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mardi 11 novembre 2014

un certain 11 novembre 1918


In Emile Carlier - « Mort ? Pas encore !  Mes souvenirs 1814-1918 par un ancien soldat du 127e R.I. », Archeologia Duacensis, Société Archéologique de Douai, 1993

(Emile Carlier est né à Valenciennes en 1882 et décédé en 1947)


« Pendant les dernières heures de la journée de la veille et toute la nuit, les radios ont capté au passage tous  les messages, tant français qu’allemands, transmis par la T.S.F. Nous sommes tenus, heure par heure, au courant des événements. A 6h ¼, la sonnerie du téléphone retentit. Le central nous informe officieusement que l’armistice est signé et que les hostilités cesseront le jour même à 11 heures.

A 9.10, un planton m’apporte le message officiel à transmettre de suite aux unités de ligne. C’est une pièce historique que je conserve précieusement dans mes souvenirs de guerre. La voici telle que je l’ai passée dans la matinée du 11 novembre, exactement à 9.15 au 43e, à 9.25 au 127:

« Le signal à l’heure H : 11 heures, sera donné par des fusées à fumée jaune allumées à la diligence des Cts des sous-secteurs C.R. et P.A. les Cts de C.R. feront sonner « Cessez le feu »
  Sonnerie répétée à plusieurs reprises de 11 h à 11 h 15.
Toute communication avec l’ennemi est interdite.
Faire lire à toutes les troupes et afficher à tous les P.C. l’ordre suivant :
« On les a. Les hostilités sont suspendues sur tout le front à 11 heures.
Gloire à nos morts ! Vive la France ! Vive la République !
MESSIMY »

Toute la matinée jusqu’à 11 heures, l’artillerie française tire sans discontinuer. C’est un roulement ininterrompu. Les artilleurs veulent écouler le stock de leurs munitions ?

A onze heures, je pars à Gérardmer, chargé d’une mission assez originale. Avant la guerre, sur le versant allemand, à 1.500 mètres environ de l’ancienne frontière, sur la route de la Schlucht à Munster, se dressait le magnifique hôtel de l’Altenberg dont Guillaume II fut l’hôte à plusieurs reprises lors de ses voyages en Alsace. L’hôtel a été occupé par nos troupes en 1914 et détruit en partie par les bombardements. Dans les ruines a été aménagé un observatoire d’artillerie. Comme une prime de récupération est accordée par l’Autorité militaire pour chaque bouteille vide rapportée par les soldats, chacun se mit à fouiller les ruines de l’hôtel à cet effet. C’est ainsi que nous nous trouvions le 11 novembre, en possession de plusieurs centaines de bouteilles provenant des caves de l’Altenberg, que je reçus l’ordre de vendre au profit de la popote aux hôteliers de Gérardmer.

En arrivant à Retournemer, nous y trouvons une foule joyeuse qui grouille autour du tramway qu’elle prend littéralement d’assaut. La locomotive est ornée d’un faisceau de drapeaux tricolores. Au fur et à mesure que nous approchons de Gérardmer l’enthousiasme ne fait que grandir. Toutes les maisons sont pavoisées. Nous arrivons en ville où nous tombons en plein de débordement de la joie populaire. Pour fêter l’armistice, nous nous payons un repas somptueux à l’hôtel. Civils et soldats s’interpellent, s’arrêtent. On crie, on pleure. Un vent de folie semble avoir passé. Des camions automobiles, décorés de feuillages, de drapeaux français et américains parcourent les rues. Sur ces chars improvisés, des grappes de soldats clament leur joie d’être débarrassés de l’horrible cauchemar qui empoisonnait leur vie. Ils le traduisent par un chant qui fait furie et que chacun reprend avec entrain : « Le temps de nos misères est maintenant passé ! » Hélas ! Il sera dit que nous n’aurons pas encore bu le calice jusqu’à la lie.

Deux de mes camarades du 127e m’accompagnent dans mon voyage à Gérardmer. Le premier succombera quelques temps après sa démobilisation aux suites d’une bronchite contractée sur le front. Une destinée plus tragique encore est réservée au second. Ce dernier m’exprime la joie que lui cause la fin de la guerre et me raconte l’impression d’horreur qu’il a éprouvé, le 18 août précédent, à l’attaque de Tartiers, en voyant rouler à ses pieds la tête d’un de ses camarades. Deux mois plus tard, à Sarrebourg, le malheureux sera tué dans des circonstances particulièrement mystérieuses et poignantes… »


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