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jeudi 26 janvier 2017

Vauban et les Lillois, autant par les armes que par les sentiments...



De l'enfance dans le Morvan, Sébastien Le Prestre de Vauban garde non seulement son goût de l’étude et des disciplines scientifiques mais aussi celui de la liberté de comportement. Il est un esprit indépendant mais pas folâtre...
 



Vauban veille sur la Chapelle du Réduit

Jeune noble révolté, il prend une part active à la rébellion du Prince de Condé contre le roi. Comme une faction notable de la noblesse, il refuse l'absolutisme que met en place Louis XIV. Battu et fait prisonnier au terme d'une charge audacieuse, il ne doit finalement son salut qu'à la force de persuasion du cardinal Mazarin qui le remarque. Le cardinal, politique roué, le rallie au roi, l'extrayant des geôles et lui évite un sort qui aurait pu lui être funeste. Le Cardinal, dont on sait la finesse de ses jugements, réussit à le persuader d’entrer au service de Louis XIV comme ingénieur militaire, au début sous la férule du chevalier de Clerville.


Tout au long de l’exercice, brillant, de son métier, Vauban fit preuve d’un sens affiné de l’humain, que l'on peut retrouver à la lecture de ses Mémoires... L'homme n'est pas qu'un théoricien caché derrière les plans, il connait aussi l'importance des hommes. 
 
Ainsi s’ingénia-t-il à perfectionner les techniques de siège et même d’artillerie de façon à épargner le plus possible la vie de ses soldats. Son approche des cités défendues par l’ennemi est méthodique, scientifique et même astucieuse si l’on veut bien prendre en considération les techniques de tir utilisées dont celle du ricochet. 
Personne mieux que lui ne savait s’opposer aussi fermement aux attaques frontales et impréparées, aussi braves qu’imprudentes, que la noblesse aux armées affectionnait tant, confondant souvent bravoure et bravacherie, de leur goût pour les actions d'éclat aussi inutiles que souvent vaines, et qui, sous petexte de rang, traitaient la hierarchie avec désinvolture. Avec Vauban, l'on comprend ce qu'est "l'art de la guerre". Aucun doute n'est permis sur sa carrière, elle est dûe à son talent et non à sa naissance.

Déjà soucieux de prendre en compte les aménagements urbains (et dont l'aménagement des citadelles de Lille et d'Arras en sont l'éclatante démonstration) autant que stratégiques des villes qu’il enlevait puis modernisait pour le compte de son maître, ce militaire aussi apte à investir les places qu’à les défendre, fut aussi préoccupé du sort matériel des pays qu’il enlevait pour le roi et des habitants qui y oeuvraient. Il ne faut pas oublier que le sort de ces territoires est d'une importance vitale car il faut aussi ravitailler les troupes...
 
Véritable technicien du génie civil avant l’heure, il se passionna pour la valeur économique des canaux, comme à Saint-Omer par exemple. Ce grand travailleur, dans son volumineux ouvrage intitulé « Mes oisivetés», analysa bon nombre de problèmes de société sans omettre de proposer, dès lors qu’il le pouvait, ses avis et solutions adaptés, dans des domaines aussi divers que la fiscalité, l’agriculture, la population, l’hydrographie…
Un esprit éclairé, dont la conviction lui coûta fort cher à la fin de sa vie. Vauban est un pragamatique, un esprit scientifique autant que fils des campagnes du Morvan, il s’essaya ainsi à l’estimation de la production pluriannuelle des truies. Ainsi Vauban est le digne héritier des Erudits de l'Humanisme et un véritable précurseur des penseurs des Lumières.

Surtout, proche des humbles gens - il est vrai que la famille n'est pas des plus fortunées - et esprit éclairé précurseur du siècle des lumières, il préconisa une réforme de l’impôt dans un sens profitable aux pauvres et défavorable aux privilégiés : ce fut son « Projet d’une dixme royale » qu’il écrivit en 1698 mais ne publia, à ses risques et périls, qu’en 1706. On sait que cette audace le fit tomber en disgrâce à la Cour de Versailles. L’argument qu’il avait développé, à savoir l’enrichissement par disparition de l’arbitraire fiscal, dans le droit fil des précédentes observations qu’il avait déjà faites au sujet des officiers traitants chargés de lever l’impôt, lui aliéna l’aristocratie au pouvoir et même le maître qu’il avait toujours loyalement servi : le roi, qui le désavoua. Vauban décéda peu de temps après, en 1707, plus certainement de dépit que de vieillesse.

Le Marquis de Vauban, maréchal de France, chevalier du Saint-Esprit, constructeur de 33 places fortes, aménageur urbaniste de près de 300 cités et vainqueur de plus de 50 sièges, avait succombé à la vindicte du clan des privilégiés dont l'entêtement et "l'esprit de caste", fidèles à une société figée dans ses trois ordres refusait la réforme pour finalement tomber devant la Révolution. Vauban, très certainement, avait compris très tôt qu'il valait mieux donner avant que l'on ne réclame, le plus souvent de manière radicale et violente.

Proche des Français en général, Vauban se prit d’affection pour les Lillois en particulier.

