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mercredi 29 juin 2016

La transgression dunkerquienne

In G. DELAINE : « Les Wateringues du Nord de la France », 1969, réed. 1994, 436 pages, pp. 22-26

La controverse est toujours vive pour déterminer si l’invasion marine eut lieu au cours du IIIe, du IVe ou du Ve siècle, les récits qui nous ont été transmis sont trop imprécis pour que l’on puisse y ajouter foi. Deux faits nous permettent de toutefois de penser que cette inondation eut lieu au cours du IVe siècle, la présence des monnaies romaines dont la dernière portait l’effigie de Quintillius, IIIe siècle, l’absence de trace de civilisation franque sur les endroits recouverts par la mer. La transgression dunkerquienne est donc postérieure à Quintillius et antérieure à l’invasion franque.
 
Par ailleurs, la question fut longtemps posée de savoir si cette inondation avait été brutale ou progressive, c’est-à-dire si elle s’est produite sous l’action d’un tassement violent ou lent ou sous l’action d’une remontée brutale ou progressive de la mer.
 
Les constatations faites à partir des sondages semblerait prouver que l’invasion marine fut lente et progressive. Par contre, si l’on s’en tient aux écrits et que l’on se rapporte à l’ouvrage de M. DOLEZ (Les Moëres), on y lit que selon Augustin Thierry, « les habitants chassés de ces régions, allèrent à la recherche de plages plus hospitalières et notamment dans l’île de Bretagne (Angleterre) ; des hommes partis du territoire gaulois qu’on nomme aujourd’hui la Flandre, obligés d’abandonner sans retour leur pays natal à cause d’une grande inondation, abordèrent premièrement comme hôtes de bonne grâce et ensuite comme envahisseurs.. »
 
Ainsi donc, si ce que rapporte Augustin Thierry est vrai, il a fallu que l’inondation soit brutale et prenne l’allure d’un cataclysme pour que les Morins, surpris, se décident à traverser la mer, plutôt que de reculer vers l’intérieur des terres, d’autant que cette inondation laissait quand même quelques émergences, telle celle de Bergues.
 
Quoi qu’il en soit, la façon dont cette inondation s’est produite n’ayant aucune influence sur ce qui va suivre, nous laisserons là ce problème sans entrer plus avant dans le détail. Les causes de cette inondation étant accessoires par rapport à leurs effets, nous nous étendrons plus sur ce deuxième point. En effet, c’est à partir de cette transgression marine que va se former la couche de tourbe supérieure, constituée par la submersion des forêts marécageuses, et que notre sol de Flandre maritime trouvera sa constitution définitive qui fera la richesse du pays.
 
La tourbe étant constituée par des débris végétaux dont la flore est analogue à celle que nous connaissons actuellement, nous pouvons en déduire que nos ancêtres les Morins vivaient sous les mêmes conditions climatiques que nous.
 
L’épaisseur de la tourbe varie de 0 à 3 mètres. Aux plus grandes épaisseurs de tourbes correspondaient surement des dépressions formant marécages dans lesquelles on trouvait des forêts. Il est vraisemblable que la formation de tourbe a provoqué un nivellement de terrain. A ces différentes épaisseurs de tourbe correspondent encore également quelques dépressions dues au tassement de ce matériau, l’importance du tassement étant proportionnelle à l’épaisseur de la tourbe.
 
Cette transgression marine de Dunkerque (ou dunkerquienne) provoqua l’inondation de toute cette zone marécageuse constituée par le delta de l’Aa. Ce delta, envahi par la mer, constituait alors un golfe dans lequel émergeaient vraisemblablement quelques îlots. C’est ce golfe que l’on appela Sinus Itius, au fond duquel se trouvait le port de Sithiu, où Saint Omer, évêque de Thérouanne vers 637, élèvera un monastère qui donnera ensuite naissance à une ville qui portera son nom.
 
L’Aa et l’Yser se jetaient donc dans cette plaine maritime recouverte d’eau qui formait ainsi un bassin de décantation idéal. Au fil des ans, cette plaine se recouvre d’une épaisse couche d’alluvions fluvio-marines, formées de limon et d’argile sableuse auxquelles viennent de mélanger des coquillages roulés par la mer. C’est cette sédimentation qui formera plus tard cette argile compacte et homogène qu’on appelle argile poldérienne et qui, par endroits, atteindra jusqu’à 5 mètres d’épaisseur.
 
La transgression dunkerquienne se poursuivit au cours des Ve, VIe et VIIe siècles et se stabilisa ensuite. Les siècles passent, l’alluvionnement se poursuit et le sol de notre plaine maritime remonte peu à peu jusqu’à former de petits îlots, qui, petit à petit, se relieront entre eux. L’Aa s’écoule alors à la mer par d’innombrables petits ravinements, que les atterrissements auront vite fait de combler. L’Aa sera ainsi obliger de se ménager des lits dans les thalwegs les plus importants qui seront aménagés et canalisés pour devenir la Colme (haute et Basse Colme), le canal de Bergues et les principaux watergands dont le Vliet qui se transformera ultérieurement en canal de Bourbourg.
 
