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vendredi 13 février 2015

Les Allemands à Lille et dans le Nord de 1914 à 1916 : témoignages d'occupés

extrait de:
"MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
LES ALLEMANDS À LILLE ET DANS LE NORD DE LA FRANCE : NOTE ADRESSÉE PAR LE GOUVERNEMENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AUX GOUVERNEMENTS DES PUISSANCES NEUTRES SUR LA CONDUITE DES AUTORITÉS ALLEMANDES A L'ÉGARD DES POPULATIONS DES DÉPARTEMENTS FRANÇAIS OCCUPÉS PAR L'ENNEMI", PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, 1916
 
Bien que l'occupation dura encore deux longues années, ces témoignages recueillis officiellement rapportent combien fut dure l'occupation allemande en nos terres septentrionales...
 
Lettre adressée par M. D...,  ancien Receveur particulier, à M. Jules Cambon, Ambassadeur de France, ancien Préfet de Lille.

Paris, le 2 juillet 1916.

Mon cher Secrétaire général, Vous trouverez ci-inclus une lettre émanant de Lille, adressée à la famille de mon gendre, M. G., copiée en son bureau. Elle émane de Mme D., femme d'un négociant de la ville. Elle témoigne des mauvais traitements infligés par les Allemands à la population de Lille et des souffrances endurées par nos malheureux compatriotes. Je souhaite vivement que cette lettre puisse vous être de quelque utilité.

Veuillez agréer, je vous prie, mon cher Secrétaire général, l'expression de mes sentiments les plus dévoués.

Signé : G. D.


Lettre annexée à la précédente.

Lille. 30 avril 1916

Ma chère É., Ce que j'ai à vous conter est à la fois trop triste et trop long pour que j'aie le courage de me répéter; tu voudras bien lire cette lettre et la passer ensuite, pour qu'elle la fasse circuler elle-même et la garde finalement entre ses mains, à M.

Ma chère M.

