jeudi 20 septembre 2012

Les Marins de France (1943)

 Edité sous le patronage du Secrétariat d’Etat à la Marine, Draeger, imprimeur, Montrouge, 32.0006.43, 1943, 20 p

RICHELIEU A DIT : IL SEMBLE QUE LA NATURE AIT VOULU OFFRIR A LA France L’EMPIRE DE LA MER PAR L’AVANTAGEUSE SITUATION DE SES DEUX CÔTES POURVUES D’EXCELLENTS PORTS AUX DEUX MERS OCEANE ET MEDITERRANENNE ;

Une telle appréciation ne se justifie qu’à condition de posséder une marine, ce qui ne saurait être l’effet d’un hasard providentiel.
C’est bien plutôt la conséquence de patients efforts, de sacrifices innombrables, d’héroïsme, de science et aussi une politique sage et persévérante. Que les hommes manquent et la politique ne peut rien – on l’a vu à la bataille de l’Ecluse – que la politique soit maladroite et l’héroïsme des hommes, leur savoir et leur sacrifice demeurent pratiquement vains, on l’a également vu à la bataille de la Hougue.

Ainsi la grandeur et la puissance d’un pays comme la France, tiennent, pour une grande part, à la valeur de ses marins et à la qualité de ses escadres au service d’une politique intelligente et avisée.
Philippe-Auguste, le premier semble-t-il, comprit ce principe fondamental. Mais s’il construisit des vaisseaux, il ne peut aussi rapidement former des marins. Sa tentative d’invasion de l’Angleterre aboutit à un échec ouvrant une large brèche dans les finances publiques. Dès lors, ses successeurs, contraints à une plus grande économie négligeront la Marine, et quand le roi d’Angleterre veut débarquer en France, rien ne peut l’empêcher.

Cela, Charles V, le Sage, s’en souvint. Il voulut une flotte puissante et des marins éprouvés. Laissant à Du Guesclin le commandement des armées de terre, il confie la Marine à Jean de Vienne et celui-ci, en une campagne foudroyante, sillonne la Manche, l’expurge de tout navire ennemi, pénètre dans les ports anglais, en détruit les installations, assure à la France la liberté de la mer et l’exercice du commerce qui connaît alors une période florissante.

Malheureusement passagère. Car la mort de Charles V met un terme à cette sage politique. Pour des raisons d’économie, on réduit encore la Marine. La guerre de Cent ans se poursuit et nous épuise. Il nous faudra de longues années pour nous refaire. Il en faudra moins à nos marins pour témoigner que leur courage de n’use jamais.

Prégent de Bidoux, avec quelques galères, se couvre de gloire en Méditerranée, puis au large de la côte bretonne où par son habileté, il contraint les Anglais à cesser leurs pillardes incursions.
Non loin de là et dans le même temps, un Breton au nom rugueux et âpre comme la lande, accomplit un des plus beaux faits d’armes de nos annales maritimes.

Portzmoguer que la légende et l’usage appellent encore Primauguet, attaque l’Anglais sous les ordres de l’Amiral de Clermont, quand celui-ci se trouve d’un seul coup menacé d’encerclement. Primauguet, qui commande La Cordelière, n’hésite pas un instant. Trois vaisseaux anglais l’assaillent. Par la précision et la rapidité de son tir, il démâte les deux plus proches et court sus au troisième, Le régent, commandé par le Grand Ecuyer Thomas Knyvet. Il le rejoint bientôt, l’aborde et fait jeter les grappins tandis que pleuvent le fer et le feu sur le pont de La Cordelière. Le corps à corps commence, se prolonge. Autant qu’il faut à l’escadre pour se réfugier dans la rade de Brest. La défense faiblit ; La Cordelière va tomber aux mains des Anglais. Cela un marin ne peut l’accepter. Plutôt mourir que de se rendre…  Une détonation épouvantable secoue les deux nefs. C’est Primauguet qui mettant le feu à ses réserves de poudre, fait sauter son navire entraînant son ennemi ans la mort. L’escadre française était sauvée.