En même temps que cette stabilisation s’accomplit, une flèche littorale se forme à l’emplacement actuel du cordon dunier. L’action conjuguée des flots, des courants et du vent relève cette flèche qui, lentement, émerge au-dessus du niveau des hautes mers.
 
La formation des cordons littoraux que nous connaissons actuellement, et au pied desquelles s’étendent d’immenses plages de sable fin, est donc relativement récente.
Il faut distinguer ces cordons littoraux récents, des cordons de dunes très anciens qui se trouvent parfois à trois ou quatre kilomètres à l’intérieur des terres et sur la formation desquelles nous connaissons peu de choses, mais qui remontent vraisemblablement à l’époque de la séparation de l’Angleterre et du Continent.
Ce cordon de dunes anciennes, tel que celui que l’on rencontre à Ghyvelde par exemple, sur cinq à six kilomètres de longueur, a une larguer variable de 6 à 800 mètres et ne dépasse guère 8 à 10 mètres de hauteur. Il semble qu’autrefois il a dû être continu puisque l’on en retrouve trace à Grande-Synthe, Loon-Plage et dans le Calaisis, mais que sous l’effet de l’érosion il s’est étalé, aidé en cela par l’homme pour augmenter les surfaces cultivables.
 
Le développement des unes récentes, formées par l’apport à chaque marée de matériaux détritiques, accéléra le processus d’alluvionnement de la plaine maritime et sera le facteur déterminant pour la conquête de notre sol sur la mer.
 
Ces embryons de dunes ainsi constitués empêcheront que la mer pénètre à marée haute sur toute la longueur de la côte à l’intérieur des terres, mais seulement par les quelques trouées existant encore.
 
Ces trouées sont à l’origine de la création des chenaux inversés par lesquels à marée haute l’eau s’engouffrera pour inonder la plaine et par lesquels elle s’évacuera pour inonder la plaine à marée basse avec les eaux d’égouttement de l’arrière-pays. Ces mouvements entraîneront la formation d’une série de pouliers internes et externes par l’apport de matériaux érodés sur les cordons littoraux qui viennent se déposer dans les eaux plus calmes à l’intérieur de la baie. Une partie de Dunkerque est construite sur un poulier formé à l’abri du chenal inversé formé par l’estuaire du Vliet (actuellement canal de Bourbourg) qui était alors une branche de l’Aa. C’est d’ailleurs dans un poulier formé par le Vliet à Armbouts-Cappel en des temps plus reculés encore, qu’a été prelevé le sable nécessaire à la construction de l’autoroute.
 
A travers ces trouées, les vastes étendues qui sont ainsi recouvertes d’eau à chaque marée, ne subissent plus l’assaut des flux et des vagues, mais se remplissent lentement, provoquant une décantation parfaite des matières en suspension. A marée basse, l’eau se retirera calmement, ainsi, deux fois par jour la nature fera œuvre utile en relevant le niveau des terres.
 
Après plusieurs siècles, les sédiments accumulés seront si importants que les eaux de la mer ne recouvriront plus l’intérieur du pays que lors des marées d’équinoxe. Jusqu’aux Xe et XIe siècles, l’eau remonte encore dans l’estuaire jusque Uxem, Bergues et Spycker, mais un siècle plus tard, elle ne recouvrira plus que les dépressions aux abords de Dunkerque.
 
L’homme fera en sorte, avec sa science, son courage et sa ténacité, que ces invasions de la mer ne se produisent plus. Il s’organisera en conséquence en parachevant ce que la nature a si bien commencé. C’est ainsi qu’au cours des siècles qui suivront, il perfectionnera sans cesse ses méthodes de desséchement et s’organisera pour tirer le meilleur parti de ce que la nature met à sa disposition.
La mer se retire donc, laissant la place à une plaine riche mais dont l’accès est très difficile. Il faudra que ces terres s’égouttent très longtemps avant qu’elles ne deviennent cultivables du fait de la forte imprégnation d’eau saumâtre. Nous verrons par la suite que cette mise en culture sera souvent remise en cause par les invasions marines, invasions naturelles dues aux caprices de la nature, mais malheureusement aussi, inondations provoquées par l’homme pour se défendre e temps de guerre.
Quoiqu’il en soit, une barrière naturelle nous protège désormais de la mer, il suffit maintenant d’agir pour que l’estran soit le plus réduit possible et que l’effet des marées diminue au maximum à l’intérieur des terres.
 
Il y eut quelques premières tentatives de dessèchement vers le VIe et VIIe siècle, mais ces tentatives isolées, sans méthode, étaient vouées à l’échec. Il faudra attendre longtemps encore pour qu’une entreprise de grande envergure soit engagée. Pendant tout ce temps la régression marine continue, mais cela n’empêche pas les marées de remonter jusqu’à Sithiu (Saint-Omer) par la rivière Aa. Sithiu qui, en ce temps-là, est encore une île entourée de marécages (Saint-Omer, évêque de Thérouanne, parlant de la cathédrale actuelle, dit : « basilica in isula Sithiu, ubi antea monasterium »).

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