vendredi 30 août 2019

La reddition de Dunkerque (1940)


In SOLDAT Gaston DEBALLE ou « Le journal de route d’un vétéran », éditions LA VOIX DU NORD, Lille, 1990
 
Mardi 4 juin 1940
 
Sur les dunes, des drapeaux blancs flottent un peu partout. La ville s’est rendue. Nous sommes faits.
Gustin est abattu. Des soldats brisent leur fusil, cassent leurs jumelles. Six soldats allemands circulent tranquillement. C’est un groupe de prisonniers. Ils se dirigent vers le phare d’où, dix minutes plus tard, le drapeau à croix gammée flotte. De toutes parts, des troupes motorisées affluent : autos, side-cars, mitrailleuses. Qu’un de nous fasse feu sur eux et je parie qu’il y aura un carnage parmi nous. Mais tout est calme.
 
Les officiers montent sur les grues, les ponts roulants et inspectent les prisonniers. Assis sur le sable, nous attendons la suite. Des soldats passent parmi nous, demandent les jumelles et les revolvers. Nous sommes libres de circuler dans le port, on parle même de nous renvoyer chez nous. Un canard sans aucun doute !
 
A onze heures, en rangs par quatre, nous partons à travers les dunes. Nous passons devant des officiers qui nous démembrent : 40.000 environ… Aucune sentinelle !
 
De fatigue, nous nous allongeons sur le sable, d’autres sous une tente improvisée, mangent un morceau de sucre… Le formidable incendie des dépôts d’huile et d’essence continue. Tout est noir de fumée, désolé, les routes sont défoncées. Les Allemands jouent au ballon le long de la mer sans s’occuper de nous.
 
Le défilé de prisonniers continue. Gustin et moi allons vers Saint-Pol. Tout n’est que ruines, un tas de casques français est là, nous jetons le nôtre. Dans les faubourgs de Dunkerque, les abords de la ville n’ont apparemment pas trop souffert, pas mal d’habitants nous regardent passer. Puisque nous sommes libres, nous regagnons Lille à pied.
 
Tout est démoli. Un pont a sauté, des verrières et marquises sont en ruines. La gare est toute bouleversée, quelques incendies brûlent encore. A Coudekerque, nous longeons le canal, où nous croisons des motocyclistes et camions allemands qui ne s’intéressent aucunement à nous. Drôle de façon de faire des prisonniers ! A cinq heures du soir, nous nous installons sur un talus où nous mangeons des oignons crus trouvés dans un jardin. Nous continuons la route vers Bergues. Demain soir, nous serons peut-être à Lille. Cela va faire la troisième fois que nous allons à Lille en quinze jours.
 
Un bel incendie s’élève de Bergues. Nous franchissons le canal sur un pont de bateaux construit par les Allemands. Au fur et à mesure que l’on avance, des sentinelles barrent les routes de l’ouest et du sud. Sans être gardés, nous sommes canalisés sur une seule et unique route, celle de l’est. Au carrefour de la route de Lille et de Dixmude, nous voulons prendre la route de Lille, une sentinelle nous envoie un jet de lampe électrique en pleine face…
 
-          « Acht so ! Gefangen ? Rexpoëde… »
 
Lille nous est interdite. Des prisonniers se présentent sans cesse au carrefour, à chaque fois, la sentinelle leur lance un faisceau de lumière et ajoute :
-          « Rexpoëde ».
Des prisonniers se joignent à nous, cela fait boule de neige. A minuit, nous sommes bien deux cents à marcher dans la nuit…

La libération de la Flandre se heurte à la poche de Dunkerque


In Serge Blanckaert - La 2eme guerre mondiale à Dunkerque, le siège le plus long (septembre 1944-mai 1945) - éditions le Phare, Dunkerque, 1976

