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mercredi 1 mai 2013

la révolution des bastions ou la nécessaire adaptation des enceintes urbaines du XVIe au XXe siècle


Gravelines, un cas d'école de la fortification bastionnée.


Difficile question que de traiter de l’adaptabilité de l’enceinte urbaine du XVIIe au XXe siècle. Les frontières françaises en général, et celles du Nord en particulier, ont été constellés d’enceintes dont une part importante a disparu aux XIXe et XXe siècle parce que devenues obsolètes.

1. Des conditions techniques nouvelles.

L’apparition et la généralisation de l’artillerie dans la conduite des sièges a amené les poliorcètes à changer radicalement leur vision de la ville fortifiée.

L’enceinte, au tracé plus ou moins simple du Moyen-âge, faite de murs droits et de tours adossées aux remparts, dont la hauteur est souvent synonyme de puissance, fait place au XVe siècle aux tracés bastionnés.

La fragilité évidente des murailles face aux boulets nécessitait une réponse à la mesure de la menace des canons plus précis et capables de tirer sur les mêmes points des remparts, contrairement aux couillards et autres catapultes. Les moyens névrobalistiques ont vécu pour être remplacés par des armes redoutables.

La première réponse est l’édification de cavaliers d’artillerie pour hisser des canons en hauteur, au dessus de la muraille, quitte à réinvestir d’anciens sites comme la motte qui jouxte la cathédrale de saint-Omer. La région manquant singulièrement de crêtes militaires, il faut donc innover. Malheureusement cette solution est insatisfaisante puisque ne pouvant couvrir tout le périmètre fortifié…

Une solution plus réaliste réside dans la construction de tours d’artillerie flanquant les approches des enceintes. Pourtant, là non plus, la solution n’est pas totalement satisfaisante puisque fragile, exposée aux boulets ennemis et, lorsque les pièces sont sous casemates, susceptibles d’ensevelir les servants des batteries si elles venaient à s’écrouler.

Reste alors le renforcement de tours d’enceinte, la noble tour à Lille ou la tour des couleuvriniers à Bergues par exemple, pouvant recevoir des canons sur leur sommet.

D’autres préconisent alors la multiplication des boulevards, solution insatisfaisante puisque séparés de l’enceinte.

De fait, le bastion s’impose comme la meilleure des solutions…

Or, celui-ci, s’il est une idée simple, devient un élément d’une haute technicité par sa multiplication autour des enceintes dont le périmètre défensif est vaste.

L’usage devenu systématique des canons implique donc autant de protéger la ville que de gêner la visée des artilleurs ennemis. Ainsi, tout mur, toute courtine qui serait à découvert se doit de recevoir des protections :
- devant les courtines, on élève des ravelins qui deviennent des demi-lunes,
 les bastions reçoivent régulièrement des couvre-faces au devant d’eux,
- le périmètre à protéger se double de chemins couverts puis d’avant chemins couverts avec des places d’armes pour le regroupement des troupes. 
- les assiégés devant circuler rapidement, il faut ajouter nombre d’escaliers et des poudrières pour leur permettre de tenir les sièges.
- Il faut ajouter un vaste glacis précédent le périmètre fortifié, forcément zone non-aedificandi herbeuse, dégagée d’arbres et d’obstacles, avec une pente relativement faible pour que la forme des bastions ait l’air rasante mais suffisante pour empêcher les tirs tendus des canons ennemis…

Autrement dit, la fortification bastionnée est nécessairement dévoreuse d’espace, un espace pourtant vital aux villes qui connaissent une forte croissance démographique et qui voient se profiler – au Nord – les prémisses de l’industrialisation.

Il faut donc en convenir, le tracé bastionné provoque une mutation urbaine profonde, non pas intra-muros mais dans le rapport que la ville doit entretenir avec son environnement immédiat.

En effet, la mise en place de défense avancées telles que des forts (comme sur le canal reliant Dunkerque à Bergues) et de redoutes qui sont autant de défenses avancées augmente d’autant plus le périmètre dévolu aux activités militaires. De plus, le le nombre de zones interdites aux activités urbaines et civiles ne cesse de s’agrandir…

Les défenses naturelles comptent aussi pour beaucoup dans une région comme le Nord de la France :

l’usage de l’eau, omniprésente, que font les Hollandais, inspire les architectes français qui viennent à la suite des Italiens embauchés par Charles Quint comme par les rois espagnols :
 Errard-de-Bar-le-Duc élabore l’inondation des approches occidentales de Calais au Fort Nieulay;
- Vauban installe des retenues d’eau et des barrages à la citadelle de Lille, perfectionne le transport de l’eau au pied des remparts du Quesnoy et d’Avesnes-sur-Helpe ou profite du réseau gravitaire pluriséculaire des wateringues en Flandre littorale….


