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vendredi 9 janvier 2015

#jesuischarlie : la plume plus forte que l'épée ?




La plume plus forte que l’épée ?

Ce vieil adage rappelle que si l’on assassine penseurs, artistes et autres intellectuels, leurs idées demeurent et se perpétuent. Il est bien difficile de tuer une idée… Elle germe, prend racines, se développe et grandit, parfois devient envahissante.



La France ces derniers jours semble redécouvrir les attentats et le terrorisme pourtant la vigilance ne semblait pas avoir tant baissé, il suffisait de se promener dans les gares des grandes villes ou dans leurs métros pour croiser des patrouilles mixtes policiers-soldats auxquels l’on s’était habitué mais qui, parfois, choquaient les visiteurs étrangers car depuis l’affaire Khaled Kelkal en 1995 et plus proche de nous, la cavalcade funèbre de Mohammed Merah, nous n’entendions plus parler que de menaces et d’attentats déjoués.
La presse semblait nous dire même que le danger s’était estompé, elle relatait les équipées de jeunes français convertis à un Islam radical et littéral partant s’engager dans les rangs des milices et autres « armées » djihadistes au Moyen-Orient… et de s’étonner, chose nouvelle, que de jeunes filles prenaient et prennent encore les mêmes routes…



Pourtant le terrorisme n’est pas un phénomène ancien, avant que d’être religieux, il était politique… Le mot d’ « assassin » ne vient-il pas du mot ḥašišiywn, de la secte musulmane des Nizarites, sous la direction du Vieux de la Montagne, où les « héros » étaient bourrés de haschich pour mener des assassinats ciblés en y laissant au besoin la vie, et cela, déjà actifs durant les croisades…
C’est oublier, pour ne pas alourdir le propos, le terrorisme anarchiste qui prônait « l’action par l’exemple » quand le tueur mourrait avec sa victime. La France connut au XIXe siècle et au début du XXe siècle nombre d’attentats, jusqu’à la Chambre des députés, lorsqu’Auguste Vaillant y jeta une bombe, ou même la mort du Président de la République Sadi Carnot, tombé sous les balles de Caserio… Et pour ceux qui ont plus de quarante ans, le traumatisme profond d’Action Directe qui assassina Georges Besse, l’attentat d’Orly et, entre autres ceux du Drugstore, du RER saint-Michel ou de la rue Copernic à Paris.


Mais là, les actions étaient le plus souvent aveugles : des bombes posées qui fauchaient des civils, des passants lambda… ou abattaient des responsables politiques ou économiques… Non le terrorisme n’est pas né dans les locaux de Charlie Hebdo ! Il est juste passé en arrière-plan des préoccupations quotidiennes, une fois l’émotion tombée… et cela est humain, dans la vie comme dans la presse, « un clou chasse l’autre » et il serait invivable de vivre dans une psychose perpétuelle.
Enfin, notre vision du terrorisme a aussi été faussée par le gigantisme de l’attaque du 11 septembre 2001, par l’ampleur de l’attaque comme des répercussions internationales… Evidemment, le foisonnement des médias et des réseaux sociaux a joué un rôle amplificateur. Nulle journée sans que l’on sache qu’une bombe a explosé ou qu’un massacre a été perpétré à l’autre bout du monde… Et l’autre bout du monde, c’est loin.
Quand lorsque durant la Guerre Froide nous attendions les colonnes de blindés russes aux portes de Paris, nous étions loin de penser aux guerres asymétriques avec des assaillants issus de notre propre communauté nationale…



#Je suis Charlie
Le choc des derniers jours tient aussi et surtout à la cible : un journal satirique que tout le monde ne lisait pas, loin de là, en difficulté financière (60.000 exemplaires tirés une fois par semaine) mais qui rassemblaient des plumes connues, familières qui avaient accompagné moult Français depuis leur enfance et parfois depuis longtemps : dignes successeurs du défunt Hara-Kiri, le « journal bête et méchant » qui avait osé titré à la mort du Général de Gaulle « bal tragique à Colombey : 1 mort » faisant se télescoper la mort de l’homme du 18 juin et fondateur de la Ve République et un incendie tragique dans une discothèque. Le germe de la subversion et de l’esprit potache étaient là.
  

Pourtant, il ne faut pas verser dans l’angélisme, les journalistes de Charlie Hebdo n’étaient que des hommes comme les autres, avec une vie et des soucis du quotidien, des bons vivants, des potaches, des étudiants attardés et pour beaucoup, des « amis lointains » avec qui on aurait sans problème aucun vidé des chopes… Leur tort : oser rire de tout et dénoncer les extrémismes, les travers de la société, les coups politiques mais en voulant en rire de peu d’en pleurer… Certes pas toujours des plus finement mais de façon parfois presque naïve, désarmante. Des coups médiatiques, ils en ont eu à leur actif au point d’enchaîner procès et lettres de menaces car si l’on peut rire de tout, tout le monde n’a pas nécessairement le sens de l’humour… Mais ils étaient souvent fins dans leurs analyses, satiriques et caricaturaux car parfois pour faire passer une idée, il faut grossir le trait, et que l’on peut dire – il est vrai – les choses les plus ardues, les plus sérieuses au travers d’une blague, au moyen d’un sourire, ou d’une vacherie…