Les armées de libération en Flandre
 
La 2e Armée britannique, ayant libéré Amiens, Arras, Lille, puis Gand, a atteint Anvers le 5 septembre. Le port est intact mais inexploitable car les Allemands tiennent encore l'estuaire de l'Escaut. Les éléments de la 1ere Armée canadienne, parvenus à Montreuil le 4 septembre, se sont heurtés aux défenseurs de Boulogne et à ceux de Calais. Ce mercredi 6 septembre, ils investissent les deux places mais continuent leur marche vers le Nord et ils pénètrent en Flandre Maritime. Avançant entre les Britanniques et l'Armée canadienne, à laquelle elle est d'ailleurs rattachée, la Ière Division Blindée polonaise (reconstituée en Grande-Bretagne) a passé la Somme, la nuit du 2 au 3 septembre, marché sur Hesdin, puis Saint-Omer (libérée le 5 septembre), a contourné Cassel et elle franchit, ce 6 septembre, la frontière belge, s'emparant de Poperinghe et approchant d'Ypres. C'est une voiture blindée polonaise qui, vers 15 heures, concrétise la libération d'Hazebrouck, tandis que des soldats britanniques sont acclamés à Bailleul et que les Canadiens sont sur le point d'entrer à Watten. Les Canadiens suivent aussi la R.N. 28 en direction de Zegerscappel, qui arbore le drapeau tricolore, et, de là, obliquent vers Esquelbecq.
 
A Wormhout, le même jour, les drapeaux tricolores sont sortis peu avant l'arrivée des Canadiens et, à la vue de ces emblèmes, deux motocyclistes allemands, venant de la direction de Bergues, rebroussent chemin. Partout, les libérateurs sont accueillis dans l'enthousiasme. On les fleurit. On leur offre ce que l'on a à boire et à manger. Et on découvre, non sans plaisir, que certains des Canadiens parlent français alors que l'on attendait des Anglais. Le curé de Saint-Folquin, impatient d'annoncer la libération à ses paroissiens, est monté dans son clocher. Il voit, au loin, la poussière que soulèvent les chars canadiens à Guemps. Les habitants, aussitôt informés de l'imminence de leur délivrance, s'empressent au-devant des Alliés. Il est près de 16 heures quand deux blindés légers, couverts de fleurs comme pour une cavalcade, entrent dans Saint-Folquin pavoisée. Les deux véhicules militaires voudraient pousser une reconnaissance en direction de Bourbourg. Mais les Allemands ont fait sauter le pont sur l'Aa et dans l'après-midi même, ils ont installé un canon dans les ruines de l'église et posté des hommes sur les routes du Guindal et de Saint-Nicolas. Ne pouvant donc franchir l'Aa, les deux blindés canadiens se dirigent, à 17 heures, vers Gravelines. Mais une troupe de 250 Allemands vient d'établir dans cette place. Un de ses camions est en vue lorsque les Canadiens arrivent près du pont de l'Ecluse et ils le mitraillent. Les occupants du véhicule allemand ripostent au fusil et au pistolet. Les Canadiens reçoivent alors un ordre de repli et, à 19 heures, leur unité bivouaque à la ferme Crève-cœur.
 
Un ordre d'évacuer la ville est signifié ce même jour, 16 septembre, aux habitants de Dunkerque, par les autorités allemandes. Les Berguois s'apprêtent à recevoir des réfugiés de la cité de Jean Bart quand, au cours de la soirée, des Allemands font irruption dans leur ville. Les soldats constatent que le dispositif de minage du pont de la porte de Cassel, mis en place précédemment, a été démonté par des "terroristes". Ils se répandant aussitôt dans les rues et sous la menace de leurs armes, font sortir les hommes des maisons et les rassemblent en différents points de la cité. La nuit suivante, les Allemands font sauter des ponts desservant Gravelines et Bourbourg. Mais le Génie de l'Armée canadienne en construit un entre Saint-Folquin et le Guindal et, au petit jour, une colonne se met en route vers Bourbourg, bombardée par artillerie. Dans cette localité, les Allemands ont rageusement pris connaissance des "attentats" commis par les Résistants et libéré leurs propres soldats faits prisonniers. Vers 13 heures, le 7 septembre, un officier et quelques soldats allemands arrêtent un homme dans la rue et lui intiment l'ordre de les conduire chez le maire, M. Meesemaecker. Or, cet homme est un Résistant, M. Louis Braems, et il porte dans ses vêtements un plan de la ville avec indication du dispositif allemand. Ce document est destiné aux Canadiens, sont informés par les F.F.I. des positions défensives de l'ennemi. M. Braems, donc, s'exécute et, chez M. Meesemaecker qui est marchand de vêtements, il parvient à dissimuler son plan entre deux coupons de tissu. Les Allemands exigent que le maire leur remette des otages qui seront exécutés au moindre attentat contre les soldats allemands. Le maire, M. Braems et trois autres hommes sont ainsi enfermés, tandis que la menace des Allemands est colportée de maison en maison par un employé communal qui met les habitants en garde. Mais à 16 heures, des soldats canadiens traversent le canal de Bourbourg sur des canots et ils s'emparent de la distillerie. Les Allemands cèdent le terrain. Les Canadiens atteignent le Plantis et les abords de la gare. La libération de Bourbourg est entamée.
 