L’adaptabilité des fortifications bastionnées est donc tout d’abord liée à la nature du terrain comme au pragmatisme des architectes et à leur formation puisque leurs domaines de compétence s’étendent de plus en plus... devant être à la fois géographes, maçons, artilleurs, comptables…

La liste de leurs compétences n’est pas exhaustive et de fait, ceux qui sont formés sur le tas, madrés au combat au hasard des campagnes, sont un corps en voie d’extinction !


2. de la construction elle-même

Entreprendre la construction d’enceintes bastionnés nécessite de trouver des solutions à au moins trois problèmes :
-  trouver des matériaux en volume conséquent… et être capable de les payer
-  trouver de la main d’œuvre.
- savoir déléguer puisque les chantiers sont vastes et nombreux et, de plus, ils sont – comme sur la frontière du Nord –  simultanés. Vauban n’a-t-il pas eu à porter son attention en même temps sur toutes les villes conquises entre 1662, date de l’achat de Dunkerque et 1677 avec les prises de Cambrai et Valenciennes, avec en plus la mise en place des défenses sur le reste des frontières et sur la vaste ouverture maritime !


En ce qui concerne la question des matériaux, l’adaptation au milieu est essentielle mais nécessite de modifier profondément l’environnement.

Ainsi, si l’on ne considère que le seul exemple lillois, Vauban fait creuser des canaux pour l’acheminement des pierres devant servir de base aux murs, fait ouvrir des fours pour la fabrication des briques mais sait convaincre Louvois de délier les cordons de la bourse pour acheter des briques d’Armentières « plus petites, plus chères mais qui tiennent tellement mieux la pluie que celles de Lille » afin de les utiliser pour les parements des murs de la citadelle… comme de se servir dans les ruines alentours.
Les dernières grandes fortifications médiévales disparaissent ainsi irrémédiablement puisque les bastions doivent fixer des ennemis qui ne doivent pas se retrancher dans quelque château que ce soit…

La problématique est identique à Avesnes-sur-Helpe ou à Condé-sur-L’Escaut au sujet de la pierre bleue qui doit recouvrir les murailles…

En ce qui concerne les travailleurs, la recherche de main-d’œuvre est une question épineuse : passe encore de transformer les soldats en « armée de la brouette », il faut encore user de la corvée royale et des réquisitions (jusque 2.000 hommes qui sont ainsi emmenés chaque jour sur le chantier de la citadelle de Lille) qu’il faut garder au prix – parfois – de brutalités. Après tout, les corvéables n’étaient ils pas gardés là par des Dragons armés de nerfs de bœuf ? Le risque est grand de se priver de fait de personnels compétents.

Enfin, il faut avoir déléguer donc accepter de faire confiance. Là n’est pas le moindre problème. Si la concurrence est de bon aloi entre architectes français (Vauban cède la place au chevalier d’Aspremont pour la citadelle d’Arras, lui-même ayant été préféré à son mentor pour la citadelle de Lille), c’est moins évident pour l’embauche des architectes locaux et pourtant, la confiance accordée à Simon Vollant témoigne de l’approche psychologique usée pour se faire accepter, quitte à reprendre leurs idées comme Vauban le fit pour les fondations de la citadelle, préférant les coffrages aux pieux. On peut considérer que s’attirer les bonnes grâces des habitants entre dans la construction de ces enceintes qui ne vaudraient rien si les habitants les livraient à l’ennemi

Néanmoins, la fortification, dès la fin du règne de Louis XIV, perd déjà de son importance puisqu’en vertu du principe divisionnaire de De Broglie et Guilbert, l’on s’oriente de plus en plus vers une guerre en rase campagne. Les villes fortifiées gardent une importance relative mais elles deviennent lentement des garnisons et des services d’intendance. Elles ne sont plus nécessairement des buts de guerre.


3. Le XIXe siècle ou le triomphe de l’artillerie.
Le désastre de Sedan sonne officiellement le glas des fortifications de Vauban. Si l’on entame un vaste mouvement de déclassement pour nombreuses enceintes au XIXe siècle, l’action du général Séré de Rivières pose la question de l’adaptation à la nouvelle artillerie : le boulet est remplacé par l’obus et la cadence comme la puissance de tir sont plus élevées avec le chargement par la culasse. La IIIe République a donc l’obligation de se prémunir de son nouvel ennemi héréditaire qu’est l’Allemagne Prussienne.