Nous venons de passer trois semaines, mais surtout ces huit derniers jours, dans les angoisses et les tortures morales les plus affreuses pour le cœur des mères. Sous prétexte des difficultés causées par l'Angleterre au ravitaillement et du refus des chômeurs d'aller volontairement travailler aux champs, on a procédé par force à une évacuation et cela avec un raffinement de cruauté inimaginable. On n'a pas procédé comme la première fois par familles entières; non, souffrir ensemble, ils ont trouvé que, cela nous serait trop doux, et alors ils ont pris dans chaque famille un, deux, trois, quatre ou cinq membres, hommes, femmes, jeunes gens, enfants de 15 ans, jeunes filles, n'importe., ceux sur qui tombe le choix arbitraire d'un officier. Et, pour prolonger notre angoisse à tous, ils ont opéré par quartiers, sans vouloir même indiquer dans quel quartier ils opéreraient chaque nuit, car c'est au lever du jour, à trois heures du matin, que ces braves, musique en tête, avec mitrailleuses, baïonnette au canon, allaient chercher des femmes et des enfants pour les emmener, Dieu sait où, et pourquoi? Ils disent : loin du front, pour des travaux n'ayant aucun rapport avec la guerre ; mais nous savons déjà que les pauvres enfants ont été dans certaines régions accueillies à coups de pierres, parce qu'elles venaient volontairement, disait-on, travailler là où la population s'y était refusée. C'est le mensonge diabolique, comme l'est d'ailleurs tout le plan lui-même, car c'est cela que préparaient la feuille de recensement indiquant âge, sexe, capacités, aptitudes à tous travaux, la carte d'identité que nous devions toujours porter, et la défense de coucher hors de chez soi. Donc, il y a environ trois semaines, des rafles furent opérées dans les deux grandes villes voisines; on prenait n'importe qui dans les rues, dans les tramways, et ceux qui étaient pris ainsi ne reparaissaient plus. Nous étions terrifiés, et plusieurs jeunes filles et enfants ayant été ainsi emmenés, les autorités civiles et religieuses protestèrent en des termes admirables. « Je ne puis croire, disait l'un, à cette violation de toute justice et de tous droits; cet acte abominable, opposé à la morale autant qu'à la justice, attirerait sur ceux qui le commettraient le blâme universel ». » J'apprends, disait l'autre, que des mesures extrêmes menacent nos familles; j'ai foi en la conscience humaine; la peine qui arracherait les jeunes filles, les enfants à leurs mères, pour les envoyer à des destinations inconnues, dans une promiscuité effroyable, serait aussi cruelle qu'imméritée, elle serait contraire à la morale la plus élémentaire. Vous êtes père. Excellence, et vous comprendrez ce que serait pour nos familles si unies une mesure aussi extrême » En réponse à cela, on réunit le jeudi saint, à quatre heures, les protestataires et, pendant qu'ils étaient réunis, on faisait apposer les affiches de terreur, leur faisant comprendre que là était la réponse et qu'en descendant dans la rue ils la liraient tout comme la population. Au surplus l'acte abominable étant décidé, ils n'avaient plus qu'à se taire, leur disait-on. Or, l'affiche avertissait tous - hormis les vieillards infirmes, les enfants au-dessous de 14 ans et leurs mères, — de se tenir prêts à l'évacuation, chacun ayant droit à 30 kilogrammes de bagages. Dans ce but, des visites allaient être faites à domicile, tous les habitants de la maison visitée devant se tenir à l'entrée de la maison ouverte, feuille d'identité à la main, pour se montrer à l'officier qui désignait, parmi eux, ceux qui allaient être emmenés; aucune réclamation à faire. A la sortie des églises, nous lisions cette menace qui allait être exécutée de suite pour les uns, et pour les autres pesait sur nos têtes comme une épée de Damoclès; et cela, pendant dix longs jours et dix interminables nuits, puisqu'on allait par arrondissement. Et c'était, somme toute, le bon plaisir d'un officier qui allait désigner les victimes. Et, ignorant chaque nuit si c'était notre tour, on s'éveillait comme en un effroyable cauchemar, la sueur -au front et l'angoisse au cœur. Rien ne pourra vous dire ce que furent ces jours. Tous nous en restons brisés. Dès la nuit du vendredi au samedi saint, à 3 heures, passèrent par chez nous les troupes allant cerner le premier quartier désigné : Fives. Ce fut terrible; l'officier passait, désignant ceux et celles qu'il choisissait et leur laissant, pour se préparer, un laps de temps variant de une heure à dix minutes. Antoine D. et sa sœur. 22 ans, furent emmenés; à grand-peine, on laissa la jeune fille qui n'a pas 14 ans; et la grand'mère, malade de douleur et d'effroi, dut être administrée de suite; on laissa enfin revenir la jeune fille; mais ici un vieillard, là deux infirmes ne purent obtenir de garder la fille qui était leur seul soutien. Et partout ils ricanaient, ajoutant la vexation mesquine à l'odieux. Ainsi chez le docteur, oncle de B., on laisse à madame le libre choix entre ses deux bonnes, elle donne la faveur à la plus ancienne. « Bien, lui répond-on, alors c'est celle-là que nous prenons P. Mlle L., la plus jeune, qui sort de la typhoïde et d'une bronchite, voit le sous-officier, qui emmenait sa bonne, s'approcher d'elle : « Quelle triste besogne on nous fait faire ». « Plus que triste, monsieur, on pourrait dire barbare ». « Voilà un mot bien dur, vous n'avez pas peur que je vous vende » et de fait, le traître la dénonce : on lui donne sept minutes et on l'emmène nu-tête, en chaussons, à la recherche du colonel qui préside à cette noble bataille, et qui la condamne, lui aussi, à partir, malgré 1 avis du docteur. Et ce n'est qu'à son énergie inlassable et à la pitié d'un moins féroce que les autres qu'elle obtient, à cinq heures du soir, d'être relâchée après une journée d'un véritable calvaire. Les malheureux, à la porte desquels veille une sentinelle par personne désignée, sont emmenés d'abord dans un local quelconque, église ou école, puis en troupeau, pêlemêle, de toutes classes, de toutes valeurs morales, jeunes filles honnêtes et femmes publiques, entre des soldats, musique en tête, jusqu'à la gare, d'où ils partiront le soir sans savoir où on les mène et à quels travaux on les destine .Et, dans tout cela, notre peuple garde une contenance, une dignité admirables, bien qu'on le provoque en faisant ce jour-là promener les autos qui emmènent quelques-unes de ces malheureuses enfants. Tous partent en criant : « Vive la France! » « Vive la liberté! » et en chantant « la Marseillaise ». Ils consolent ceux qui restent : leurs pauvres mères qui pleurent et les enfants: d'une voix étranglée par les larmes, blêmes de douleur, ils leur défendent de pleurer, eux-mêmes ne pleurent pas et restent fiers, semblant impassibles devant leurs bourreaux. Je continue. On annonce une trêve pour le Jour de Pâques et le lundi, quarante-huit heures, c'est beaucoup. La protestation véhémente, indignée est lancée à nouveau par dépêche au haut commandement, on se reprend un peu à espérer. Le soir, le sermon se termine par ces paroles admirables : « J'aurais voulu vous laisser une parole de joie et d'espérance, mais ceux qui depuis deux ans nous oppriment et nous accablent de mille vexations, ont voulu faire pour nous de ces jours de fête des jours de deuil. 0 mon Christ ressuscité, ne m'inspireras-tu pas une parole de confiance en ce jour de Résurrection? Eh bien, écoute, ô peuple, laisse l'inique accomplir l'inique, garde ton âme égale et ton cœur haut et ferme. Et vous, enfants, ayez courage, la Providence divine saura ce que vous avez enduré, l'Éternel lui-même prendra votre défense. Il marquera au front d'une marque ineffaçable celui qui vous opprime, et ceux qui vous ont vu partir par les chemins âpres, dans la douleur et dans les larmes, vous verront revenir dans le triomphe et dans la gloire, car la souffrance passe, mais souffrir pour le Droit et la Justice dure éternellement i prophétie du prophète Baruch) ». Ces paroles lancées du haut de la chaire, avec une autorité magistrale, semblent un véritable anathème. Tous frémissent et des larmes sont dans tous les yeux. On comptait donc sur une trêve au moins une nuit encore; mais le soir, à neuf heures et demie, la Mairie brûle. Faisons silence comme tous le font sur cet événement; à quoi bon parler? Le feu prit juste au-dessus du bureau où se trouvaient les seuls bons de réquisition signés faisant foi d'État à État: grâce à nos adjoints, dévoués au-delà de tout ce qui se peut dire. Ces bons sont sauvés, ainsi que l'état civil et les finances, jusqu'à prochain événement. Mais le feu prit bientôt aux quatre coins, l'eau manqua, et il reste les murs. Et à la lueur de l'incendie, à trois heures du matin, les visites domiciliaires recommençaient quartier Vauban. Par bonheur, les D., comptant sur la trêve, se sont figurés que c'était une simple vérification, et, comme on ne désignait personne chez eux n'ont même pas eu la crainte. C'est une heure plus tard seulement qu'ils se rendaient compte qu'on enlevait du monde. Mlle B., Mlle de B. Mlle L., qu'on put délivrer seules à cinq heures du soir; des jeunes gens, D., D., Van P., Jean F., J., M. la plupart 17 ans et tant d'autres, 1500 à 2000 par jour. Les bonnes presque partout sont enlevées ou s'offrent spontanément pour remplacer les jeunes filles de la maison ou les accompagner. Ailleurs, Mme D. remplace sa femme de chambre malade renvoyée, elle veut rester : « Ce n'est pas parce que j'ai de la fortune que vous devez me renvoyer, vous voyez bien que c'est odieux », et on la menace de la renvoyer par la force. Les camps de concentration ont vraiment l'air, et on le leur dit, de marchés d'esclaves.