Celle de Bambecque est chose faite et, en cette matinée pluvieuse du 7 septembre, les Canadiens de la 6e brigade de la 2e Division d'Infanterie rentrent à Hondschoote où les habitants leur offrent du lait et de bonnes bouteilles précieusement conservées pour le grand jour. Quelques Allemands qui, dans la cave d'une maison de la ville, attendaient d'être capturés, sont pris en charge sans incident. Des patriotes armés assument la garde des ponts. Le même jour, les Canadiens venant de Wormhout, passent à West-Cappel, Rexpoëde et Oost-Cappel, puis entrent en Belgique. A midi, ils libèrent Warhem. Une dizaine d'Allemands retranchés près de la ferme veuve Brygo, non loin du village, vers la Basse-Colme, sont attaqués par les F.F.I. Un franc-tireur est tué. Les Canadiens interviennent et les Allemands sont capturés. L'ennemi a fait sauter les ponts sur la Basse-Colme en-deçà de laquelle il a posté des mitrailleuses. Les Canadiens ont toutefois trouvé un pont intact, celui du Pauwkensverve. Mais, c'est après avoir traversé le canal à bord de canots pneumatiques qu'ils attaquent des Allemands installés dans les maisons près du pont-à-Moutons. Ils font plusieurs prisonniers.
 
A Bergues, les Allemands ont relâché les hommes qu'ils avaient arrêtés et qu'ils voulaient employer à des travaux de fortification de la place. Les autorités civiles se sont opposées à cette prétention. Les Allemands ont placé une pièce anti-char sur la butte du rempart et le premier tank canadien qui se présente en vue de la porte de Cassel, ce 7 septembre, est canonné. Le siège de la cité de Saint-Winoc commence, à grand renfort d'artillerie. Il y aura, malheureusement, des victimes parmi la population civile.
 
Gravelines est aussi sous le feu des Canadiens. Dans cette journée du 7 septembre, des obus ont chassé de la tour les observateurs allemands. Dans la soirée, des fusants s'abattent sur la ville que l'Occupant évacue la nuit suivante, en détruisant les ponts de sortie vers Dunkerque. Les Allemands se replient dans Loon-Plage. Ils abandonnent aussi totalement Bourbourg, ayant fait sauter le Pont-Rouge et la passerelle du Coin du Bois à Bourbourg-campagne, et incendié le château Duriez. A 6 heures du matin, le 8 septembre, les Canadiens du Régiment de Maisonneuve (5e Brigade de la 2e D.I.) occupent l'ensemble de Bourbourg. A la même heure près, accompagnés par des F.F.I., les Canadiens occupent Gravelines où ils capturent une quarantaine de soldats allemands. Puis les Calgary Highlanders portent leur effort sur Loon-Plage où l'ennemi se maintiendra jusqu'à la nuit suivante. Au-delà d'Hondschoote, en Belgique, les Canadiens de la 6e Brigade, ayant pour éclaireurs les résistants de l'organisation belge "Armée secrète", entrent à Furnes, franchissant un pont provisoire improvisé par les habitants pour remplacer le pont d'Ypres que les Allemands ont fait sauter. Le même jour, les Canadiens entrent à Nieuport, à Adinkerke, déserté par les Allemands partis vers Ghyvelde, et à Ostende. Mais, à Warhem, les Allemands contre-attaquent. Venus d'Uxem, ils détruisent le pont de Pauwkensverve sur la Basse-Colme. Et, au Pont-à-Moutons, ils mitraillent les Canadiens. La bataille toutefois à l'avantage des Alliés qui font une cinquantaine de prisonniers, dont plusieurs blessés, mais qui n'occupent pas la position, regagnant leur point de départ au village de Warhem. La Basse-Colme n'est donc toujours pas franchie. Dans le secteur de la Haute-Colme, les Canadiens du Black Watch Regiment, venant de la direction de Looberghe, s'emparent, ce 8 septembre, vers 17 heures, du côté nord du hameau du Grand-Millebrugghe. Les Allemands font feu de la distillerie et des maisons situées de l'autre côté du canal. Les Canadiens franchissent celui-ci sur un canot pneumatique et entreprennent de nettoyer le secteur, opération qui est interrompue à la nuit et reprend le lendemain. 
 
