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jeudi 13 septembre 2012

Lille : L’HOTEL DE VILLE D’EMILE DUBUISSON


In « L’aventure des villes 1850-1950 », Archives départementales du Nord – catalogue d’exposition, Lille, 1997, 128 p., pp.108-110

« L’hôtel de ville était la pièce maîtresse du dispositif d’urbanisation conçu après la Première Guerre Mondiale par Emile Dubuisson. Le projet initial ne fut pas réalisé entièrement. Seule l’aile administrative, la recette municipale et le beffroi furent construits avant la Seconde Guerre Mondiale. Les travaux commencèrent en 1920 et furent achevés en 1927 pour l’aile administrative ; en 1932 pour la recette municipale et le beffroi. Le bâtiment de réception, qui devait accueillir la salle du conseil municipal et le bureau du maire ne fut jamais réalisé.

L’opération se présentait comme une opération d’haussmannisation assez classique, telle que celle qui avait été menée lors de la construction de l’Opéra et de la Nouvelle Bourse.

Le bâtiment devait s’étendre sur le square Ruault et les rues, ruelles et courées adjacentes qui formaient le cœur de la ville insalubre, que les hygiénistes avaient dénoncées dès le milieu du XIXe siècle. Vers le Nouvel hôtel devaient converger vers les boulevards venus de Fives, de la gare, de Roubaix et de Tourcoing. Une rue devait mener directement à la préfecture. Enfin, la rue Neuve était prolongée et élargie. De ce programme de voirie, seul le départ de la rue Edouard Delesalle fut réalisé.

L’inachèvement de l’hôtel de ville explique son absence de façade et de mise en perspective du bâtiment.

Le projet de l’architecte était de créer un bâtiment modèle, en séparant les fonctions administratives des fonctions politiques et de représentation. La partie administrative devait répondre aux exigences de la modernité. La ville devait assumer un nombre croissant de services publics et devait donc disposer d’une organisation rationnelle de ses services. Le bâtiment administratif est organisé autour d’une vaste galerie, dénommée rue municipale de 107,60 m de long, 14,40 m de large et 6,80 m sous plafond. Trois halls s’ouvrent sur la galerie et accueillent les guichets, comme dans une banque moderne. Chacun des guichets était,  à l’origine, en relation avec le service correspondant, installé dans les étages supérieurs. De multiples monte-charges permettaient d’acheminer rapidement les dossiers du service au guichet et inversement.

Le bâtiment fut construit en ciment armé, sans aucune pierre de taille. La brique n’est que de remplissage et n’ajoute rien à la structure. Un tel type de construction permettait de créer de vastes espaces publics, comme les trois halls et la grande galerie, disposant d’un éclairage naturel, et d’autre part d’avoir un espace intérieur modulable à souhait en fonction des exigences sans cesse nouvelles de la gestion municipale.


Le beffroi, haut de 110 m fut longtemps considéré comme le plus haut gratte-ciel de France en ciment armé. Il réalisait une prouesse technique pour l’époque.

Les façades utilisent une variété de matériaux et d’aspects : la brique soigneusement choisie, le ciment armé particulièrement fin et clair, qui imite le grès pour les soubassements, les carreaux en grès cérame aux tonalités sombres mais brillantes pour contraster avec la brique rouge.

La grande galerie est séparée en trois travées par des piliers de forme carrée, légèrement arrondis aux angles. Le sommet s’élargit tel un palmier par un énorme volubilis de 4 m de diamètre. Les épanouissements furent réalisés en béton coulé dans un moule d’aluminium, véritable prouesse technique.

Les statues de Lydéric et Phinaert qui ornent la base du beffroi furent moulées mais le sculpteur acheva le travail sur le béton encore humide.

Même si l’architecte et ses mandants ne se sont pas exprimés directement et explicitement sur le sujet, la construction de l’hôtel de ville trahit les ambitions politiques d’une génération marquée par la guerre et la recherche de nouveaux repères idéologiques.

D’une part, pour les élites municipales, la décentralisation du pouvoir était considérée comme une évolution nécessaire et incontournable. En effet, la guerre avait entraîné l’intervention massive de l’Etat dans l’économie et la société. Dans la paix, la multiplication des tâches qui incombait à l’autorité publique imposait au moins une gestion déconcentrée. A l’exemple des Etats-Unis, les villes se verraient confier l’organisation de l’enseignement ou des services de santé, alors en plein développement. Une telle évolution n'était envisageable que la perspective de la constitution d’agglomérations urbaines vastes, bases d’un système administratif rénové. Dans le cas de Lille, les autorités municipales mais aussi les participants au concours se plaçaient dans la probabilité de la constitution du Grand Lille, qu’ils voulaient imposer comme la capitale des Flandres. L’ampleur donnée au bâtiment en témoigne encore.

D’autre part, l’esthétique et les méthodes de construction choisies visaient à définir une culture nouvelle. Tant pour l’édification de l’aile administrative que pour celle du beffroi, les techniques les plus modernes ont été utilisées. Le béton, qui en forme la structure est totalement apparent. Mais, la modernité s’allie à l’expression du sentiment régionaliste par l’usage de la brique, par l’érection d’un beffroi, dont la base est ornée par les deux héros mythiques et populaires de l’histoire locale.
Tout concourt à faire de l’hôtel de ville le symbole d’une politique municipale de réformes sociales, qui s’appuie à la fois sur la rationalisation de la gestion des affaires locales et la tradition régionale. »

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