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jeudi 12 février 2015

La sinistre fin de Charles le Bon, Comte de Flandre et saint-patron de la maison comtale



 extrait de :


"Histoire du bienheureux Charles le Bon, comte de Flandre" par Edward Le Glay, (1814-1894)
 Impr. de Desclée, de Brouwer et Cie (Lille), 1884 

Ce comte Charles, que l'on surnommait déjà le Bon, se levait dès l'aube, et sa première pensée, comme sa première oeuvre, était pour les malheureux. Quantité de vieillards, d'infirmes et d'enfants encombraient chaque jour les cours du palais, attendant le réveil du seigneur comte. Descendant au milieu de cette misérable foule agenouillée autour de lui, Charles puisait dans les aumônières que portaient les valets et tenait non seulement à remettre lui-même une pièce de monnaie dans chaque main tendue pour la recevoir, mais encore, par un sentiment de touchante humilité chrétienne, baisait cette main comme s'il eût été personnellement l'obligé. Lorsqu'il ne restait plus, pour ce jour-là, d'affamés dans Bruges, le comte se rendait en l'église de Saint-Donat par la galerie du palais qui v communiquait, et où se trouvait une chapelle particulière dédiée à la sainte Vierge, dans laquelle il avait l'habitude de prier et d'entendre la messe qu'un de ses chapelains lui disait chaque matin



La journée du 2 mars 1126 se leva sombre et chargée de brouillards si épais qu'on n'y pouvait voir, dit la chronique, à . la distance d'une pique, et que la vide de Bruges tout entière, avec ses édifices religieux, féodaux ou bourgeois, disparaissait dans une lugubre obscurité .Le comte de Flandre, au dire de ses chapelains, avait dormi d'un sommeil très agité. On l'avait entendu se retourner souvent dans son lit, gémir et soupirer comme un homme que tourmentent de sinistres rêves. Fatigué de cette agitation, il resta couché un peu plus tard que de coutume, mais enfin, malgré sa lassitude, il se leva pour aller secourir ses pauvres qui, transis dans la brume matinale, attendaient leur pain quotidien. Cette oeuvre miséricordieuse accomplie, le prince s'achemina vers la galerie suivi d'un petit nombre de serviteurs qui bientôt, selon sa volonté habituelle, le laissèrent seul pour s'en aller prier séparément aux diverses chapelles des nefs intérieures de l'église. Prosterné devant l'autel, Charles le Bon, en attendant la messe et pour s'y préparer, ouvrit son psautier et commença les sept psaumes de la pénitence qu'il avait coutume de chanter à haute voix, tandis que, de son côté, le chapelain psalmodiait également les heures afin d'être entendu des assistants. En ce moment une pauvre femme s'approcha de lui. Le comte avait toujours treize deniers déposés sur la couverture d'un de ses livres. Il en prit un qu'il tendit à la femme laquelle se retira non loin de là pour ouïr la messe.

Cependant les conjurés, Burkhard en tête, levés avant le jour, s'étaient apostés aux environs de Saint- Donat Enveloppés de leurs manteaux de fourrures sous les| quels ils cachaient de larges épées à deux tranchants, ils avaient épié toutes les démarches du comte.Bientôt son arrivée dans la galerie est signalée. C'était le moment convenu. Des gardes avaient été placés aux portes extérieures de l'église. Burkhard, suivi de ses complices, gravit sans bruit les marches conduisant à la galerie et s'avança vers le prince, toujours en oraison.Croyant à l' approche de quelques mendiants, Charles ne bougea pas et, la face inclinée, continua ses prières. I1 achevait à haute voix le verset du cinquantième psaume : "Vous m'aspergerez avec l'hysope et je serai purifié, vous me laverez et je deviendrai plus blanc que la neige, » lorsque Burkhard, arrivant par derrière et dégageant son épée d'un mouvement rapide, en toucha du plat la tête du comte pour la lui faire redresser. Charles, en effet, sentant le froid du fer, relève le front La pauvre femme à qui il venait de taire l'aumône crie à 1'instant en idiome flamand de Bruges: " Sire comte, gardez-vous ! "Le prince avait à peine tourné la face vers Burkhard que l'épée de celui-ci s'abat d'abord sur son bras droit qu'il mutile avec la main tenant encore des pièces de monnaie destinées à l'aumône, puis, d'un second coup plus vigoureux, sur son crâne qu'il fend avec tant de violence que la cervelle en Jaillit au loin.

