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jeudi 19 novembre 2015

sainte Mildrède, princesse d'Outremer



 In Mabille de Poncheville : « Les Saints de Flandre et d’Artois », éditions Arthaud, Grenoble-Paris, 1948, pp. 109-114


Ce triste lieu n’est même pas un village, mais un hameau misérable, perdu au milieu des lagunes qui longent la mer du Nord. Composé de chaumines incessamment harcelées par la pluie et le vent, séparées entre elles par des ruisseaux sur lesquels sont couchés des troncs d’arbres qui servent de ponts, il est habité par des pêcheurs et par des paysans qui s’efforcent de faire rendre un peu de blé à des champs minimes, sans cesse menacés par l’inondation quand les tempêtes d’équinoxe ramènent le flot à l’assaut de la terre. Presque tous sont idolâtres et vivent dans la crainte perpétuelle des dieux méchants, qu’il faut apaiser par des sacrifices. La fièvre des marais les mine et, chaque année, prélève sur leurs enfants une dîme.

Or, une de ces pauvres huttes, située sur un renflement du sol ; et ainsi légèrement surélevée par rapport aux autres, abrite depuis quelques temps une fille de roi, Mildrède, qui doit donner son nom au bourg flamand de Millam (Mildred’s Ham).

La mystérieuse étrangère est arrivée ici, voilée, vêtue de noir, en compagnie d’une femme du pays, Dorothée, qui l’escorte depuis Chelles où la jeune princesse fut moniale dans l’abbaye fondée par sainte Bathilde. Rares sont ceux qui ont entrevu son visage éblouissant de fraîcheur, plus rare encore ceux qui connaissent son histoire. Il faudra que, bien longtemps après sa mort, au XIe siècle, Jocelyn, moine de Saint-Bertin, recueille celle-ci au monastère Saint-Augustin de Cantorbéry, et la rédige pour édifier tous ceux qui, en Flandre, se souviennent d’une apparition trop fugitive.

Mildrède – dont le nom signifie Très Pacifique – est née en Grande-Bretagne, dans la seconde partie du VIIe siècle, du roi Merwald et de la reine Ermenberge, dont la résidence est Wenloc en Mercie. Tout enfant, sa prière habituelle est celle-ci : « O Christ, rendez-moi pure, afin que je voie mon ange, lorsque vous le voudrez ! » et un jour que sa mère récite à haute voix près d’elle un passage des complies : « Dieu a commandé à ses anges de vous garder en toutes vos démarches », la bienheureuse petite vierge, ayant levé ses yeux au ciel, aperçoit l’envoyé de Dieu qui veille incessamment sur son corps et son âme.

Elle a quatorze ans, sa beauté commence à ravir les regards, quand un triple meurtre commis par Egbert, roi de Kent, prive Ermenberge de trois frères qu’elle aimait tendrement. Pris ensuite de remords, le coupable ne consent pas seulement à payer le wergeld, un monceau de pièces d’or, en présence de l’archevêque de Cantorbéry, mais à donner à la reine de Mercie autant de terrain qu’il en faudrait pour construire, dans l’île de Thanet, un monastère dont Mildrède serait plus tard l’abbesse. Et la course d’une biche délimite cet espace en l’île où abordèrent, envoyé par saint Grégoire le Grand, les premiers évangélistes des Angles.

La future abbesse doit d’abord accomplir son noviciat. Ce sera en France, dans l’abbaye royale de Chelles. Elle part donc, débarque sur les côtes basses de Flandre, s’arrête pour premier relais à Saint-Omer, traverse l’Artois, la Picardie, l’Ile-de-France, et enfin est accueillie à Chelles par l’abbesse Bertille.

Mais la clôture du monastère, trop souvent enfreinte, défend mal les moniales des embûches ou des violences du siècle. Un jeune Franc de haute noblesse qui y pénètre parfois, remarque la beauté de la jeune étrangère, ses yeux couleur de mer et l’intacte fraîcheur de son teint. Ardemment épris, il veut l’épouser en dépit de ses refus, et trouve même une complice en l’abbesse sa parente. Celle-ci, ne pouvant vaincre la résistance de Mildrède, ne craint pas de la faire jeter dans le fournil du couvent, où elle doit périr étouffée. Mais l’y entendant chanter, Ô miracle ! comme jadis l’enfant Daniel dans la fournaise, elle revient à elle, comprend mieux son devoir, et l’aide à fuir en pleine nuit, en compagnie d’une seule suivante.