Notre tour, tardant, nous donne le temps de prémunir autant que cela est possible les jeunes filles que nous appelons entre nous « les Sœurs » et « les Nous Deux », qui ont fait tout leur bagage, avec courage, toutes voulant prendre, au cas échéant, la place l'une de l'autre, et il m'a fallu décider qui il vaudrait mieux laisser partir. Le lundi, nous eûmes du réconfort au petit village où nous allions avec toi l'an dernier ; tous nous entouraient de leur sympathie, anxieux pour nous et avec nous, car nul, pas même nos adjoints, n'était exempt de craintes. Tous s'employèrent pour nous, et Mme D. me fit promettre de l'avertir: si les jeunes filles sus désignées partaient, elle, libre, les accompagnerait et se ferait leur mère. Et toute la semaine ce calvaire dura, cette angoisse pesa sur nous. A., la bonne d'A., fut emmenée, relâchée, en partie grâce à son père, ainsi que C et sa jeune sœur dont la reconnaissance est touchante. La-fille de L. A. emmenée. Enfin vint notre tour. Tu le penses bien, j'avais perdu tout sommeil. J'entendis donc passer les troupes et éveillai tout mon monde quand, à quatre heures, commença la visite de la rue. Elle dura jusqu'à une heure et demie, nous à dix heures et demie. Comprends-tu notre agonie pendant ces six mortelles heures? Sans doute, nous avions des chances d'arriver à les faire relâcher, mais presque aussi sûrement pour tout le monde on en désignerait quelques-unes, et n'était-ce pas trop déjà que cette journée terrible à passer, sans aucune certitude réelle de les délivrer, journée passée pour elles au milieu des filles de notre quartier. Enfin, Dieu nous a là encore montré sa paternelle protection et, ayant compté tout le monde, on passa sans désigner personne; mais nous restons brisés. C'était lugubre de voir passer silencieuses, une par une, des jeunes filles de notre rue accompagnées d'une sentinelle : trois de notre petit ouvroir que j'avais réuni, et à qui, profondément émue, j'avais donné quelques conseils leur montrant les dangers qu'elles avaient à redouter; les braves enfants ne pouvaient (c'était le Vendredi-Saint avant le premier départ) retenir leurs larmes et, comme toutes d'ailleurs, s'inquiétaient surtout à la pensée de ce qu'on allait les faire travailler pour l'ennemi, s'informant de ce qu'elles devaient faire. Toute crainte d'ailleurs n'est pas passée pour nous. Hélas! Père lui-même n'est-il pas menacé? On a emmené notre principal comptable-fabricant, le mari de M. qui a le même âge que lui. S'il allait être emmené, lui aussi?

Prie bien, chérie, priez tous avec nous, je vous en conjure, et, en remerciant Dieu de nous avoir épargnés cette fois, nous, tante A. et tous ses enfants, ainsi que les parents et amis (parents de B.). Priez-le de nous continuer sa protection, nous en avons tant besoin ! La délivrance ne viendra-t-elle jamais? Pensez, amis, à la douleur de toutes ces mères qui veillaient sur leurs filles avec tant de soin, et à qui on les a brusquement arrachées. Et des soldats, des officiers ont pu consentir à faire de telles besognes. On leur a dit, mensonge encore, que nous étions révoltés et que c'était une punition. Et à Roubaix les officiers de la Garde se sont refusés, se trouvant devant une population calme et digne, à enlever la nuit des femmes et des enfants. Ici c'est le 64 venant de Verdun qui s'y est prêté. D'aucuns auraient mieux aimé, disaient-ils, rester dans les tranchées. Ils auront au moins la croix de fer et le nom de ce glorieux fait d'armes décorera leur drapeau. Surtout, surtout que nos soldats ne nous vengent pas, là-bas, par de tels actes, ce serait souiller notre beau nom de Français. Qu'ils laissent à Dieu le soin de venger de telles fautes, de tels crimes. Eux, seront, comme le leur a dit une femme à qui l'on prenait son mari, son fils et sa fille, maudits dans leur race, dans leurs femmes et dans leurs enfants. J'ai fini ce long et douloureux récit, mais ce que je n'ai pu assez vous peindre c'est la douleur effrayante de ceux dont le foyer est ainsi décimé. Beaucoup en mourront. C'est, ainsi que le disait Monseigneur, la passion de nos familles s'ajoutant à la Passion du Christ. Une femme a eu une sueur de sang en se voyant prendre son jeune fils; on le lui ramène, elle ne le reconnaît plus. C'est terrible et notre situation me semble très menaçante. Priez, priez pour nous. On dit que bientôt ce sera tous les hommes. A plusieurs qu'on laissait on a dit : « Dans quinze jours ». Puis, dit-on. Ce sera l'évacuation pour la France, mais à prix d'or, et alors il faudra refuser. Déjà ils essaient d'en obtenir, et je connais quelqu'un qui t'est proche et qui s'y est refusé avec son calme et sa dignité habituelle; comme tout bon Français, il a tout versé à la France et n'en a plus, mais alors plus d'affaires, plus d'expéditions, et, j'ai crainte qu'ils ne nous tiennent par-là, plus de ravitaillement. Déjà depuis que tu es partie, ou plutôt depuis trois mois, on n'a distribué de viande que deux fois.

Mais finissons plus gaîment. Hier nous avons enfin reçu une bonne lettre d'H. ; Il ne peut malheureusement nous parler de la famille qui est de l'autre côté, mais seulement de ceux qui sont près de lui, c'est ainsi qu'il nous a dit que notre cher G. et H. sont partis travailler et se portent bien. Si au prix de toutes nos souffrances, nous pouvions obtenir de revoir tous ceux que nous aimons, avec quelle joie nous les supporterions. De quel cœur déjà nous les offrons dans ce but. Nous ne sommes nullement abattus, tous restent fermes et courageux, et ils n'ont pu, malgré le plaisir que d'aucuns disaient y avoir, ils n'ont guère pu voir pleurer les femmes et les jeunes filles. Te rappelles-tu? Nous disions en riant : « Quand vous serez parties, nous vous dirons que ce n'était rien ce que nous avions à souffrir alors que vous étiez là ». Hélas, nous ne croyions pas dire si vrai. Dès le lendemain de votre départ, ce fut l'affiche du typhus et le règlement draconien infligé à ceux qui l'avaient, la menace exécutée pour beaucoup d'être emmenés à l'hôpital, sans que leurs familles puissent les soigner et même les voir. Puis, les mille tracasseries : cartes, recensement, etc., et la privation de tout, viande, beurre, œufs, légumes, pommes de terre, plus rien ne passant qu'en fraude chaque jour plus rare et plus dangereuse. Et moins de nouvelles que jamais. Une seule lettre depuis ton départ et celui de M. P.

Et pourtant d'autres ont des nouvelles. Enfin peut-être toutes ces petites épreuves nous en épargnent-elles de plus grandes. Disons notre «  Fiat » tous ensemble, ensemble prions Dieu de nous continuer sa protection. Ici nous pensons à vous, nous vous aimons, nous prions avec vous. Nous souffrons pour vous.

