. L’on commença vers le 25 août par « gonfler » les canaux. Les écluses de l’Aa à Gravelines restèrent fermées ainsi que celles de l’Yser à Nieuport si bien que lorsque l’ordre arriva de tendre les inondations, l’opération put se faire très rapidement sans avoir recours à l’eau de mer.
 
A partir de Watten, où le niveau normal de l’Aa est de cinq mètres au-dessus du zéro des cartes marines, on éleva d’un mètre le niveau de la Haute et Basse-Colme. En peu de jours, toute la plaine des Petites Moëres de Coudekerque à Ghyvelde, au nord de la Basse-Colme, les territoires d’Hondschoote, au sud de la Basse-Colme et les plaines basses aux alentours de Bergues jusqu’à Watten, disparurent sous les eaux. Des pluies incessantes augmentèrent encore l’étendue des inondations. Celles-ci à fin septembre couvrirent toutes les parties basses de l’arrondissement soit près de 7.000 hectares appartenant aux communes de Watten, Millam, Merckeghem, Eringhem, Drincham, Looberghe, Pitgam, Steene et Bierne pour la 3e section des Wateringues et Hoymille, Warhem, Hondschoote, les Moëres, Ghyvelde, Uxem, Téteghem et Coudekerque pour la 4e section des Wateringues.
 
Des récoltes entières de betteraves pourrirent submergées sans que les cultivateurs aient eu le temps de les mettre en lieu sûr et sec.
 
Il convient de remarquer que les Moëres proprement dites, en raison de la rapidité avec laquelle on pouvait les couvrir d’eau, ne furent jamais englobées dans les inondations « préventives ».
Dans la journée du 25 octobre, aux heures les plus critiques de la bataille de l’Yser, le général Foch convoque à Cassel le Gouverneur de Dunkerque et le commandant du Génie de la Place pour aviser aux moyens de tendre largement les inondations en utilisant cette fois l’eau de mer. Le général Bidon revient de Cassel avec l’ordre d’ouvrir les écluses de Dunkerque à la prochaine haute mer, c’est-à-dire le soir même à minuit. Mais de son côté, le baron de Brocqueville, premier ministre belge, avisé par le Q.G. belge, très inquiet de voir que les nouvelles inondations prévues pour protéger la vile se trouveraient aussi tendues derrière les troupes belges, les mettant ainsi entre le feu des Allemands et l’eau des Alliés, avait téléphoné directement au général Foch : « que si l’on continuait à tendre une inondation aussi préventive, il ne resterait plus qu’une ressource à l’armée belge, mettre bas les armes et évacuer le  dernier lambeau de son territoire, c’est-à-dire ouvrir à l’ennemi la route de Dunkerque ».
 
A la suite d’une intervention aussi importante et aussi justifiée, ordre fut donné au général Bidon le soir même à 23 heures, de ne pas ouvrir les écluses de Dunkerque à minuit.
 
En mai 1915, la stabilisation du front permis de supprimer l’inondation « protectrice » de Dunkerque qu’il ne faut pas confondre avec les inondations de l’Yser. L’asséchement commença le 7 juin, sous la direction du service du Génie et avec la collaboration du Service de Santé. Le plan d’eau fut progressivement abaissé, des équipes de soldats circulant dans les zones inondées à l’aide de petits bateaux métalliques appartenant à la distillerie Collette, utilisèrent quatorze tonnes de chaux vive, d’huile et de pétrole pour la désinfection des terrains.
 
Finalement les 25 et 26 juin un dernier et puissant tirage à la mer termina les opérations. Grâce aux mesures sanitaires prises, l’on observa aucun cas de paludisme dans la population. Les cultivateurs suivaient « pas à pas » le retrait des eaux et bien souvent avant de labourer ils furent obligés de faucher les roseaux qui couvraient des centaines d’hectares.
 
* * *
 
En 1918, lors de la grande offensive allemande dans les Flandres, les inondations paraissent à nouveau indispensables à la protection du camp retranché.
 
La Sous-Préfecture organise un service prêt à recueillir les populations et les bestiaux des villages qui seraient totalement inondés. En prévision de ces nouvelles inondations, l’on avait exécuté des levées de terre sur près de dix kilomètres aux limites des terrains inondables. Les chaussées des routes avaient été relevées jusqu’aux approches de Saint-Omer. Tout était prêt lorsque le général Foch ordonna aux général Pauffin de Saint-Morel de tendre les inondations. Les précautions avaient été si bien prises que le soir même (13 avril 1918) les inondations commencèrent à se répandre dans la région Bergues-Watten. Les eaux atteignirent bientôt la ligne Ghyvelde-Hondschoote et les terrains avoisinant un vaste dépôt de munitions de l’armée belge sur le territoire de Loon-Plage. L’inondation est alors si importante que l’armée belge doit exécuter des travaux, levées de terre, digues, éclusettes, etc. pour éviter que les eaux ne pénètrent sur le territoire belge entre Houtem et le canal de Furnes à Dunkerque.
 
Une tranchée avait été ouverte pour relier directement le canal de Furnes avec les fossés des fortifications en communication avec la mer. Près de cette « coupure », les Anglais installent de puissantes pompes pouvant débiter jusqu’à 60.000 mètres cubes à l’heure pour augmenter la rapidité des inondations.
 
Quatre mois s’écoulent et le 2 août arrive du G.Q.G. un ordre du maréchal Foch apportant une nouvelle attendue impatiemment par les cultivateurs : « L’on peut faire baisser dès maintenant et progressivement le niveau des inondations. »
 
Les méthodes d’asséchement et désinfection de 1915 entrèrent en application. Au fur et à mesure que les terrains émergent, des équipes de travailleurs recouvrent de chaux vive les amas de détritus organiques. Sur la surface des flaques d’eau qui persistent dans les bas-fonds l’on verse du pétrole pour la destruction des moustiques.
 
Le 25 août, les inondations « défensives » n’existaient plus qu’à l’état de souvenir. Elles avaient rejoint, dans l’histoire, leurs grandes devancières de 1583, de 1648, de 1657, de 1793 et de 1814.

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