Ils ne faisaient pas dans la dentelle les potaches, mais ils avaient le mérite de s’attaquer à tout le monde, aucun homme politique, aucune idée, aucune religion n’était épargnée, tous en prenaient largement pour leur grade… mais attention, ils n’étaient pas non plus des saints laïques… Ils avaient leurs idées et les proclamaient haut et fort, quitte à déranger le train-train quotidien dans une sorte d’irrespect fondateur mais qui visaient ils en fait, les humbles et les petits qui vivaient leur foi ou leur engagement politique dans la sérénité sans chercher à l’imposer ou les politiciens professionnels qui assenaient leur vérité comme Evangile et les prosélytes extrémistes de tout bord (ou de tout poil) qui ne cherchent qu’à imposer LEUR point de vue comme seul et unique à suivre pour saper notre façon de vivre-ensemble, même si notre monde est tout sauf parfait ! L’ennui majeur, c’est que l’attentat chez Charlie Hebdo tombe on ne peut plus mal au moment où les polémiques sur l’islamophobie d’un Houellebecq ou la thèse du grand remplacement de Soral, Zemmour et les quenelles de Dieudonné sont largement répercutées dans la presse au point de créer l’amalgame entre des musulmans souvent pacifistes qui cherchent à s’intégrer tout en gardant des coutumes apportées dans leurs valises et des Islamistes qui veulent imposer leur vision sociétale dans un pays qui a décidé en 1905 la séparation des Eglises et de l’Etat (et ce bien que le statut concordataire existe encore en Alsace-Moselle, territoire allemand encore à l’époque des faits)…
  

Certes, parfois leurs dessins étaient capables de me choquer ou de me gêner mais après tout, pas plus que les rodomontades de certains intellectuels qui ont accès aux plateaux de télé qui voudraient que nous soyons tous en danger, qu’il y a un complot mondial et que notre identité est menacée… en oubliant que l’Islam radical c’est un peu comme la Corse du FLNC : une minorité remuante et agissante face à une immense majorité anonyme qui souvent condamne.



Et la liberté de la presse comme de conscience ?

Ces principes sont inscrits dans nos textes législatifs fondateurs, la liberté existe mais elle est bornée par les lois. Se pose alors la question s’il ne faut pas temporairement des lois d’exception pour ces terroristes ? car ils vont à l’encontre de notre idée de Nation si bien définie par Fustel de Coulanges et Ernest Renan, que tente de mettre à bas l’idée nationale de la droite extrême. En France, la Nation résulte d’une volonté de vivre ensemble avec des valeurs et des règles communes, un savoir vivre, une tolérance et non pas, à l’instar des penseurs germaniques, fondé sur le droit su sang. Mais encore faut-il voir ici quelques faillites du système qui pousse des jeunes désœuvrés, endoctrinés car désespérés (et cela, on peut le retrouver quand d’autres se réfugient dans les produits stupéfiants ou les actes délictueux mineurs), des jeunes qui ne voient pas nécessairement quel avenir leur est réservé mais où la différence d’appréciation de leur situation est exacerbée par les tensions sociales et ethniques… ainsi que par les obédiences religieuses souvent rendues plus dangereuses quand elles sont entre les mains de prédicateurs fanatisés… Et les Flamands en savent bien la portée qu’ont ces derniers, notre terre a été des décennies abreuvées du sang des guerres de religion…



« Sans liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur »

Cette citation de Beaumarchais servit longtemps de frontispice au fameux et fabuleux Canard Enchaîné… Si pour l’heure, Anastasie, la censure ne frappe plus vraiment, la tentation de l’autocensure est maîtresse en les têtes, toutes les têtes, avec sa fidèle compagne qu’est le « politiquement correct »… Bientôt l’on n’ose plus blaguer sur les vieux, les malades, les femmes, les enfants, les religions… le champ d’action de la liberté se réduit de lui-même comme si tout autant de balles virtuelles avaient fusées depuis des années dans le champ de bataille des idées.
  

S’attaquer à un organe de presse pour tenter de le faire taire, voilà une drôle d’idée, on se souvient tous de la fatwa lancée sur Salma Rushdie à la parution des « versets sataniques » ou, de l’autre côté, de la bombe posée par des catholiques ultras dans un cinéma lors de la projection de « la dernière tentation du Christ » de Scorsese.  Plus insidieux encore, les interdictions de parution de livres ou d’œuvres d’art « susceptibles de choquer » les âmes pieuses.


