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samedi 29 septembre 2012

la tour de Saint-Amand


In Mgr Deshaines : Le Nord monumental et artistique, Lille, imprimerie Danel, 1897, 2 volumes, volume 1 : pp 70-74




La tour de Saint-Amand, seul reste aujourd’hui conservé de la magnifique église de l’abbaye de ce nom, est l’une des principales curiosités du département du Nord. On ne trouve aucune construction analogue ni en France et dans les Pays-Bas, ni en Italie et en Espagne. Certaines lignes de cet édifice, ainsi que certaines parties de son ornementation, reportent la pensée vers les pagodes de l’Indoustan, monuments que sans doute son architecte ne connaissait pas.

Cette tour, qui a 81 m 50 de haut, est construite en pierre blanche du pays, avec des grès à l’étage qui sert de soubassement. Elle se compose de deux parties : la tour proprement dite, construction large et massive dont la partie centrale monte au-dessus du grand portail entre deux avant-corps qui s’élèvent au-dessus de niches correspondant à ce portail, el la flèche, en forme de dôme allongé, qui repose sur la partie centrale de la tour et qui est accostée de deux clochetons établis au-dessus des avant-corps.

La tour proprement dite est divisée en cinq étages construits chacun dans l’un des cinq ordres d’architecture, tels qu’on les trouve dans les traités de Vignole et de Palladio, le toscan, le dorique, l’ionique, le corinthien et le composite, avec leur base, leur fût, leur chapiteau et leur entablement. Par une disposition qui se rencontre rarement, ces cinq ordres y sont superposés dans un même édifice : et nous devons ajouter que leurs proportions sont trop courtes et que leur ornementation est loin d’être exempte de fantaisie.

Au rez-de-chaussée, qui forme le premier étage et qui est d’ordre toscan les grès sont taillés en bossage, comme dans les grands palais italiens ; au second étage les colonnes sont garnies d’une décoration simulant de larges bandes de fer se coupant à angles droits et maintenus par d’énormes clous ; les colonnes du troisième étage sont contournées l’une dans l’autre ; celles du quatrième présentent des losanges et celles du cinquième des cannelures. La recherche qui se remarque dans les motifs d’ornementation de ces colonnes de quatre de ces étages n’est point dans l’esprit de l’architecture gréco-romaine et ne convient pas à une construction monumentale. La porte et les deux grandes niches du rez-de-chaussée sont bien dans le style. Nous n’en dirons pas autant du grand motif sculpté sur la partie centrale du second et du troisième étage : il représente dans une niche profonde une église en perspective où se voyait Jésus chassant les vendeurs du Temple, sujet en ronde bosse dont il ne reste aujourd’hui que des débris informes, et au-dessus deux banderoles déroulées sur lesquelles on lit encore les textes de l’écriture : Domus mea domus orationis vocabitur et Nolite facere domum patris mei domum negotiationis. Sur chacun des deux avant-corps, on trouve au second étage une cartouche rectangulaire aujourd’hui sans sujet, et au troisième un autre cartouche avec volutes où étaient des bustes postés sur un socle.

La base du quatrième étage porte à la partie centrale, le mot SANCTUS,  écrit en lettres doubles, qui sont entrelacées de manière à former ce mot soit de gauche à droite, soit de droite à gauche. ; de chaque côté on lit en caractère hébraïques ALLELUIA. Le quatrième et le cinquième étage offrent à la partie centrale, comme le second et le troisième, un sujet en perspective qui conviendrait plutôt à un retable qu’à un grand édifice : c’est un oculus très profond, au centre duquel siège l’éternel, entouré de rayons et environné d’anges et de nuages qui se répandent en dehors de l’oculus ; on lit sur l’entablement du cinquième étage vere Dominus est in loco isto. Les avant-corps sont décorés au quatrième étage de grands écussons à volutes où se voyaient probablement les armes de l’abbaye et celles de l’abbé Nicolas du Bois, avec sa devise Pacifice (Note : Les armes de l’abbé du Bois, qui appartenait à une famille de petite noblesse de Tournai, sont d’or à trois fasces de sable et d’après d’autres de sable à trois fasces d’or. Les armes de l’abbaye sont mi-parti au 1 d’or à l’aigle déployée, becquée et membrée de gueules et au 2 d’azur semé de fleurs de lis d’or.), et au cinquième étage d’autres motifs avec bustes.