Le matin du 9 septembre, les Canadiens entrent à Loon-Plage. Ils prennent en charge quatre prisonniers allemands qui s'étaient rendus aux gendarmes. L'ennemi a évacué la localité, nous l'avons dit, au cours de la nuit. Il s'est replié sur l'ancien canal de Mardyck et s'y maintenir solidement. Les Canadiens de la 4e brigade de la 2e D.I. sont contenus à Spycker, au grand-Millebrugghe, à Bergues et le long de la Basse-Colme en-deçà de laquelle la zone des wateringues est inondée. Mais, ce 9 septembre, le Black Watch Regiment occupe Coppenaxfort. En Belgique, les Canadiens sont à La Panne qu'ils occupent totalement le 10 septembre et ils engagent le combat en direction de la frontière française. Les 13 et 14 septembre, les Queen's own Cameron Highlanders, rejoints par un bataillon du South Saskatchewan Regiment, attaquent les Allemands qui se cramponnent à Bray-Dunes. Ils libèrent cette localité avec l'aide des F.F.I. mais ne peuvent outrepasser la rue des Marins. Le front se stabilise dans ce secteur aussi, les Allemands gardant la ferme Vandevelde. Les habitants de Bray-Dunes que les Allemands arrosent d'obus sont évacués le 15 septembre. Ils partent pour La Panne, la plupart à pied, et sont hébergés dans différents hôtels, après recensement et visite médicale à l'hôtel Continental. Le même jour, l'aviation alliée bombarde Ghyvelde et dans l'après-midi, les Canadiens français des Fusiliers Mont Royal se lancent à l'assaut de cette localité. Des groupes de F.F.I. les ont rejoints et ils participent le lendemain au nettoyage du village et des environs où quelques nids de résistance allemands subsistent. 
 
A 22 heures, les Allemands chassent de leurs demeures les habitants de Grande-Synthe. Le village est évacué, ils font sauter l'église et le clocher, des maisons et même les arbres le long de la Route Nationale. Dans le même temps, les Allemands sont en effervescence à Bergues qu'ils s'apprêtent à évacuer. A trois heures du matin, le 16 septembre, ils chargent d'explosifs le beffroi et le clocher de l'église. A 5 heures du matin, ils quittent Bergues pour se replier vers Dunkerque. Soudain une formidable explosion secoue la cité de Saint-Winoc. Des témoins voient le superbe beffroi s'élever à trente ou quarante mètres de hauteur, telle une fusée, puis se casser dans les airs et retomber en débris. La tour de l'église saute elle-aussi et un dépôt de munitions dont les Allemands n'ont pas voulu faire profiter leurs adversaires, s'en va en explosions et en fumée. Vers 10 heures, nouvelle explosion : deux maisons de la rue Nationale à Bergues se sont volatilisées. À leur place, s'est creusé un profond cratère. Des corps humains mutilés sont été projetés aux alentours. Il faudra deux journées pour recueillir les restes de toutes les victimes. Le soir du 16 septembre, vingt-deux d'entre elles sont identifiées. Mais, leur nombre, d'abord imprécis, se fixera à quarante-deux. Une soixantaine de blessés ont été dirigés vers l'hôpital de Socx et, de là, vers les hôpitaux de Bailleul et d'Armentières. L'explosion des deux maisons que les Allemands ont piégées avant leur départ, émeut les habitants de toute la région libérée.
 