Gouverneur de la Citadelle de Lille depuis le 3 juin 1668, il le resta jusqu’à sa mort, sauf brève interruption de moins de 4 ans entre 1680 et 1684 lorsqu’il devint gouverneur de Douai. Les terres flamandes lui étaient familières...

Lucide, réaliste, il comprit très vite que les nouveaux sujets du roi Louis XIV avaient quelques motifs de mécontentement. 
 
Au plan religieux, ces Flamands très catholiques soumis à l’influence des Jésuites, Oratoriens et Capucins, n’apprécièrent que modérément un Roi de France qui tolérait les Protestants en son royaume et, à l’extérieur, combattait le Très catholique Roi d’Espagne et les Habsbourg , rempart de la chrétienté contre le péril Turc. Rien d'étonnant à ce que la Flandre devenue française fut un bastion de la Contre-Réforme alors qu'elle etait une citadelle du Protestantisme.
 
Economiquement, Lille, désormais coupée du reste des Pays-Bas par une barrière douanière, souffre d’autant plus du renversement récent de la conjoncture économique générale. Dans ce contexte, les Lillois ne sont pas près de souffrir un renchérissement d’impôts au profit d’un roi et d’administrateurs dispendieux, notamment en période de guerre.
 
Enfin, ils n’apprécient guère les maladresses des nouveaux venus : mise à l’écart des autochtones des fonctions officielles et lucratives, atteinte à la liberté d’enseignement de l’Université de Douai, suppression de privilèges locaux ou d’institutions bourgeoises, vexations diverses telles que celle qui consistait à interdire le mariage des officiers français avec des Lilloises qu’ils fréquentaient pourtant assidûment par ailleurs, tout comme Vauban lui-même au demeurant. Mais il est vrai aussi que la Flandre nouvellement conquise, accorde aux femmes une place plus enviable que dans le reste du royaume.

Dans ce contexte, la construction de logements et lieux de sûreté par la troupe, à la Citadelle comme au Réduit à Saint-Sauveur, ne tarda point. Ensuite, Vauban n’hésita pas à rendre compte de cet état de fait à l’administration royale :

Ainsi, dans son mémoire sur l’Etat des villes de la châtellenie de Lille par rapport à l’attaque et la défense en 1699, il remarque avec une certaine lucidité « Quand on ne donnera pas atteinte à leurs privilèges, qu’on ne les exposera point à la discrétion des fermiers et des traitants, pires que des loups à leur égard ; qu’on ne les surchargera point ; qu’on leur donnera part aux emplois de police et de finances ; que les bénéfices de ce même pays, qui sont presque tous bons, ne seront toujours pas donnés à des Français, comme ils le sont aujourd’hui….. En un mot quand on les traitera en bons sujets, comme les Espagnols les ont traités, il ne faut pas douter qu’ils oublient leur ancien maître et qu’ils ne deviennent de très bons Français, leurs mœurs et leur naturel convenant beaucoup mieux avec les nôtres qu’avec ceux des Espagnols ».
 
Enfin, Vauban multiplia les mesures concrètes susceptibles de rallier les Lillois à Louis XIV. Il prit fait et cause pour le « rétablissement des quatre Serments de Lille », compagnies militaires bourgeoises que l’administration royale avait supprimées. Il affectionna ostensiblement d’élire domicile à Lille, ce qui était normal puisqu’il devait, en tant que gouverneur de la Citadelle, veiller sur la ville. Il se battit pour faire prendre en considération l’intérêt économique d’une liaison par canal entre Lille et Dunkerque. 

Sur ce point aussi il ne fut que précurseur du XVIIIème siècle. Il logea la troupe en casernes, de façon à éviter gêne et promiscuité chez l’habitant. Il encouragea l’administration à lutter contre l’insalubrité des rues et les épidémies qui en résultaient. Il s’attacha à protéger autant que possible, du moins en apparence, le fonctionnement particulier des institutions locales. Il s’entremit pour régler l’affligeante question de l’interdiction du mariage entre Lilloises et officiers du roi et pour faire en sorte que certains honneurs et charges officielles puissent être accordés aux Lillois, ainsi enclins à penser qu’ils commençaient à être considérés.

Ingénieur autant versé dans le militaire, que dans le civil, il favorisa constamment un urbanisme rationnel, étudié et bénéfique à l’accroissement de la cité et de sa population, notamment bien sûr dans les quartiers nord et ouest où la haute société officielle élisait domicile.

Les Lillois qui ont un peu étudié l’histoire de leur ville, savent bien que lors de la libération de leur cité après l’occupation hollandaise de 1708 à 1713, les autochtones réservèrent un accueil triomphal au représentant du roi, Pierre de Montesquiou, Comte d’Artagnan, le 4 juin 1713. Petit à petit, les institutions et les esprits s’étaient adaptés à la mode française, la solidarité économique aussi avait changé de camp et les Lillois s’étaient découverts plus français que leurs pères et grand-pères. Petit à petit, la Croix de Saint-André était moins présente, lentement remplacée par les fleurs de Lys.

Peut-être la mansuétude et l’affection actives de ce grand homme si proche des humbles gens qu’avait été Vauban, y avaient-elles quelque peu contribué……

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