Une riche balustrade à piliers élégamment tournés couronne cette première partie du monument, dont l’ornementation, comme on vient de le voir, présente de la recherche et de la surcharge sur plusieurs points de la partie centrale et a été formée, pour les deux avant-corps, à l’aide d’un système de placage et de découpage que la France et les Pays-Bas avaient emprunté à l’Italie.

La partie centrale de la tour sert de support, comme nous l’avons dit, au clocher. Ce clocher, que de grandes volutes relient à la balustrade, est un dôme allongé de forme octogonale et divisé, comme la tour, en cinq étages. Dans le premier de ces étages se voient les auvents, ouverts autour d’un carillon très remarquable composé de trente-huit cloches formant trois gammes chromatiques, cinq octaves et demie ; dans le second la date de 1648 (note : on trouve, dans le frontispice du clocher, la date de 1637.) et le mot Pacifice ; dans le troisième des cartouches sculptés et dans le quatrième les armes de l’abbé du Bois et de l’abbaye ; le cinquième sert de base à une lanterne élégante qui domine le monument. Les deux clochetons portés par les avant-corps rappellent la lanterne du clocher.

La description que nous venons de tracer peut faire connaître les lignes principales de l’édifice. Mais il faut le voir, pour se faire une idée du caractère qu’il présente et surtout des nombreux et riches motifs de décoration, qui, depuis le pied de la tour jusqu’au sommet de la lanterne du clocher, sont répandus sur ses diverses faces avec une profusion excessive. On se rappelle, en contemplant cette ornementation, le vers que Boileau écrivait à l’époque même où se construisait la tour :
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.

Le véritable auteur de ce monument, celui qui en a conçu l’idée, dessiné le plan, dirigé et surveillé l’exécution, c’est Nicolas du Bois, abbé de Saint-Amand, de 1621 à 1673. Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet. Pellisson, l’historiographe de Louis XIV, qui visita l’abbaye au moment où l’on était sur le point d’achever la construction, dit, dans une lettre adressée à Mlle de Scudéry, que « l’abbé est lui-même le seul architecte, le seul directeur des travaux ». Et des religieux de l’abbaye, dans un mémoire dirigé contre lui, l’accusent « d’avoir fait des bastimens de parade et d’avoir voulu estre l’architecte ». M Arthur Dinaux dit que Nicolas Dubois fut à la fois l’architecte, le dessinateur, le directeur et le piqueur des travaux exécutés à l’abbaye, qu’on le voyait à la carrière et sur les échafaudages, et qu’en 1663, lorsqu’il eut été frappé d’une attaque de paralysie, il se fit transporter, sur un brancard, au milieu des ouvriers. Outre la tour, l’abbé avait fait reconstruire l’église et le vaste et riche ensemble de l’abbaye, dans lequel fut élevé, pour servir aux échevins de la ville et aux francs-jurés, l’élégant pavillon qui sert encore aujourd’hui de mairie et où se lisent les dates de 1632 et 1633.

Tout cela avait exigé une dépense d’environ 3 millions, somme qui équivaut à plus de 10 millions de nos jours.

L’académicien Pellisson, dans la lettre dont nous avons déjà cité un extrait, dit, en parlant de l’église et de la tour de Saint-Amand, que c’est l’édifice le plus beau, le plus surprenant qu’il ait vu de sa vie et que c’est un ouvrage digne de la plus savante et de la plus superbe antiquité’. L’histoire de l’art, telle qu’elle est comprise de nos jours, n’a pas ratifié cette appréciation des contemporains de l’abbé du Bois. Mais bien que la tour de Saint-Amand présente, comme nous l’avons déjà dit, des fautes contre les lois qui régissent l’architecture, certaines bizarreries et de la recherche dans les sujets sculptés, et une profusion excessive dans les motifs d’ornementation, il faut reconnaître que c’est un édifice imposant et grandiose, original et unique en son genre, qui constitue un immense effort et une tentative très hardie (note : voir l’appréciation peut-être un peu sévère de M. Léon Palustre, dans la Renaissance en France, où se trouve une remarquable gravure représentant la tour, Paris, Quantin 1879, p.8)



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