Pour longtemps encore nous serons contraints à une Marine aux effectifs dérisoires. La France qui se relève lentement, qui chaque jour agrandit son domaine jusqu’à le porter à ses frontières naturelles, ne peut pas faire face à tant de dépenses. Certes, François Ier encouragea les armateurs mais ne pourra mieux faire. Il faudra donc attendre Louis XIII et Richelieu.
Le Grand Cardinal pense qu’un pays n’est respecté qu’autant qu’il se fait respecter. Par la force si besoin est. Il pense aussi qu’un pays n’est fort que lorsqu’il peut promener son pavillon là où il veut. Richelieu conçoit alors et met sur pied un programme naval de grande portée. Il a, de plus la sagesse de s’entourer de collaborateurs de qualité :

Sourdis, archevêque de Bordeaux, dont l’autorité brisa l’irascible opposition du duc d’Epernon, fut appelé par Richelieu en qualité de Chef des Conseils du Roi en l’armée Marine. Il s’était signalé au siège de la Rochelle, il se couvrit de gloire lors de la prise des Iles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, détruisit la flotte espagnoles à Fontarabie, arracha triomphalement la bataille de Laredo et de Santona, et s’en revint mourir au village d’Auteuil après une vie tout occupée du soin des ouailles et du service du roi.

Le Commandeur des Gouttes, navigateur de grande classe, aussi habile manœuvrier que remarquable organisateur.

Armand de Brézé qui succède à Richelieu comme grand maître de la navigation. Dès l’âge de vingt ans, il se signale par ses prouesses, attaquant l’ennemi sans relâche. Dans un combat, il en voulait surtout au vaisseau amiral ! C’est ainsi que rencontrant la flotte espagnole, le jeune Brézé se porte droit à l’amiral d’Espagne et fait un tel usage de ses batteries que l’amiral doit abandonner la partie. Hélas ! tant de courage et tant de prouesses furent fauchés par la mort. A 27 ans, Armand de Maillé Brézé succombait en pleine gloire au combat d’Orbitello.

Le Chevalier Paul, l’enfant de la vague, né au plus fort d’une tempête d’une jolie lavandière et d’un père inconnu, n’eut d’autre désir dans sa vie que de courir la mer, et de servir la France.
A 12 ans, engagé comme mousse dans la flotte de Malte, il était à 36 ans capitaine de vaisseau dans la Marine Royale. Un jour, apercevant cinq galères turques, il se porte au-devant d’elles avec un seul brigantin, les attaque, rompt leurs mâts, met les voiles en lambeaux et les réduit à une fuite honteuse. Ses combats sont autant de victoires qui jalonnent une existence aussi romanesque que sa naissance.

RICHELIEU AVAIT ETE L’INSPIRATEUR DE LA RENAISSANCE DE NOTRE FLOTTE, COLBERT ET SON FILS SEIGNELEY EN SERONT LES REALISATEURS TANDIS QU’UNE PELIADE DE MARINS AUDACIEUX ET HEROIQUES AJOUTERONT LEUR RAYON DE GLOIRE  A CELLE DU ROI SOLEIL.

Duquesne, pilote puis capitaine de vaisseau, entre dans l’armée navale de l’archevêque de Sourdis qui le distingue tout de suite et le signale à Richelieu comme l’un de ses meilleurs capitaines. Duquesne ne fera jamais mentir ce jugement. Lieutenant général en 1669, il devait montrer toute sa valeur dans une suite d’immortelles campagnes en Océan, puis en Méditerranée. En 1675, il démonte la flotte espagnole sur les côtes de Sicile, l’année suivante, il s’attaque à Ruyter, le vainqueur de Black, de Monk et des plus fameux amiraux anglais, Ruyter le sauveur de la Hollande. Un capitaine de commerce anglais ayant alors rencontré Ruyter non loin de Messine, lui demande ce qu’il faisait : « J’attends le brave Duquesne », répondit-il. Le brave Duquesne ne tarda pas à venir et fit de tels prodiges qu’il abattit les flottes hollandaise et espagnole en trois victoires foudroyantes : Stromboli, Agosta (ou Ruyter fut tué) et Palerme.