Ainsi, s’il estime que les enceintes de Vauban ne seraient en mesure de ne tenir qu’une à deux journées contre un assaut, c’est que la menace est sérieuse.

L’idée d’entourer les villes d’une ceinture de forts semi-enterrés se couvrant mutuellement de leurs feux pour détourner le flot ennemi vers les plaines du bassin parisien où l’armée française doit attendre pour le tailler en pièces est audacieuse. Trop peut-être !

En effet, les villes ont grandi démesurément avec la révolution industrielle et sont avant des cités-ateliers dont le potentiel économique ne peut ni ne doit tomber entre les mains ennemis.

Pour audacieuse qu’elle soit, l’idée même des rideaux défensifs souffre alors de trois défauts :
 la croyance en des Ardennes impénétrables,
 la naïveté quant au respect inconditionnel de la neutralité de la jeune Belgique née en 1830. On sait ce qu’il en advint dans le plan Von Schlieffen !
 la capacité financière pour faire évoluer en permanence les fortifications en fonction de la menace. Or, à l’aube de la IIIe République, les finances ne peuvent permettre de réformer à la fois l’armée et les fortifications, des choix s’avèrent impératifs.

Ici, et si l’on excepte les modifications du bastion César au Quesnoy et l’extension de faible valeur autour des quartiers annexés de Wazemmes, Esquermes et Moulins à Lille, c’est la « banlieue » et l’espace rural proche des villes qui change profondément, d’autant plus que les abords des forts répondent aux mêmes priorités que les murailles de Vauban.

A Dunkerque, par exemple, l’espace entre la ville et le fort des Dunes à proximité de la mer à Leffrinckoucke, à l’est de l’agglomération peuvent se couvrir de villas. Celles-ci sont alors en bois pour les démonter en cas de conflit ou, à défaut, les incendier ou tirer au canon au travers d’elles. Quant aux villes qui se voient imposer de nouveaux bastions, ils sont rarement renforcés par des demi-lunes et sont devenus complexes, abritant des casemates, des abris, des poudrières. L’espace militaire se restreint aux bastions et aux casernes.

Ici, ce ne sont plus seulement les villes qui sont corsetées et gênées dans leur croissance mais bien les communes alentours, qui perdent de l’espace.

L’emprise s’élargit encore d’ailleurs lorsque l’artillerie se perfectionnant, il faut démultiplier les défenses des forts en leur adjoignant des ouvrages d’arrêt intermédiaires

Néanmoins, le maintien des remparts du XVIIe siècle, s’il paraît judicieux ou économique -  c’est selon -  pose deux soucis majeurs dans la région :
- quid de la croissance urbaine qui nécessite de vastes emplacements, notamment pour les usines, nouveau modèle de production?
- quid des populations qui seraient enfermées ; emprisonnées ou assiégées ? Il suffit pour obtenir une réponse, se référer à la vie quotidienne à Lille comme au Quesnoy tout au long du premier conflit mondial…

Les capacités d’innovations sont telles que rapidement, les forts Séré de Rivières sont condamnés à plus ou moins brève échéance : l’introduction de la mélinite dans les obus, capables de crever les voûtes et de défoncer les parapets ne peut que mettre en échec ces croiseurs posés à terre qui s’inspirent largement de l’œuvre de Montalembert, absente dans les régions septentrionales !

Seule alternative : les abandonner ou les surprotéger à l’aide de blindages d’acier ou en les recouvrant de béton, deux solutions onéreuses vu la longueur de la frontière et le nombre d’ouvrages à mettre à niveau.

Ils sont en passe d’être déclassés, abandonnés pour certains lorsque la première guerre mondiale est déclarée… Voilà qui est donc fâcheux, la France se prépare à découvrir ses frontières, les événements ne lui en laisseront pas le temps… pourtant les Allemands craignaient ce qu’ils appelaient la « barrière de fer », Von Kluck appelant même à se méfier des forts de Maulde !