Les Dunkerquois croyaient encore à ce moment que leur ville ne tarderait plus à être libérée. Mais, les intentions de l'Etat-Major allié allaient autrement. Eisenhower a écrit à ce sujet dans sur rapport sur "Les opérations en Europe des Forces Expéditionnaires Alliées" : "Dunkerque était assiégée; mais, comme l'emploi de ce port moyen n'était pas indispensable, j'estimai inutile de faire de très grands efforts pour nous emparer. Comme pour les ports bretons, je décidai qu'il était préférable de contenir avec le minimum de forces nécessaires les troupes ennemies estimées à 12.000 hommes, plutôt que de monter une attaque de grande envergure."
 
Et Montgomery qui, précédemment, avait chargé Crerar de prendre rapidement les ports de Boulogne, Calais et Dunkerque, lui demanda le 13 septembre de dégager Anvers. C'était multiplier les tâches des Canadiens que, dans une instruction du 14 septembre, "Monty" déchargea de la prise de Dunkerque. "D'abord, écrivait-il, s'emparer de Boulogne puis de Calais. On s'occupera de Dunkerque plus tard. Pour l'instant, il suffira de l'investir. Toutes les énergies de l'Armée seront employées aux opérations destinées à dégager Anvers, pour permettre l'utilisation de son port..." Ainsi, Dunkerque ne présentait aucun intérêt aux yeux de l'Etat-Major allié. Il est vrai qu'aux dommages causés par les batailles et les bombardements de 1940 à 1944, les Allemands avaient ajouté des destructions systématiques, opérées au début du mois de septembre. Même libéré, le port n'aurait pu être exploité avant d'imposants travaux de remise en état. Les brigades de la 2e Division d'Infanterie Canadienne, qui avaient bouclé Dunkerque, continuèrent donc leur marche vers la Belgique et, le 16 septembre, elles laissèrent à la 4th Special Service Brigade (4e Brigade de Services Spéciaux, composée de commandos) le soin de contenir les Allemands de la "poche" de Dunkerque.
 
Quelques jours plus tard, les Allemands déclenchèrent une vigoureuse offensive dans le secteur est. Dans la soirée du 27 septembre, ils attaquèrent les F.F.I. et des soldats écossais qui tenaient Ghyvelde. Les Alliés durent se replier et ils ne reconquirent leurs positions qu'après l'arrivée de renforts le matin.
 
Après cette tentative d'extension du territoire de la "poche", les limites de celle-ci se stabilisèrent pour un certain temps..."

jeudi 22 août 2019

la ville marchande au moyen-âge dans le Nord de la France


In GOUDINEAU Ch. & GUILAINE J. (s.d.) – DE LASCAUX AU GRAND LOUVRE – Archéologie et histoire en France – Edition Errance, 2e édition, 1991, article de Pierre Demolon

« Du portus à la ville marchande
 
A partir du IXe siècle, et notamment dans le Nord de la France, se développent des portus, lieux d’accostage de bateaux, qui donnent naissance à des quartiers commerçants ou à de petites agglomérations (vicus). Tel est le cas à Quentovic ou Dorestad (Pays-Bas). Mais ces places ne sont pas réellement des agglomérations. Lieux de passage, de prélèvement de taxes, elles peuvent devenir un enjeu politique et en subir toutes les vicissitudes. L’histoire du Moyen Age révèle la création rapide de centres « urbains » de première importance, mais aussi des régressions, d’intenses périodes d’activités artisanales et commerciales, puis des abandons irréversibles.
 
Cependant, lorsque les portus sont la matérialisation d’une région active, ils sont fréquemment à l’origine de villes du Moyen Age : Valenciennes sur l’Escaut, Tournai, Dinant, Namur et Huy sur la Meuse…
 
Rapidement, ces centres de concentration de population s’entourent d’une enceinte à la valeur symbolique, se dotent de bâtiments collectifs, de maisons de villes et de halles.
 
Avant les XIIe et XIIIe siècles, les matériaux et les techniques de la construction urbaine sont à base de bois, de chaume et d’argile qui ne différencient pas le bâti urbain du bâti rural, du moins pour les bâtiments d’habitation. Seules les installations d’artisanat diversifié et de commerce font la différence : la ville n’a de sens en effet que si elle est marchande et prospère.
 