Tourville. – La vie de Anne-Hilarion Constantin de Tourville tient du prodige tant elle est remplie d’épisodes fantastiques, d’exploits démesurés et d’actions surhumaines. A 17 ans, sur les instances de son parent, le duc de La Rochefoucauld, il est admis sur la frégate qu’est en train d’armer le chevalier d’Hocquincourt. On n’a guère confiance en ce jeune homme blond, à la figure poupine, en cet Adonis comme se plaît à l’appeler Hocquincourt. Eh bien, l’Adonis, le dameret, fera pâlir ses maîtres. En un an de course, il capture à lui seul plus de dix bâtiments turcs et algériens, il ne craindra pas d’engager la lutte avec ses trois vaisseaux contre trente-six galères turques qu’il désempare et contraint à la fuite. Toute sa vie est ainsi. Fougueux, ardent, indomptable, mais aussi calculateur et prudent, il sait attaquer où il faut et au moment voulu. Ses méthodes stratégiques font école. A Barfleur, il écrase la Marine anglo-hollandaise qui comptait le double d’unités.
A la Hougue, glorieuse défaite de nos armées, il donne à tous deux grandes leçons que nous pouvons encore méditer. Il nous apprend qu’il n’est pas de combat si inégal dont on ne puisse sortir avec honneur et il montre aussi que la discipline doit rester la règle d’or de toute entreprise.
Le Roi lui en sut gré et le nomma Maréchal de France.
Duguay-Trouin – Embarqué à 16 ans, il commande à 18 ans un corsaire de quatorze canons. Multipliant ses prouesses, il sème la terreur parmi les Anglais, et fait prisonnier un amiral hollandais, ce qui lui vaut le grade de Capitaine de Frégate. Il a 23 ans ! Quelques années plus tard, il soutient avec deux frégates, un combat invraisemblable contre vingt et un vaisseaux anglais et réussit à s’échapper. Capitaine de vaisseau à 30 ans, il faillit périr l’année suivante dans un combat à l’abordage contre le trois-ponts Devonshire qu’il coula. Anobli en 1709, Duguay-Trouin affrète une escadre de neuf vaisseaux et cinq frégates avec lesquelles il attaque Rio de Janeiro pour venger une première expédition massacrée. La capitale du Brésil doit capituler et Duguay-Trouin est nommé Chef d’escadre. Le seul jugement que nous voulons retenir est celui que professaient ses matelots : « Mourir avec Duguay-Trouin ! »

JEAN BART : CE NOM, PERSONNE NE L’IGNORE. VALEUR, GENEROSITE, 
GENIE MÊME, IL REPOND A TOUT.

En 1672, Jean Bart a 22 ans, la guerre étant déclarée à la Hollande, il arme des bâtiments corsaires et le bruit de ses exploits parvenant à Vauban, il est attaché à la Marine Royale avec le grade de Lieutenant de Vaisseau. A quelques temps de là, ayant résolu de se marier, il voulut que le présent de noces répondit à l’opinion qu’on avait de lui. Et c’est une superbe frégate légère L’Espérance, qu’il offrit à sa future épouse, aux dépens des Provinces-Unies.
Lorsque éclate la guerre de la Ligue d’Augsbourg, jean Bart est Capitaine de Frégate. Attaqué près des Casquets, par deux gros vaisseaux anglais, il est fait prisonnier après un combat héroïque. Evadé aussitôt, il repart comme capitaine de vaisseau et avec trois frégates, il enlève six vaisseaux hollandais. Joint à Tourville, il contribue à la victoire de Béveziers. Un de ses plus beaux exploits est en 1694 à la tête de sept navires, la capture d’un convoi chargé de blé, après avoir enlevé à l’abordage trois vaisseaux anglais d’escorte.