Embrassez les chers petits qui nous manquent tant. A tous les chers nôtres, à G., à toi, toute la tendresse de .M AI: il P. Cette lettre n'exagère rien, vous pouvez la communiquer, qu'elle fasse bien connaître ce peuple à ceux qui n'auraient pas encore assez de haine et de mépris pour frayer encore avec eux après la guerre. On nous dit que de l'autre côté on trouve, à quelques petites vexations près, notre vie supportable. Eh bien, non. Depuis cinq mois elle ne l'est plus. Ce fut le typhus gagnant toujours, puis l'explosion et son ébranlement terrible même pour ceux qu'elle n'atteignait pas directement. Et les privations de toutes sortes. Les petites vexations qui vont jusqu'à priver la ville de toute alimentation substantielle. Défense d'entrer en ville d'autre viande que celle du Comité, et nous avons eu deux fois 150 grammes par personne en quatre mois. Encore la paie-t-on 5 francs la livre, même au Comité. Pour donner aux miens une tranche de viande mince comme une feuille, grande comme le creux de la main, chaque tranche me coûtant 1 fr. 50. je suis presque toujours obligée d'aller la chercher à Hellemmes ou à Marcq, ne risquant rien moins que d'être emmenée à la Citadelle, puisque de dehors à Lille il est interdit d'entrer si peu que ce soit de viande ou autres denrées. Toutes les épiceries, verdurières, boucheries sont fermées. Beaucoup ne se nourrissent plus que de riz. Un jour un wagon de poisson et d'œufs nous arrivent, ils sont contre tout droit, arrêtés et envoyés en Allemagne. L'autre jour arrive encore pour notre ville, par le Comité. 55000 francs de viande. Une série de vexations l'arrête et la laisse se putréfier sur place. Les pommes de terre ici et aux environs se gâtent, on ne les laisse pas entrer et les forces diminuent. Je ne dis pas cela pour qu'on nous plaigne, mais pour vous montrer que, même physiquement, nous ne sommes pas soutenus pour les tortures morales que nous subissons, privés de tout réconfort, de toutes nouvelles de vous. Aussi la mortalité augmente d'une façon effrayante, 45 pour 100 sur une population réduite de moitié! Des cas de folie nombreux dans certaines régions, cela ne nous étonne pas. Nous sommes à bout de forces, il faut être constamment en état de veille pour défendre et soutenir les pauvres gens. Nous ne nous maintenons que par une tension d'âme et de force constante. Pour moi jusqu'ici j'ai écrit chaque semaine, j'en suis découragée et je crois que je vais me résignera attendre une réponse.

Communique aussi ce petit papier à tous.

Signé : D

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Lettre de X. Lille, 1er mai 1916. Il Mme L...G...

À Paris-Passy.

Cette semaine a été terrible pour notre malheureuse ville.1200 à 1 500 personnes ont été enlevées toutes les nuits avec accompagnement de baïonnettes, mitrailleuses aux coins des rues et musique militaire, principalement des jeunes filles et des jeunes femmes de toutes catégories, aussi des hommes de 15 à 50 ans, partant pêle-mêle dans des wagons à bestiaux, garnis de bancs de bois, pour des destinations et des emplois inconnus, soi-disant labourer la terre. Tu penses le désespoir et l'angoisse des parents. Nous apprenons cet après-midi que l'horrible besogne est terminée et notre quartier a été épargné. J'étais venue coucher chez moi, la première fois depuis deux ans, dans l'espoir de sauver ma bonne. Je vais enfin dormir sans la crainte d'être réveillée pour aller ouvrir en pleine nuit à une invasion de baïonnettes. Il ne restera que les mères ayant comme moi des enfants au-dessous de 14 ans et les vieillards. Au milieu de tout cela, la mairie a brûlé tout entière en une nuit comme par enchantement. Les partants du reste ont montré un courage vraiment français; ils ont refoulé leurs larmes et les trains ont quitté la gare au chant de la Marseillaise. Plus cela va mal, plus il nous semble que nous approchons de la délivrance.

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Lettre de M. X. à Lille, à M. T..., à Parais.

Nous avons vu en pleine nuit nos rues envahies par des hordes de soldats, baïonnette au canon, mitrailleuses (quelle honte !), arracher des bras de leurs mères des filles, des fillettes, des jeunes gens de 14 ans, sans pitié pour ces mères qui imploraient leurs vainqueurs à genoux et tous ces malheureux mêlés pêle-mêle avec la lie de la population, empaquetés dans des tramways réquisitionnés, expédiés comme des troupeaux d'esclaves pour une destination inconnue. Quelle haine impuissante pour le moment! Mais, plus tard, quelle responsabilité pour l'autorité supérieure, du fantassin au général ! Dis bien à notre fils tout cela !

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Lettre datée du 26 avril 1916, de r. Lille, adressée à Mme D., à Versailles.