Non, comme l’a dit un tweet à juste titre : « ils ont voulu tuer Charlie, ils l’ont rendu immortel » et le soutien international le démontre, ce journal franco-français est désormais connu dans le monde entier mais surtout, au travers de ce carnage, c’est notre liberté à tous de pouvoir exprimer nos idées qu’ils ont tenté de réduire à néant en voulant nous rendre peureux et craintifs, obligeant à peser chaque mot, chaque virgule, faisant oublier notre esprit voltairien, quand le vieux philosophe qui cultivait ses roses osait écrire : "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire." Et pourtant, sa bête noire était bien l’Eglise omniprésente en son temps, puissance temporelle et spirituelle qui régissait tous les actes de la vie et où les déviationnistes protestants n’avaient que pour choix de mourir, se convertir ou partir après le désastreux édit de Fontainebleau en 1685…


« Mourir pour des idées, mais de mort lente » chantait Brassens, l’équipe de Charlie-Hebdo, pas plus que les policiers laissés sur le carreau dans l’exercice de leur fonctions, l’un deux même abattu à terre alors qu’il se rendait… Des idées et des idéaux, nous en avons tous, ils sont de frêles flammes qui ces dernières jours ont vacillé dans le vent et que des foules d’inconnus ont protégé de leur mieux. Avec parfois des petites péripéties : la foule entonnant à Paris la Marseillaise pour des libertaires comme ceux de Charlie mais dont le chœur spontané cherchait – à mon humble avis – montrer la cohésion nationale et l’union sacrée en dépit des âges, des situations, des religions, plus qu’une communauté, une cohésion et surtout le glas de Notre-Dame pour ceux qui avait tant « bouffé de la calotte ». Nul doute que cela leur aurait faire rire…
  

Et demain ?

Demain, il faudra penser les plaies et faire en sorte que l’esprit français du brocardage ne s’évanouisse pas comme rosée au soleil car, comme je l’ai dit plus haut, un clou chasse l’autre. Cet esprit gaulois, vachard, contestataire, paillard ne peut ni ne doit disparaitre…


Autre question qui se pose, comment empêcher l’amalgame entre les musulmans qui refusent cette violence et les exaltés ? Comment empêcher les « pogroms » et les « ratonnades » à la moindre barbe suspecte, à la moindre mosquée ayant pignon sur rue et surtout faire pour agir et parler d’une même voix contre tous les extrémistes qui veulent nous entraver et nous bâillonner au nom de leur foi… Les islamistes sont dangereux mais la radicalisation des uns ne peut-elle entrainer le durcissement des autres intégristes qu’ils soient juifs ou chrétiens, si audibles lors des « manifestations pour tous » voulant imposer à l’ensemble de la communauté leur vision sociétale.


Nous sommes dans un des rares pays laïques or après tout, la laïcité, c’est le droit de croire… ou de ne pas croire, ainsi que je le définissais à un ami belge qui  me posait la question…  On peut parler, mais on ne peut tuer… D’ailleurs, les trois religions du Livres, toutes issues d’Abraham ne sont-elles pas sensées suivre un des commandements : « tu ne tueras point » ?


Espérer que l’Islam radical finisse par s’affaiblir de lui-même comme le prosélytisme armé par une conversion des âmes et des cœurs, engagés qu’il est dans une guerre sainte, comme les chrétiens le furent au Moyen Âge avec les croisades il y a 900-700 ans… mais l’Islam n’a-t-il pas, sur notre calendrier plus de 600 ans de retard puisque commençant son comput à l’Hégire en 622 ? L’islam serait alors confronté aux maladies de jeunesse des religions et finira bien un jour par s’assagir comme le christianisme le fit… cela forcément demandera de la patience, aux « mécréants » comme ils disent comme pour les fidèles non endoctrinés… Et nous ne le verrons pas de notre vivant !
Enfin, et sur un plan immédiat, comment réagir sans tomber dans la psychose collective : faut-il promulguer des lois d’exception pour des crimes d’exception ou garder notre actuel arsenal juridique garant de notre démocratie, appliquer le traité de Genève pour ceux qui seront pris en se proclamant guerriers (fut-ce de Dieu) alors qu’ils n’appartiennent à aucune armée régulière constituée selon le droit international et les coutumes de la guerre ? Bref, faut-il se mettre à leur niveau de sauvagerie voire de barbarie pour qu’ils comprennent notre réaction ? Que faire enfin des jeunes Français partis faire le Jihad en Syrie ou au Yémen et qui reviennent sur le territoire national ? Voilà bien des questions graves qui se posent.
  

Je suis d’un pays où les guerres de religion ont laissé des milliers de gens gisants sur les champs de bataille, pendus à des gibets ou ligotés à des buchers… Nous savons ici le prix d’une guerre religieuse comme tout l’ensemble des Pays-Bas d’ailleurs. Il faudra du temps pour que soient jetées des passerelles comme le Jansénisme qui apaisèrent bien des choses…



En attendant, si Tyl Ulyenspiegel disait que « les cendres de Claes battent sur [son] cœur », pour nous, et quel que soit notre avis sur ce journal, c’est sur leurs cendres que battent les nôtres. Quand on commence à abattre les artistes, les amuseurs et les comiques, la dictature n’est pas loin. A nous de réagir, mais intelligemment, sans haine inutile qui pourrait faire tomber des innocents, car « seuls ceux qui ne bougent pas ne sentent pas les chaines » qu’on leur met…

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