A l’abri du pouvoir politique
 
Centre marchand, la ville est l’objet de convoitises du pouvoir. Mais pour se développer et se consacrer aux affaires, les bourgeois ont besoin d’être libres et de s’administrer : avoir l’autonomie de gestion mais non la charge d’organiser la défense. Les tensions vont se multiplier jusqu’aux XIIe et XIIIe siècles, époque à laquelle les bourgeois obtiendront des chartes communales.
 
Malgré ces accords, la méfiance est de règle. Le château seigneurial, souvent situé dans un angle de l’enceinte urbaine, tourne ses défenses aussi bien vers l’extérieur que vers l’intérieur, vers la ville. Les conflits, notamment sur les droits de justice, sont nombreux et fréquents. Progressivement, on assiste à une bipolarisation entre la ville « haute », enfermée dans son « castrum primitif » associant la tour féodale et le pouvoir religieux, et la ville « basse » où règnent les bourgeois, presque sans partage.
 
Le domaine des bourgeois
 
La ville est économiquement un centre de consommation en raison de la densité de sa population et du nombre de non-producteurs parmi ses habitants. Sa vie dépend donc de son approvisionnement par la campagne avoisinante.
 
Le marché prend toute sa signification et en tire son importance : marché aux grains, aux légumes, aux poissons, aux bestiaux. Ils sont jumelés, groupés ou individualisés. Ils font l’objet d’une surveillance (par les eswardeurs) et d’une législation tatillonne (les bans). La fouille d’une partie de la Grand-Place de Lille, avec ses nombreuses installations d’étalages semi-permanents donne une image bien différente de celle des peintures et des gravures flamandes, où la place est un vaste espace vide. Quant aux foires, les fouilles n’en ont pas trouvé de témoins directs.
 
Quel commerce ?
 
Le premier marché est celui du grain. Ce commerce nous est connu par les comptes des villes ou les bans. Même su le contexte encore rural de certains quartiers de villes montre des silos enterrés, le reste de la production est présenté sur les marchés, généralement en sacs ouverts et qui ne possèdent pas de plomb d’identification, seule trace matérielle que les fouilles pourraient éventuellement découvrir.
 
L’autre production exportée en grande quantité est évidemment le drap, spécialement dans les villes du nord où les halles aux draps, en général semi-enterrées, sont à proximité où à l’intérieur des halles échevinales. Ces draps, munis de plomb de reconnaissance à partir des XVe et XVIe siècles, sont diffusés à travers toute la Flandre, les Pays-Bas et une grande partie de l’Angleterre.
 
L’archéologie trouve généralement peu de traves de ce négoce, si ce n’est exceptionnellement l’ensemble des lieux de fabrication. C’est ainsi qu’à Douai, un ensemble de parcelles d’habitation et d’ateliers des XIIIe au XVe siècles ont mis en évidence les vestiges de quelques fours destinés à chauffer l’eau nécessaire à la teinture et au blanchiment des draps. On trouve aussi les fosses de rinçage et les biefs de dérivation pour amener l’eau de rivière, grâce à des écluses, jusqu’aux installations artisanales.
 
Un autre domaine, objet d’un négoce actif, concerne la boisson et spécialement le vin, qui est importé parfois sur de très longues distances. C’est ainsi qu’à Saint-Denis, un cellier enterré a été récemment découvert. On y accédait par un escalier, et il était construit en bel appareil de pierre. Il est daté du milieu du XVe siècle, et ses deux extrémités aboutent les rues du Grand Pichet et du Petit Pichet !
 
Le négoce au quotidien
 
C’est le marché plus spécialement régional ou local qui draine les quelques dizaines de kilomètres aux alentours d’une ville. Il porte notamment sur les bestiaux : la fouille de certaines places publiques a montré des traces d’abreuvoir et d’enclos pour des ovicapridés (Douai). Pour les autres commerces, les traces archéologiques montrent essentiellement les déchets des artisans-commerçants que sont les dinandiers, les tanneurs, les cordonniers savetiers – qui ressemellent sur place les chaussures et dont on trouve les fosses-dépotoirs remplies de milliers de chutes de cuir -, les potiers, etc. Certaines maisons urbaines avec ouvroir-échoppe donnant sur la rue témoignent de cette activité quotidienne. A la fin du  XVe siècle, des quantités importantes de jetons à compter (dits jetons de Nuremberg) sont les témoignages les plus éloquents d’un commerce urbain très actif. »