Des gens comme nous se tirent au jour le jour mais convenablement de la question ravitaillement et ceux qui en souffrent l'avoueraient difficilement, maintenant que cela sert de prétexte à une mesure qui met les trois villes sens dessus dessous : celle de l'expatriation des citoyens. Je dis prétexte car il y aura certainement d'autres raisons, celle de nous embêter, celle d'exercer des représailles bruyantes, car ils savent bien qu'on les aura, et celle de mettre la main sur la population masculine de 1-7 à 55 ans, ce qui s'expliquerait surtout s'ils ont envie de préparer leur retraite. Mais pourquoi prennent-ils les femmes dans la proportion de 20 à 30 pour 100, d'après ce qu'on voit depuis plusieurs jours? Est-ce, pour des travaux agricoles comme ils le disent? Est-ce pour former des camps de concentration? Est-ce pour repeupler la région des Ardennes que l'on dit dépeuplée, ou avoir autant de civils à opposer à notre avance là-bas qu'il n'en resterait ici. Je veux croire encore qu'ils se sont embarqués dans cette sale affaire avec leur lourdeur habituelle, l'ordre vient d'en haut, les subalternes y compris le-Gouverneur exécutent; les protestations des maires et de l'évêque ont été rejetées. La décision, .comme ils le disent, est irrévocable; les esclaves n'ont qu'à se taire. Nous sommes dans leurs - mains. La première opération a eu lieu dans la nuit du Vendredi Saint au samedi, interruption pour Pâques; la seconde a eu lieu la nuit dernière et cela suivra. Vous savez que chaque maison doit porter affichée la liste des habitants ; il faut y être, il n'y a pas moyen d'y couper depuis les cartes d'identité. Je n'ai pas vu l'expédition de cette nuit qui a dû se faire avec le même appareil que la précédente. Les rues gardées aux deux extrémités par des troupes arrivées exprès depuis une semaine de Cambrai ou d'ailleurs, mitrailleuses en place. 10 à 15 hommes se tiennent devant la maison, la baïonnette au canon, deux entrent avec le sous-officier et l'officier qui décide et désigne les partants qui ont vingt minutes à une heure pour descendre dans la rue avec soi-disant 30 kilogrammes de bagages et sont acheminés dans un local : église de Fives, école de Saint-Joseph et de là à la gare pour l'Est. Le matin, les femmes ont crié en passant : « Nous allons en Belgique. Ce n'est plus pour cultiver la terre de France. » S'ils veulent nous emmener en Allemagne devant l'avance de nos troupes, qu'ils le disent, mais le pis est cet inconnu. Je ne veux pas charger le tableau, il est assez sombre. Qu'il vous suffise de savoir qu'ils ont, dès le début des rafles, enlevé des jeunes filles, qu'actuellement cela semble -faire encore partie de leur système, qu'en fait ces enlèvements de jeunes filles ont été fréquents la première nuit, bien qu'on ait, dit-on, renvoyé un certain nombre de celles-ci à la gare et que le fait s'est encore passé cette nuit. Pensez à la terreur des pères et des mères de famille, à l'inquiétude des enfants bien élevés qui ignorent, à l'horrible situation de ceux qui voient les leurs partir, et si, comme je pense, les gens de la classe supérieure échapperont presque complètement à ces risques, combien triste est le sort des honnêtes gens de la classe inférieure qui n'ont pour eux que leur honnêteté, ainsi exposée. On laisse les mères à ceux en dessous de 14 ans .Que reste-t-il de plus à exiger de nous, si ce n'est de nous vendre sur les places publiques des villes allemandes?


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Lettre adressée à Mme D. à Paris, par. Y., Lille, 3 mai 1916.

Notre temps de Pâques a été fort triste. Ils ont imaginé de transplanter une partie de la population dans des villages abandonnés ou presque (de la France occupée, pour la culture). Cela s'est fait soldatesquement. On a pris hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles dans tous les milieux. Exception pour les femmes avec petits enfants. Chaque matin, on opérait dans un quartier sur les 3 heures du matin. On était emballé une demi-heure après (gare Saint-Sauveur). Ils ne sont pas venus chez nous. Il y a eu, bien entendu, des scènes déchirantes. Mme Ch., qui était retournée coucher à F., pour obéir à l'affiche, a été prise, puis relâchée douze heures après, ayant eu la chance de rencontrer en gare un personnage important de l'usine faisant partie du Comité américain. Je n'ai pas été inquiétée.

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Lettre adressée cl-Mme R. D., à Paris, par X., Lille (2 mai 1916).

Mais cette partie matérielle (la cherté des vivres) n'est rien auprès du calvaire qu'on nous a fait monter toute la semaine de Pâques par l'enlèvement militaire des femmes, cela la nuit pour où aller? Vous comprenez la révolte et l'indignation des honnêtes gens — et élever des enfants pour qu'on vous les enlève de cette façon inhumaine. — La ville complètement dans la douleur, voilà notre semaine de Pâques ; cela est bien plus terrible que les privations d'alimentation. Personne n'a dormi pendant huit jours se disant toujours : « Sera-ce pour cette nuit? » A 3 heures du matin on entendait les patrouilles, un véritable enlèvement d'esclaves ; ces mesures odieuses, nous l'espérons, attireront les regards sur nous et on nous vengera de ces procédés barbares.

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Lettre de X., Lille, datée du 7 mai 1916 et adressée à Mme B., à Paris.

Chose affreuse à Lille, le dire partout; enlèvement de 6 000 femmes, 6 000 hommes; pendant huit nuits à 2 heures du matin, quartiers cernés régiment 64 de dire en France — vient de Verdun), arrachait de force jeunes filles de 18 ans et femmes jusqu'à 45 ans. 2000 par nuit, parquées pêle-mêle dans une usine, triage durant la journée et le soir emmenées, dispersées de Seclin à Sedan dans villages abandonnés, fermes, etc., font cuisine, lessive pour soldats, remplaçant les ordonnances envoyés au feu, cultivant la terre, surtout servantes et domestiques et ouvrières, -peu de jeunes filles de famille. Rue Royale presque plus de servantes ; entassées avec hommes et jeunes gens sans distinction : immoralité profonde; quelques officiers allemands ont refusé de marcher, quelques soldats pleuraient, le reste brutal, Ernest W. enlevé, son frère C. un jour de citadelle pour avoir protesté. Fils sont restés, X. est près d'Hirson. Mlles B. et de B., enlevées, ont voulu suivre jeunes filles du peuple qu'elles protégeaient: sont venus chez moi le matin à 4 heures rien pris : on n'est pas venu au n° 4. Protestation des Maires, des Sous-Préfets. Inutile. Mêmes opérations à Tourcoing (6 000) et à Roubaix (4 000). La ville est triste.

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Lettre de J., le 8 mai 1916, à Mme V., à Berk-Plage.