La victime pousse un gémissement, et aussitôt tombe sur les dalles dans les convulsions de l'agonie

Elle fut courte, car ses meurtriers, Lambert Knap et Burkhard en tête, et avec eux un karl nommé Georges, s'étaient précipités sur le corps pour lui enlever son dernier souffle. Le martyr avait eu cependant la sublime résignation, avant de rendre l'âme, de lever ses mains sanglantes vers le ciel pour implorer la miséricorde divine et peut-être aussi le pardon de ses bourreaux !

Voici comment tm ancien chroniqueur raconte la mort du comte Charles le Bon. Il donne quelques détails intimes qr.'on ne trouve pas dans les récits de Galbert.

La mort du juste était accomplie ! Mais cette immolation parricide et sacrilège ne suffisait pas à la rage des assassins. Des victimes innocentes restaient pour assouvir cette rage infernale, et s'amonceler autour du corps inanimé du père de la patrie.Ses membres palpitaient peut-être encore au milieu de la mare de sang où ils gisaient, que la fureur des monstres se tourne contre les malheureux officiers du prince disséminés dans l'église pour y faire leurs dévotions, en même temps que leur maître. Ils étaient tous désarmés et incapables de se défendre. Aux premiers cris poussés dans la galerie haute et en présence de la horde d'égorgeurs qui, les épées et les scharmsàx dégainés, s'étaient précipités à travers les nets, éperdus et terrifiés d'un forfait qu'ils avaient été impuissants à conjurer, ils s'étaient réfugiés derrière les autels, se cachant sous les tentures, les pupitres, les bancs, les branchages amassés pour la fête prochaine des Rameaux et jusque dans les orgue. Aussitôt découvert, chacun de ces malheureux était percé de mille coups ; et alors les voûtes de la vieille et sombre basilique, au lieu de chants sacrés, ne retentissaient plus que des clameurs furieuses des meurtriers mêlées aux supplications, aux cris de douleur et d'angoisse de ces autres martyrs. Le sang coulait partout. Dans la tribune même et auprès du cadavre du comte, fut égorgé Tancmar, châtelain de Bourbourg qui venait à l'instant même de communier ! Ses deux fils Gautier et Gislebert, sortant eux aussi du confessionnal, avaient réussi à s'échapper de l'église et poursuivis, atteints et frappés d'abord par un homme d'armes nommé Erick, ils tombèrent sous la hache de Lambert dit Barakin, ou le Sanglier ; et c'est ainsi, dit la chronique, que « ces deux jeunes frères égaux en valeur et gagnant par leur aimable figure l'affection de tous ceux qui les voyaient, passèrent à la béatitude céleste ! »