La fin du règne de Louis XIV avec les Pontchartrain et le début du règne de Louis XV marquent le déclin de notre grandeur. Nos escadres s’en ressentent. Une fois encore les mauvaises économies entament le budget de la Marine, et quand commence la guerre de Succession d’Autriche, notre situation est telle que les Anglais viennent se ravitailler et se reposer dans nos rades, attaquant impunément nos navires marchands avant l’ouverture des hostilités.

La consécration de notre faiblesse est le traité de Paris qui nous ravit les Indes et le Canada.
La nature de notre peuple est telle qu’il ne pourrait être vainqueur sans être généreux, mais il ne saurait souffrir la défaite sans qu’une résolution farouche ne l’anime lui réservant d’audacieux redressements.

L’humiliation du traité de Paris sera une des raisons de notre relèvement naval dont Louis XVI sera l’artisan. Lorsqu’éclate la guerre d’Indépendance des Etats-Unis, nous possédions une flotte solide commandée par des chefs de valeur.

Si brève que fut cette période de guerre, elle suffit à faire surgir une foule d’hommes de mer éminents : les d’Estaing, les Lamotte-Picquet, les de Grasse, les Vaudreuil, les Kersaint et parmi tant d’autres, l’inoubliable Suffren.

Pierre-André de Suffren Saint-Tropez – Né en 1726, il profite des leçons des plus fameux marins de l’époque et débute à 17 ans, dans la carrière où il servira sans relâche jusqu’à sa mort.
Que dire d’un tel homme ? Faut-il choisir et glaner dans cette moisson d’exploits ce qu’il fit de mieux ? Mais lui-même nous dit qu’il ne désire que bien faire. Et tout ce qu’il fit fut bien. Le mémorable combat de la Praya, sa prestigieuse campagne des Indes, ses victoires éclatantes de Madras, de Provedien, de Trinquemalé, de Gondelour, attestent assez l’étonnante habileté de ce marin dont les conceptions audacieuses avaient rénové la stratégie navale ?
Suffren, mort en 1788, ne connaîtra pas les tragiques tourments où la France va se débattre pendant trente ans. Il ne verra pas notre Marine se désorganiser, les équipages sans discipline, il ne connaîtra pas nos revers accablants d’Aboukir et de Trafalgar.
Que pourraient faire en face d’une telle anarchie, des marins comme Leissegues, La Touche-Tréville ou Surcouf ?

Action isolée, geste héroïque qui témoignent au monde que la race de nos grands marins n’est pas morte. C’est tout. Napoléon, si grand capitaine qu’il fut, ne comprit jamais que son succès ne serait complet qu’autant qu’il brillerait sur terre et sur mer. Il le comprit peut-être, mais l’héritage de la Révolution était trop lourd pour remonter la pente, et tout faire tout de suite.
La chute de l’Empire, la rancœur des Français devant tant de défaites soudaines, l’intelligente politique extérieure de la restauration feront germer à nouveau en ce pays la violente et farouche volonté de dominer la défaite et le malheur de la Patrie.

C’est l’expédition d’Alger, la fin de non-recevoir opposée à l’Angleterre qui s’inquiète, c’est la conquête éblouissante de l’Algérie et la renaissance de notre empire colonial que la France va refaire avec et par sa Marine, dont l’Amiral Courbet sera la plus brillante illustration.
Aujourd’hui nous connaissons encore des jours sombres… Ils ne sont pas les premiers de notre histoire, mais l’expérience nous enseigne que notre relèvement dépend de notre volonté d’être fort, et notre force dépend de la Marine.


SANS MARINE : PAS D’EMPIRE
SANS MARINE : PAS DE COMMERCE
SANS MARINE : PAS D’INDEPENDANCE

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