M. C. J. Il n'y a que quinze jours depuis ma dernière lettre et me voici de nouveau. Mon excuse c'est que toi et tes amis souhaitez peut-être des indications sur l'évacuation forcée d'une partie de notre- population et que je puis vous rassurer sur le sort de ceux qui vous sont proches. L'opération s'est prolongée pendant toute la semaine de Pâques. Sauf le centre de la ville, tous les quartiers ont été éprouvés. On a enlevé près de 10 000 habitants, des hommes de 55 ans et des jeunes gens de 16 ans, des femmes qui tenaient boutique et des jeunes filles qu'on a arrachées à leurs parents avec celte seule restriction pour ces dernières que celles âgées de moins de 20 ans étaient accompagnées de quelqu'un de leur famille. Ce fut fort triste et jamais les Allemands ne se laveront d'une telle conduite. Beaucoup de soldats étaient écœurés de la besogne qui leur était imposée ; mais si les vieux de la Landsturm en rougissaient, les jeunes sous-officiers l'exécutaient avec une maestria toute prussienne. Il y eut, comme tu l'imagines aisément, des scènes poignantes au moment de la séparation. Les soldats emmenaient les victimes à la gare de Saint-Sauveur sans que les parents puissent les accompagner, elles y restèrent jusqu'au soir où des wagons à bestiaux munis de planches en guise de bancs les emportèrent. Elles partirent au cri de Vive la France! Et au chant non moins prohibé de la Marseillaise. C'est la première fois depuis l'occupation qu'on entendit ce chant et cette acclamation. Malgré leur désolation, les partants devant l'ennemi eurent de la tenue. Un petit lot de ces évacués est dans les villages des environs d'Orchies, le reste est dans l'Aisne, dans les Ardennes et la Belgique. Bien peu paraissent susceptibles de travailler aux champs. On ne fait pas des agriculteurs avec des employés de bureau, des fillettes, des demoiselles de magasin, des couturières et des filles de fabrique. On ne saura que plus tard la raison vraie de ces enlèvements, mais les prétextes invoqués ne tiennent pas debout. Les protestations véhémentes des autorités ont peut-être contribué à la réduction du nombre prévu des partants, peut-être contribueront-elles à faire revenir les femmes : on l'espère sans trop y compter. En attendant, toute la ville est dans la consternation. En ce qui concerne les personnes qui te touchent ou que je connais, voici ce que je sais : Chez tes cousines, rue X., les Allemands ne se sont même pas présentés. Chez ta tante, tout s'est passé en douceur, on s'est borné à demander l'âge de ton oncle et ce fut tout. Chez Mme C., chez Mme B., personne n'a été pris. Tous sont dans la série favorisée. Par contre, dans la série malheureuse, il faut inscrire la cuisinière et la femme de chambre de ton patron, nos camarades V., C., R., le mécano F.- et sa femme. Mon pâtissier a gardé sa fille, mais la pauvre enfant avait eu une telle terreur d'un enlèvement possible qu'elle est restée souffrante pendant huit jours. On cite d'ailleurs des quantités de gens qui sont encore alités des suites de leurs anxiétés ou du désespoir causé par la séparation. Roubaix, Tourcoing ont eu le même sort que nous, mais les communes des environs ont été épargnées, telles Loos, Haubourdin, la Madeleine, Lambersart, etc. La femme d'E. n'a donc pas été inquiétée. En somme, la famille et les familles de tes camarades - d'école, avec qui tu es là-bas en relations, sont indemnes et c'est ce que j'ai voulu me hâter de t'écrire. Rien de fâcheux non plus chez Mme S.., et Mme G.A côté de ces enlèvements, rien ne compte et je devrais ici clore ma lettre; voici cependant encore quelques mots sur notre situation.

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Lettre signée « R », non datée et adressée à Madame B., à Paris.

Ma chère C.,

Je suppose que déjà en France on est au courant de toutes les épreuves par lesquelles nous passons, toutes plus pénibles les unes que les autres. Enfin de celle-ci nous sommes encore sortis indemnes et sommes encore restés, tous les deux, jusqu'à nouvel ordre. Nous avons passé une semaine de Pâques terrible ici; en voici le programme. Mercredi 19 courant, affiche prévenant la population qu'il va y avoir des évacuations par ordre dans le territoire envahi, que chacun doit se munir d'ustensiles de ménage et a droit à 30 kilogrammes de bagages. Tu vois d'ici la panique dans la ville. Deux jours se passent dans l'attente et enfin la nuit de vendredi 21 au samedi 22, barrage des rues d'un arrondissement par la police à trois heures du matin et réveil dans chaque habitation avec ordre de se tenir dans le couloir avec ses bagages. On avait fait venir, pour cette sale besogne, des soldats ou plutôt des brutes d'un autre endroit, à seule fin qu'il n'y ait pas de relations ni de faiblesses vis-à-vis des familles qui auraient imploré la pitié. Alors, selon le nombre des personnes habitant dans l'immeuble, la brute choisissait. On emmenait soit des jeunes filles de maison, des bonnes, des hommes et des jeunes gens de toutes catégories et de tout âge. Ils se sont principalement attaqués à la classe ouvrière qui, malheureusement, est toujours la plus éprouvée; les dames et les jeunes filles du monde qui se trouvaient dans la rafle étaient relâchées. Il en était de même pour les personnes sérieusement malades, mais pour lesquelles il fallait réclamer et souvent elles étaient embarquées avant satisfaction. Du 22 au 29 inclus, ils en ont évacué 9 890, abstention a été accordée pour le jour de Pâques. Tous ces pauvres gens se demandaient où et pourquoi on les emmenait, il y avait, je t'assure, de tristes tableaux et à côté de cela toujours le côté gai, car on entendait des groupes chanter, les uns des chants patriotiques, les autres des refrains à la mode et comme ils stationnaient à la gare toute la journée, des groupes jouaient aux cartes en attendant le départ. On peut même dire que la majeure partie a été gaie ou plutôt faisait contre mauvaise fortune bon cœur à l'ahurissement des boches qui n'en revenaient pas de voir le caractère français, ne reculant devant aucun sacrifice. Malgré cela, c'est pénible de se voir ainsi à leur merci, car tout chez eux est fausseté et on se demande dans quel but cette évacuation et dans quel état de santé et de moral ces gens reviendront.
 Maintenant pour comble de malchance, dans la nuit de Pâques, un incendie dû à on ne sait quelle cause, a détruit entièrement la mairie, heureusement les choses essentielles ont été sauvées, quelle nuit tragique encore. 

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Lettre du 9 mai 1916, adressée à Madame Jules T., à Versailles, par X., à Lille.