La fille du roi Merwald refait à pied, d’étape en étape, le parcours fait naguère en brillant équipage, escortée des thanes qui chevauchaient à ses côtés. Depuis la Brie jusqu’à la Flandre, elle traverse plus d’une lande inculte et déserte, et la forêt « sans fin et sans miséricorde » hantée par des brigands plus sauvages que les loups dont elle entend les sinistres hurlements. Les fatigues et les intempéries ont meurtri son corps délicat lorsqu’elle atteint à nouveau le rivage de la mer du Nord et qu’elle s’arrête sur une colline couverte d’arbres d’où la vue s’étend sur le détroit.

Les vents d’hiver ébranlent la chaumière où Mildrède a trouvé refuge chez d’humbles gens ; il faut attendre, pour s’embarquer, une saison plus propice à la navigation. Chaque matin, chaque soir, elle regarde au loin blanchir les flots sur la mer. Elle appelle Dieu et l’ange commis à sa garde. Le ciel l’oublie-t-il ? Un jour elle tombe évanouie, épuisée par le jeûne, en proie à la fièvre insidieuse qui flotte sur la lagune.
Guérie grâce aux soins de Dorothée, elle se penche vers les enfants qui gardent les oies de la tribu en attendant de devenir à leur tour pêcheurs ou laboureurs. Baptisés par elle dans les étangs où se reflètent les nuées basses du ciel, ces innocents lui devront la vie éternelle, et aussi la vie temporelle, car ils la voient cueillir pour eux près des sources les simples à l’aide desquelles sera chassée la fièvre. Quand ils grelottent, victimes du mal qui l’a tellement abattue, Mildrède soulève maternellement leurs petits corps et leur fait boire des potions qui les raniment. Elle vit en leur compagnie et en celle des anges.

Au printemps, quand les fleurs des nénuphars apparurent à la surface des marais, et quand la tempête hivernale s’apaisa sur le détroit, Mildrède, non sans larmes, s’embarqua en compagnie des deux thanes envoyés la chercher par la reine Ermenberge. Celle-ci sous le nom de Domneva (Domina Eva), était devenue l’abbesse de Minster en l’île de Thanet, mais n’allait pas tarder à se faire remplacer par sa fille dans la conduite des moniales.

Mildrède portait déjà depuis de longues années la crosse et l’anneau quand elle perdit, dernière survivante de sa famille, celle dont elle avait reçu le don de la vie.
L’abbesse veillait et priait quotidiennement en compagnie de son ange, illuminée déjà par les clartés célestes. Un jour vint où ses religieuses virent la colombe du Saint-Esprit planer au-dessus de son cœur et se placer sur sa tête. Devenue d’une beauté surnaturelle, Mildrède quitta le monde dans un sourire, tandis que la colombe divine planait au-dessus d’elle une dernière fois et disparaissait dans l’azur. 

Quand on connut sa mort en Flandre, ceux qu’elle avait guéris de la fièvre en leur enfance et amenés au seul vrai Dieu, lui élevèrent un oratoire au lieu où elle avait répandu ses bienfaits parmi eux, sur la colline d’où la mer se découvre au loin.



Aujourd’hui encore, près d’un vieux moulin, une chapelle qui date du XVIIIe siècle et qu’ombragent de beaux arbres, rassemble les pèlerins venus des deux Flandres le 13 juillet, jour de la fête de sainte Mildrède. Les femmes favorisées du don de fécondité y viennent en foule ; heureuses de voir leur taille s’épaissir, elles avaient coutume naguère de la mesurer à l’aide d’un ruban qu’elles plaçaient ensuite dans les bras de la statue devant laquelle on les voyait s’agenouiller. Les jeunes filles sont nombreuses aussi, peut-être moins disposées que Mildrède à fuir les séducteurs ; on en a vu parfois s’égarer à leur suite dans le bois qui entoure la chapelle, et où les antiques sortilèges veulent toujours resurgir du sol hanté depuis longtemps par une fièvre insidieuse ; mais la sainte veille sur ce fragile troupeau, elle protège l’innocence toujours si facile à tromper.

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