            Les préceptes valant à l’aube de la IIIe République sont dépassés lors de la Grande guerre : la chute de Maubeuge en est une parfaite illustration et pourtant, Vauban, ironie de l’histoire, continue de rendre de précieux services à l’armée… Quant au début d’octobre 1914, les Allemands mettent le siège devant Lille, c’est en parfaite connaissance des forces et des faiblesses de l’enceinte qu’ils assiègent. Malgré la conduite héroïque des 2.795 défenseurs français, c’est par les portes ouvertes dans le rempart du Second Empire qu’ils pénètrent dans la cité, par le Sud… et non par le Nord de la ville encore protégé par le complexe système de Vauban…

Le 4 novembre 1918, les Néo-Zélandais enlèvent le Quesnoy en y pénétrant par des échelles…

D’ailleurs, une génération plus tard, la ville de Bergues dont les Anglais ont bloqué les portes avec des chars, résiste si bien lors de l’opération Dynamo, que les Allemands la prennent à l’aide des Stukas et des sapeurs équipés de lance-flammes…

Les remparts sont donc encore assez efficaces pour un combat d’infanterie…

La plupart des forts ne pourront s’opposer à la puissance de feu allemande et la Grande guerre apportera alors la preuve éclatante de la faiblesse des fortifications face aux nouvelles armes… Comment résister à la puissance d’un 380 ou d’un 400 mm qui comme à Maubeuge, ébranle le fort de Leveau sur la commune de Feignies avec très peu d’obus, puissance que l’on ne pouvait pas prévoir lors de l’élaboration des forts…

La possibilité enfin de croiser les feux en rideau défensif entre les forts devient réellement dérisoire voire illusoire face au développement d’une artillerie lourde à longue portée, souvent sur voie ferrée donc mobile ou par l’installation par la Marine impériale de canons lourds destinés aux croiseurs, installés sur des encuvements comme le Lange Max de 380mm, dotés d’une portée de tir dépassant les 40 km en fonction de la hausse de tir !!!

Les calibres légers des forts sont une défense efficace vis-à-vis de troupes d’assaut mais leur rôle se limite désormais à la protection des abords…

4. Le XXe siècle ou le deuil des fortifications urbaines.
La première guerre mondiale, par l’apparition de nouvelles armes et surtout par l’usage de la troisième dimension rend définitivement obsolète les fortifications urbaines. L’aviation, notamment de bombardement, permet de s’affranchir de la distance malgré les débuts de la DCA.

On amène les fortifications sur le théâtre d’opération avec les tanks bien que ceux-ci soient lents et peu maniables…

Les communes se trouvent dans l’obligation de racheter aux Domaines les périmètres fortifiés que ni l’Etat ni l’armée ne veulent prendre en charge et entretenir. Les villes auront largement contribué à leur édification, elles referont de même pour les racheter puis les détruire !

Il en découle naturellement une nouvelle vague de démantèlements plus ou moins heureux, complets dans certains cas…

Et les autres villes ?
Celles qui ne peuvent s’offrir le luxe de détruire les remparts sont condamnées à vivre corsetées, obligées de se développer hors les murs, dans des faubourgs, avec les difficultés de lien social et de tissu urbain inhérentes à la séparation tangible des remparts. On ne craint pas leur fragilité en cas de conflit puisque de toute façon, les remparts, qu’ils soient de Vauban ou d’autres architectes ne sont même plus une protection contre les armes lourdes… Les centres sont donc amenés à péricliter plus ou moins vite…

Quant à la seconde guerre mondiale, elle a apporté la preuve du piège qu’est le combat urbain. Seuls des blockhaus normalisés et standardisés qui sont autant de points d’appui et d’abris se multiplient au sein et autour des villes… et encore, dans celles que l’occupant sait être d’importance stratégique, répondant à la même problématique à laquelle sont confrontés les Français entre-deux-guerres lors de l’édification de la Ligne Maginot en mettant en place une défense des frontières par une fortification discontinue et des points d’appuis qui se couvrent mais dont sont exclues les villes…

L’enceinte fortifiée est morte définitivement avec l’avènement de l’arme aérienne, ce que ne pouvait bien évidemment prévoir aucun poliorcète, ne laissant en héritage que quelques citadelles qui remplissaient et remplissent encore leur rôle de casernes, gage de leur survie. En définitive, l’adaptabilité des fortifications n’est que tenter de résoudre la quadrature du cercle : répondre à une menace qui s’aggrave dès que l’on trouvé une solution plus ou moins réaliste à la précédente. Ainsi Vauban parlait en connaissance de cause lorsqu’il disait qu’ « il n’y a point de meilleurs juges que les canons, ceux-là vont droit au but et ne sont pas corruptibles »

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