Cela a commencé le samedi Saint, par Fives, à 3 heures du matin pour Lille, par la Marlière à Tourcoing et à Roubaix, je ne sais pas quel quartier. Un régiment est arrivé pour cet exploit, les rues désignées étaient barrées avec mitrailleuses et soldats armés, et hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles depuis 14 ou 15 ans étaient enlevés au petit bonheur, mais pour leur plus grand malheur, les mères ayant des enfants au-dessous de 14 ans exceptées. On a enlevé pendant toute la semaine de Pâques, arrondissement par arrondissement, 40 à 50 000 personnes pour les trois villes. Esclavage rétabli pour les Français occupés. Ces pauvres esclaves étaient entassés pêle-mêle dans des wagons A bestiaux, hommes et femmes ensemble, et envoyés dans des directions inconnues. On sait que quelques-uns ont échoué à Orchies, Templeuve, Hirson, Sedan, Lens, les uns pour travailler à la terre, aux routes, aux munitions, aux tranchées; les femmes, surtout les domestiques, gardées pour le service des officiers pour remplacer les ordonnances.  Tous les quartiers ont été visités, sauf l'arrondissement de la Grand'Place, rue Nationale, boulevard de la Liberté, les demoiselles de magasin, les employés, hommes et femmes. Les premiers jours on enlevait les jeunes filles de l'aristocratie, aussi les mères affolées voulaient accompagner, mais on les a généralement relâchées; dans les collèges quelques élèves enlevés aussi, mais peu. Quand on avait des officiers chez soi, ils s'interposaient souvent pour que l'on reste. C'est tout ce qu'il y a eu de plus triste ici, le bombardement, les bombes, l'explosion, n'étaient rien à côté de l'angoisse de ces huit jours ; c'est par Saint-Maurice qu'on a terminé. Monseigneur, le Maire, le Directeur du ravitaillement, tous ont protesté contre ces enlèvements (dont le prétexte était la difficulté de nourrir la population, à cause des Anglais). Les Allemands ne se sont jamais souciés de nous nourrir, et le ravitaillement n'a jamais été aussi bien assuré, sauf pour la viande

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Lettre signée « Louise M, datée du 9 mai, adressée, pour M. E.

À M. le chanoine D. à Saint-Omer (Pas-de-Calais).

Papa chéri, Jeudi, 20 avril, au soir, des affiches ont été apposées. L'attitude de l'Angleterre rend de plus en plus difficile le ravitaillement de la population. Pour atténuer la misère, la population sera évacuée par ordre. La nuit suivante, la force militaire commençait à opérer brutalement à Fives. A trois heures du matin on frappe aux portes; un officier passe et désigne les personnes qui doivent partir. Un soldat est en sentinelle à la porte, baïonnette au canon. Quelques minutes sont données pour les bagages. Les mitrailleuses sont posées de distance en distance; les rues sillonnées de patrouilles et barrées par des soldats, toujours baïonnette au canon. On rassemble le monde dans l'église du quartier et tous partent pêle-mêle dans des wagons à bestiaux. Quelle morale. Quelle hygiène. Les mères ayant de jeunes enfants étaient seules exemptées. Etant tous trois dans les conditions voulues, nous avons préparé nos bagages, le cœur serré. Monseigneur et Monsieur le Maire ont eu plusieurs entretiens courageux avec le Général. Comme Monseigneur défendait énergiquement la population, ces paroles courtoises lui furent servies : « Vous, l'évêque, taisez-vous et sortez. » Les Allemands opèrent par arrondissement de police. La rue d'I., notre ancienne rue, a été faite dans la nuit du dimanche au lundi de Pâques. Les gens dormaient paisiblement, car on avait dit la veille qu'une dépêche des neutres avait arrêté ces choses ignobles. Les demoiselles J., qui avaient été enlevées avec leur frère et leur bonne, ont été relâchées. La bonne de Mme L. a été prise et toutes les servantes en général. Notre rue étant d'un autre arrondissement n'a été faite que dans la nuit du mercredi au jeudi. Heureusement qu'avant d'arriver à nous ils avaient fait à Wazemmes d'énormes rafles, ils étaient moins méchants. Mère est restée couchée se disant malade. A. et moi avons reçu l'officier qui nous a autorisés à rester. Je crois que le portrait de Père en costume militaire que nous avons mis dans la salle à manger depuis la séparation m'a sauvée. J'ai dit que j'étais la fille d'un officier dont nous étions sans nouvelles depuis la bataille de la Marne. C'était assez terrifiant, cette visite militaire. Tous les jours nous remercions Dieu qui a conduit vos pas au Nord. Vous auriez été certainement enlevés tous les deux. Les Allemands, en faisant celle ignoble chose, reconnaissent avoir mis sur leur drapeau une tache ineffaçable. Plusieurs officiers et soldats sont enfermes en citadelle pour s'être refusés à la besogne. Par contre, un Boche, docteur en philosophie et en droit politique, un pasteur, a dit à un Monsieur qu'on ne reculerait devant rien pour le salut de l'Empire. Est-ce le dernier coup de Satan ou devons-nous encore nous attendre à de nouveaux méfaits? Dans la nuit du dimanche au lundi de Pâques le feu a pris à la mairie. Court-circuit, dit-on? Les Allemands étaient heureux pensant voir disparaître en cet immense brasier tous leurs bons de réquisition, etc. Beaucoup de choses sont sauvées, mais de la mairie, il reste encore la tour et les quatre murs. Nous avons été indécises pour louer un coffre et ne l'avons pas fait. L'embargo est mis pour la seconde fois sur les banques.

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Lettre signée C. (Lille), datée du 1er mai 1916, adressée à Mme A. A. à La Tronche (Isère).

Pour le moment, la santé se maintient assez bonne, malgré les ennuis que nous causent quotidiennement ces vilains oiseaux, et malgré les difficultés actuelles de l'approvisionnement qui aboutiront bientôt à la famine complète si ça continue. Aux environs de Pâques, le samedi avant, les Boches ont procédé dans tous les quartiers de la ville, sauf au centre, à l'enlèvement forcé d'un certain - nombre d'habitants : hommes, femmes, jeunes filles, jeunes gens, sans distinction de situation sociale. Dès quatre heures du matin ils barraient les rues et le régiment chargé de ce bel ouvrage, le 64e, tapait à chaque porte à coups de crosses. Ensuite un gradé passait et désignait les personnes de la maison qui devaient partir. Environ 8 000 personnes ainsi ont été enlevées et emmenées exactement où? Personne ne sait. Pour faire quoi? On l'ignore. Aujourd'hui, une quarantaine de femmes sont revenues. Tu vois d'ici le spectacle provoqué par cette mesure d'apaches. Un a fait la même chose dans les villes et les villages voisins. Avec eux, il ne faut plus s'étonner de rien.

