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mercredi 31 décembre 2014

Les démons du Nord


Transportons-nous un millénaire en arrière… 

Les rives de la Flandre ne sont qu’une suite d’îles qui émergent à peine des flots, cernées par une mer toujours prompte à recouvrir les terres. Plus loin en arrière de la côte, ce ne sont que marais nés des incursions marines ou formés par des cours d’eaux paresseux. Terre pauvre, terre ingrate et pourtant, elle suscite bien des convoitises.

En 793, les « Normands », les Hommes venus du Nord, quittent leurs fjords noyés de brume et opèrent leurs premières incursions en Ecosse et au nord de l’Angleterre. Âpres au gain, excellents navigateurs, l’évocation de leurs forfaits suscite panique et épouvante. Païens qui croient qu’une mort au combat offre le paradis, ils ne sont intéressés que par le butin. Que faire sinon fuir lorsque ces géants surgissent aussi bien de la mer que des rivières ? Ils plongent leurs victimes dans la terreur en sacrifiant régulièrement au rite de l’Aigle de sang : on attrape un des fuyards pour lui ouvrir le dos à la hache de chaque côté de la colonne vertébrale pour sortir les poumons et on le relâche, agonisant, parmi les siens… Voilà qui ferait passer les ogres des contes pour d’aimables plaisantins. 

D’ailleurs, n’en seraient-ils pas, quelque part, un peu à l’origine ? Au sud de la mer du Nord, l’Europe a repris le chemin de la prospérité … et surtout, elle est chrétienne. La liturgie exige de l’or, des joyaux pour les calices et autres reliquaires. Cathédrales et monastères regorgent de ces richesses, gardées par des moines qui n’ont pas le droit de se battre ! Comment les « Vikings » pourraient-ils résister ? La tentation est d’autant plus grande que toutes les défenses mises en place du temps des Romains ne sont plus qu’un lointain souvenir !

Autant le dire, la côte flamande est le talon d’Achille de l’Empire de Charlemagne. La Mer du Nord est un point faible de l’Empire de Charlemagne. En 800, quelques mois avant que le pape ne le couronne, il installe une flotte le long du littoral. Dix ans plus tard, il ordonne que l’on construise de nouveaux navires et vient même les inspecter à Boulogne en 811, il fait en même temps reconstruire la Tour d’Orde, le phare édifié par les romains… 

Mais les Normands sont particulièrement insistants : leurs navires sont d’une excellente tenue en mer comme sur les cours d’eau et se déplacent autant à la voile qu’à la rame. Nul obstacle n’est susceptible de leur barrer la route. Les roitelets carolingiens préfèrent souvent payer un lourd tribut, le « Danegeld », pour se débarrasser de ces indésirables. Un vrai pays où coulent le lait et le miel où ils n’ont même plus besoin de se battre et piller ! Voilà ce qu’est l’Empire à leurs yeux…

En 862, Charles le Chauve ordonne la construction de camps et de ponts fortifiés sur la Seine et la Loire mais l’incapacité du pouvoir royal à défendre territoire et population mine son autorité. Des évêques et des abbés prennent la décision de fortifier eux-mêmes leurs propriétés. Cela devient un réflexe : on se cache dans un « castrum », une enceinte fortifiée, et l’on attend que les ennemis lèvent le camp. Cela les ralentit mais ne les arrête nullement. L’éloignement du roi et l’absence de réaction efficace permet aux grands seigneurs comme Baudouin Ier de confisquer le pouvoir localement pour créer les futures grandes principautés. De Bourbourg à Burg-op-Schouwen en Zélande, se construit une chaine de villes fortifiées sensée empêcher le déferlement normand. Ces bourgs, sont des enceintes simples : un fossé circulaire et un rempart en bois. Parfois, ces défenses sont complétées par la nature avec les marais… comme à Bourbourg, le « Bourg » dans le « Brouck »… mais avec un roi aux pouvoirs amoindris, cette initiative est plus certainement à mettre au compte des seigneurs locaux. Malgré les attaques normandes, certaines villes résistent vaillamment comme Cassel en 890-891. 

D’autres comme Bergues ou Furnes ont moins de chance. Dans ces villes, les traces de la première enceinte se discernent souvent sur les plans : le noyau des villes est circonscrit par une rue circulaire qui a remplacé l’ancien rempart comme à Bergues ou à Middelburg aux Pays-Bas. Les conquêtes normandes se font plus difficiles, les populations locales s’enhardissent et sont  moins faciles à rançonner, qu’importe ! Ils se tournent vers l’embouchure de la Seine et Paris, devant laquelle ils mettent le siège de 885 à 887. Leurs entreprises prennent fin avec le traité de Saint-Clair-sur-Epte conclu entre Charles III le Simple et Rollon, un chef viking, en 911. En échange du Duché de Normandie, à charge pour lui de barrer la voie vers Paris à ses anciens compatriotes… Les Normands ne reviennent plus en Flandre. Bergues, Bourbourg et Furnes, pour ne citer qu’elles, continuent de grandir dans une paix relative, construisent de nouveaux remparts et renforcent leur pouvoir au point de devenir vite les sièges de châtellenies importantes, cumulent tous les pouvoirs féodaux. Quant au Normands, leur destinée est ailleurs : à Kiev et à Moscou où ils fournissent des troupes d’élite, dans le monde arabe où ils font du commerce et en Angleterre où un descendant de Rollon devient roi en 1066 à la suite de la bataille d’Hastings ou encore en Flandre où nombre de comtes sont issus de sa descendance mais ça, c’est une autre histoire !


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