Dans le choeur de l'église étaient en même temps massacrés Baldwin, chapelain et prêtre, et Raoul clerc du comte, puis. Gaultier Locre; dans la sacristie furent découverts le clerc Oger, Arnoul l'un des camériers du comte et Fromold le Jeune, syndic, auquel on laissa la vie pour lui arracher, par ordre du prévôt, les clefs du trésor seigneurial, celles du palais et de tous les coffres et meubles précieux qu'il renfermait car ces égorgeurs étaient en même temps des voleurs. Burkhard, le châtelain Hacket et Gaultier fils, de Rodenbourg, restèrent dépositaires de ces clefs .Après avoir rempli le lieu saint de cadavres, les scélérats, suivis de leur bande de karls enivrés par l'odeur du sang et par le vin, s'étaient rués dans le Bourg, sur le palais du comte, puis dans la ville même où s'accomplirent des actes de sauvagerie sanguinaire que peut seule expliquer la barbarie des moeurs jointe à une inextinguible soif de vengeance, de meurtre et de pillage. La terreur en ce moment fut à son comble. L'on eût dit que la ville de Bruges tout entière, frappée de stupeur en présence d'un forfait dépassant en horreur, tout ce qu'on pouvait concevoir, était glacée d'effroi et moralement paralysée. Aucune résistance ne fut alors tentée : tous les Van der Straeten, leurs parents et leur clientèle, c'est-à-dire les principaux ennemis du chancelier Bertulphe et des siens, avaient fui pour échapper au massacre. Leurs logis furent mis à sac, tous leurs trésors et tous leurs biens pillés .Auprès de Straeten la somptueuse résidence de Tancmar fut mise à sac et pillée. Les riches mobiliers, les armes, les troupeaux, tout fut enlevé, jusqu'aux habits des paysans du domaine. Tous les villages et toutes les fermes des environs avaient été abandonnés.

Bruges n'était plus qu'une malheureuse cité en proie au carnage, au vol, livrée sans merci à la férocité sanguinaire d'une horde de bandits.

Il n'y eut pas jusqu'à d'inoffensifs marchands se rendant à la foire d'Ypres pour y gagner leur vie, qui ne furent attendu, sur les chemins et détroussés par ces misérables qu'on ne vit rentrer chez eux qu'à la nuit, ivres de sang, fatigués de brigandages, mais résolus à pousser jusqu'au bout l'oeuvre infernale dont l'entier accomplissement leur semblait devoir être fatalement pour eux une question de vie , ou de mort.Tandis que s'accomplissaient impunément les scènes de cette effroyable et sanguinaire orgie, au milieu de l'épouvante et de la désolation générales, le corps du noble comte gisait toujours isolé dans la galerie de Saint-Donat, au pied de l'autel de la Vierge où il avait reçu le martyre. Le clergé, partageant la terreur générale, n'osait s'en approcher ni y toucher; on ne pouvait plus d'ailleurs célébrer les saints offices dans une église souillée par de si énormes sacrilèges. En présence de cette grande et morne consternation, que faisait le monstre qui avait été l'âme de cette immense calamité déchaînée sur un pays dont il était après son seigneur le plus haut dignitaire? L'infâme Bertulphe, enfermé dans son palais, feignant le calme et l'ignorance, combinait avec ses neveux les moyens de tirer parti de l'événement et de se soustraire à ses conséquences. Une première pensée l'obsédait ainsi que ses complices: le cadavre de leur victime, le noble prince qu'ils venaient d'immoler, serait pour eux, si on ne le faisait disparaître, un sujet d'éternel opprobre, un aliment peut-être aux vengeances populaires dont ils devaient pressentir la prochaine explosion.