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Lettre d'un anonyme, Lille, à M. M. à Rennes, 16 mai 1916.

Dans la dernière évacuation forcée, aucune de nos connaissances n'a été forcée à partir, sauf notre ancienne femme de ménage et sa fille (la femme de l'agent de police). Elles sont revenues, M n'ayant pas 17 ans et étant très délicate. Comme vous devez le savoir, nous subissons des humiliations et des vexations de tout genre, quand ce n'est pas pis.

 
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Lettre d'un anonyme, Lille, 8 mai 1916, adressée à M. B., au Vigan.

Les « Gris a ont fait des rafles et ont enlevé des hommes, des femmes, des jeunes filles pour les conduire soi-disant dans les Ardennes; 200 élèves de l'Institut Turgot ont été enlevés, des gamines de 15 ans. On estime à 20000 pour les villes de Roubaix et Tourcoing.

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Lettre de X., Lille, mai 1916, à Mme Ch. F., à Wimereux.

Pour le moment, déménagement un peu partout; enlèvement d'hommes et de femmes à partir de 15 ans, c'est ignoble comme moralité et comme cruauté. L'indignation de certaines mères a un peu atténué la besogne; nous tâchons de penser que ce serait une retraite d'hommes voilée, nous conservons toujours cette lueur d'espoir de délivrance. Dans nos familles, nous avons été préservés, le peuple a été spécialement atteint.

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Lettre de P. et de A., de Roubaix (20 mai 1916) à la famille M., à Saint-Germain-en-Laye.

En ce moment, l'émotion est grande ici. Toutes nos villes sont pleines de rumeurs inquiétantes à la suite de quelques enlèvements d'hommes et de jeunes gens, en- même temps que de quelques femmes et jeunes filles. Et on annonce que cela pourrait se généraliser. Une première affiche avait offert aux familles sans travail d'aller s'installer à la campagne dans le département du Nord dans les endroits où elles pourraient assurer plus facilement leur existence. Quelques jours après, vers le 5 avril, une seconde affiche annonce : (c des ouvriers peuvent trouver du travail agréable et sain à Gommagnis et à Herbignies, arrondissement de Val, à 60 kilomètres derrière le front. Il s'agit de la coupe d'arbres moyens dans la forêt de Mormal. En plus du logement et de la nourriture, salaire 3 francs par jour. » 11 paraît qu'il ne se présente presque personne. Quelques jours après, on arrêtait, dans la rue et dans les maisons, à Roubaix el à Tourcoing, des jeunes gens, des femmes, des jeunes filles sans donner de raison. On dit qu'on a surtout, arrêté ceux qui avaient déjà subi des condamnations pour passage de pommes de terre ou pour manquement aux revues d'appel, etc. Car nous sommes bouclés, plus question de laissez-passer d'aucune sorte, même pour villages voisins, rien que Lille, Roubaix et Tourcoing .On dit que tout ce monde a été dirigé sur Sedan, Mézières, Vervins, pour y faire des colonies agricoles en vue des travaux de culture; l'émoi a" grandi encore ici quand le bruit a couru samedi qu'une vingtaine d'employés allemands travaillaient à la mairie sur les listes du recensement récent de la population pour y prendre, au hasard, à Lille 25 000 personnes, à Roubaix 15 000, à Tourcoing 10 000, dont partout 3/5 de femmes et de jeunes filles et 2/5 d'hommes de 17 à 50 ans On ne veut pas y croire, c'est contraire au droit des gens; mais on ne peut pas être tout à fait sceptique, car on aurait préparé dans plusieurs usines, chez Lepers-Duduve, chez C. et F. Flipo, chez Veuve Fouan et fils, dit-on, des magasins pour y recevoir du monde, avec des cabinets pour hommes et pour femmes, un bureau de médecin pour visites médicales, etc. Les bruits les plus invraisemblables circulent; il s'agirait de représailles du Gouvernement allemand pour le blocus anglais ou pour un fait similaire d'enlèvement de civils fait par le Gouvernement français dans les colonies allemandes conquises, ou d'un projet de repeuplement de régions insuffisamment habitées, soit en vue de la récolte, soit en vue d'une protection contre le bombardement des alliés. Quoi qu'il en soit, toutes les familles sont dans l'angoisse. Des protestations indignées ont été envoyées par nos doyens, le maire de Lille, Mgr Charost. On parait suspendre provisoirement l'accentuation de cette mesure. Espérons qu'on reviendra à une plus saine appréciation du droit des gens. Quant aux enlèvements d'hommes, veut-on prendre les mobilisables? On ne sait!

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Extrait d'une lettre de Roubaix

14 avril 1916

Maintenant ce sont des départs qui commencent. De notre ville il est parti 2 000 hommes et jeunes gens et ce n'est pas tout. On les a d'abord cueillis dans les rues, puis pris à domicile, dans le peuple seulement jusqu'à présent. J'en ai vu partir des troupeaux et je t'assure que cela fend le cœur. Les femmes lancent au passage quelques paquets aux maris, aux frères, aux fils. Ces derniers sont crânes en général, quelques-uns chantaient. Ce qui a soulevé le plus d'émotion, c'est le départ de femmes et de jeunes filles qu'on est allé chercher. Tu vois l'état des parents, voyant partir des jeunes filles de 16 à 20 ans au milieu de jeunes gens de tous calibres et pour où? C’est ce qu'on ignore. Dans notre entourage, les mamans tremblent pour leurs grands fils. Les hommes préparent leur sac pour le cas où ils devraient évacuer. -Il souffle autour de nous un vent de tristesse à cause de ces mesures nouvelles, mais malgré cela nous gardons notre courage et nous avons confiance.

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Extrait d'une lettre d'une mère à son fils de 17 ans.

14 avril 1916.

Je déplorais ton absence et maintenant je bénis le ciel que tu sois parti. Nos occupants se livrent actuellement à une terrible chasse à l'homme. J'ai vu des garçons de ton âge, emmenés en troupeaux avec des hommes faits, pour une destination inconnue. C'est navrant. Ce n'est que le commencement, dit-on, et tous les messieurs font leurs préparatifs.


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