Bertulphe commença par autoriser Fromold, cet officier du comte qui, pour échapper à la mort, avait été obligé de livrer les clefs du trésor et du palais, à relever le corps de son seigneur et à lui rendre les derniers devoirs. Fromold se rendit donc dans la galerie, enveloppa la noble dépouille, la transporta au centre du choeur de l'église, et la déposa sur une estrade autour de laquelle il alluma quatre cierges de cire.Bientôt l'on vit quelques pauvres femmes en pleurs, de celles dont le comte ne cessait de soulager les misères, venir s'agenouiller autour de ces restes sanglants qu avec le pieux Fromold elles veillèrent toi!te la nuit, offrant ainsi l'aumône de leurs prières à celui qui jusque là leur avait si largement prodigué la sienne. f Ainsi se termina ce jour de deuil et de misère, dit, avec une amère tristesse, le chroniqueur témoin des scènes affreuses que nous venons de rappeler d'après lui, ce jour origine de tous nos troubles et des maux peut-être plus grands encore qui nous sont réservés ! »
En cette même lugubre nuit les assassins veillaient aussi, et à l'ivresse du carnage avait succédé chez eux l'épouvante et certainement aussi le remords. Ils se demandaient avec angoisse quelles seraient les conséquences de leur crime. Enfermés avec leur chef le chancelier Bertulphe, le châtelain  Hacket et les principaux conjurés ils se concertaient sur la conduite qu'ils avaient à tenir. Une première résolution fut prise dans ce sinistre conciliabule. Un courrier fut avant le lever du jour, expédié à l'abbé de Saint-Pierre de Gand. Le prévôt de Saint-Donat, par un message, l'informait que € le très pieux comte de Flandre venait de succomber victime d'une sédition populaire !...  Il le priait de venir sur l'heure chercher le corps exposé à toutes les profanations dans l'église de Saint-Donat
Au reçu de cette hypocrite invitation, l'abbé de Saint-Pierre, ne soupçonnant rien, s'empressa de s'y rendre. Bertulphe avait fait a l'avance construire une bière pour y déposer le mort qû'on devait transporter ensuite clandestinement vers Gand à dos de cheval. Quoique le projet eût été conçu très secrètement, le bruit en avait transpiré, et lorsqu'il s'agit de passer à l'exécution, c'est-à-dire à 1 enlèvement du corps, une véritable tempête éclata autour de l'église, du château comtal, de l'hôtel du prévôt et du marché tout entier: Les nobles non affiliés à la secte des meurtriers, les bourgeois, les manants, les serfs, toutes les pauvres gens enfin dont le comte Charles le Bon était la providence, proclamaient à grands cris que jamais son corps ne sortirait de Bruges. Le tocsin alors sonne à toutes les églises et bientôt mille bras s'élèvent en l'air brandissant les scharmsax, les godendags, les épieux et les bâtons à viroles, cette arme terrible des vieux Flamands, et des clameurs de vengeance se mêlaient au tumulte.

 Un incident vint mettre le comble à l'émotion de cette multitude exaspérée. Tandis qu'on essayait de transporter le corps, un pauvre enfant perclus de tous ses membres, appelée Roegekin Tookman, connu de toute la ville et que les moines de Saint-André avaient, depuis huit ans, recueilli par charité en lui ayant fait même construire un appareil pour se mouvoir, rampa péniblement sous le cercueil qu'il embrassa en pleurant puis, tout à coup se relevant plein de force et de vigueur, se mit à courir parmi la foule, s'ecriant que les reliques du très pieux comte l'avaient guéri. En présence de ce miracle, on n'entendait que sanglots et prières; chacun voulait essuyer les plaies saignantes du martyr; on allait jusqu'à gratter le marbre rougi de son sang. Tous les esprits étaient frappés d'une religieuse et sainte terreur. Mais déjà il n'y avait plus à lutter contre les dispositions menaçantes du peuple Brugeois. Le prévôt, effrayé, le comprit et promit que le corps resterait à Bruges. Il ordonna aussitôt de le déposer dans la galerie supérieure de Saint-Donat et eut en outre le cynisme hypocrite de faire célébrer, le 4 du mois de mars, un service funèbre en l'église de Saint-Pierre, hors la ville, à l'intention du prince qu'il venait de faire égorger. On dit même que, dans son abominable hypocrisie, il y versa des larmes  !

Un calme momentané avait succédé dans Bruges à cette première agitation, présage des graves événements qui ne devaient pas tarder à se produire. Bertulphe, ses parents, ses principaux complices et toute la faction qui les soutenait commencèrent à réfléchir plus sérieusement que jamais aux inévitables conséquences de leur forfait.

Le sentiment de leur propre salut dominait chez eux sur toute autre préoccupation.


pour info...Né Charles de Danemark, comme fils du roi du Danemark Knut IV et d'Adèle de Flandre, il est le petit-fils du comte Robert Ier et de Gertrude de Saxe, neveu du comte Robert II et cousin germain du comte Baudouin VII.
C'est un bienheureux chrétien fêté le 2 mars. Des reliques de ce bienheureux sont conservées sur l'autel de la chapelle qui lui est consacrée en la cathédrale de Lille

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