mardi 3 mars 2020

Jean Bart, de la Marine Royale à la cavalerie de la République

Il y eut au moins deux chars baptisés Jean Bart dans la cavalerie lourde, le B1 bis n° 492 affecté à la 2e compagnie du 28e BCCr mais dont la carrière fut assez courte sous les couleurs françaises : le 7 juin 1940, le char en panne est remorqué vers la forêt de Halatte pour ensuite être embarqué à Chantilly vers le parc d'engins blindés le lendemain. 



Il y eut surtout le B1bis n°437 de la 2e compagnie du 47e BCC de Gien, où il est perçu en mars 1940...


il prend part aux combats d'Abbeville en mai 1940 où son équipage se distingue particulièrement...
 
le Jean Bart du 47eBCC (D.R.)

Mai 1940   BATAILLE D'ABBEVILLE
COMBAT DES 28 ET 29 MAI 1940 à HUPPY - LES CROISETTES

47e Bataillon de Chars de Combat
COMPTE  RENDU DE FIN DE COMBAT DU CHEF DE CHAR

 
LIEUTENANT FOERST
Char JEAN BART N° 435
 
Combat du 28 Mai 1940
 
Composition de l'Équipage avant l'engagement
Lieutenant FOERST : Chef de Char
Sergent-Chef Maurice BEURTHERET : Pilote
Caporal COLLIN : Aide pilote
Chasseur Noël MEIGNIER : Radio
 
SITUATION AVANT L'ENGAGEMENT
a) zone de stationnement : bois de Bienflos (venant de Guizancourt) 
 
b) Déplacements avant contact : Le char gagne la P.D. dans le cadre de  la 1ère Compagnie par l’itinéraire jalonné : bois de Bienflos - Fontaine le Sec - Oisemont - Doudelainville et P.D.
 
c) Emplacement  occupé avant l' attaque : bois de Bienflos - ravin Nord  Est de Doudelainville.
Ordres reçus avant l'attaque : dans le cadre de la 3ème Section, agir en  protection des deux autres sections de la Compagnie placées en premier échelon, attaquer en direction d'un Objectif 01 constitué par le chemin Est-Ouest limitant la crête de Boencourt, puis la compagnie se regroupant en 01 attaquer en Direction de 02 constitué par la cote 104 et le Mont Caubert.
Heure de franchissement des premières lignes amies : 17 heures
Heure de départ de 01 vers 02 : 18 heures
Reconnaissances effectuées - liaisons prises : néant
 
Relation complète de l'action des chars jusqu' au mouvement de regroupement.
 
La première ligne est franchie à 17 heures, l'action consiste d'abord dans une neutralisation des différentes haies et lisières caractérisant la zone très cloisonnée du Nord Est de Doudelainville, notamment en protection de la 1ère Section placée à Gauche, le chemin creux Est Ouest menant à Poultières, est cause d'une panne de terrain à laquelle il est remédié par la recherche d’un passage praticable ce qui fait perdre un temps appréciable, au moment de franchir la crête, le pilote ouvre le feu sur une arme anti-chars camouflée à l'angle d'un verger au Sud Ouest de Huppy, il semble que cette arme ait à ce moment déjà pris à partie d'autres chars de la Compagnie. Le Chef de char tire sur des éléments isolés ennemis qui s'échappent en se cachant derrière les haies, il pousse son char à la route G.B. 25 à la gauche de laquelle il voit des chars du 46e B.C.C. ignorant que cette unité était engagée et quel était son secteur, le chef de char croit s'être égaré vers la gauche et revient à droite, à ce moment il voit devant lui le char Rivoli qui part vers la droite, ce qui le confirme dans son idée, il pousse dans la direction du chemin à l'est de Huppy qu'il franchit en direction du Nord. A ce moment le Char Jeanne d'Arc du Capitaine Dirand passe à une centaine de mètres et le pilote a ordre de le suivre, afin de reprendre contact avec la section que le char doit protéger, mais lancé à la poursuite des fantassins ennemis qui s'échappent le long des haies, le contact avec le Jeanne d'Arc est perdu. Le Chef de char pousse davantage au Nord en appuyant à gauche où il pense trouver la Compagnie au delà de Huppy, quelques centaines de mètres plus loin la courroie Bombix saute, le pilote et l'aide pilote la remettent pendant qu'un char du 46e B.C.C., fait de la protection car des armes anti-chars prennent le char à partie, la réparation effectuée le Jean Bart avec deux chars du 46e B.C.C. attaque les pièces anti-chars qui se trouvent à la lisière d'un bois à 800 mètres environ du Nord Est, l'aide pilote ayant été blessé au front dans des circonstances indéterminées est inanimé, le pilote Sergent-chef Beurtheret charge lui même le canon de 75 et essaie d'atteindre les pièces ennemies, le chef de char en fait autant avec le 47 au moment de rectifier le tir, trop court, le pilote est atteint à l’œil droit par un obus de rupture ennemi qui s'est logé dans la fente de la lunette droite. Prenant sa place le chef de char essaie de continuer le tir au 75, mais ne distinguant rien à travers la lunette, il prend le volant et ramène le char à la position de regroupement. Prenant contact avec le Chef de bataillon, il se met en mesure de refaire les pleins d'essence et de munitions et reçoit l'ordre de reconstituer ce qui reste de la Compagnie pour attaquer à l'aube la côte 104.
Noms des blessés :
Sergent-Chef BEURTHERET, évacué par le 46e B.C.C. sur le poste divisionnaire. Blessure à l'œil droit (grave)
Caporal COLLIN blessure à la tempe gauche (légère)
 
Consommations en munitions et essence :
Carburant : 500 litres
Obus de 75 (explosifs) : 32, rupture : 0
Obus de 47 (explosifs) : 14, rupture : 0
Cartouches de mitrailleuse : 500 environ
Actions particulières du personnel :
Le pilote et l'aide-pilote ont fait preuve d'un cran incontestable, le pilote notamment, chargeant lui même le canon, n'a abandonné son siège que devant l'impossibilité de continuer à tirer et à piloter. Mériterait une récompense.
Le Chef de Char
Lieutenant FOERST
 

le Jean Bart du 47e BCC (D.R.)

Combat du 29 Mai 1940 :
 
Composition de l'équipage du Char JEAN BART
Chef de Char : Lieutenant FOERST
Pilote : Sergent MIARD
Canonnier faisant fonction : Lieutenant GAZELLE
 
Situation avant l'engagement :
Zone de stationnement : POULTIERES
Déplacements avant le Combat : du hameau de POULTIERES à la zone située à l'Est du Carrefour des CROISETTES.
 
Emplacement occupé avant l'attaque : la zone Est des CROISETTES.
 
Ordres reçus avant l'attaque : à la tête d’une section composée du char JEAN-BART,  du Char EYLAU (Chef de char Lieutenant ROBINET), du char SURCOUF (Chef de char PHILIPPOT), attaquer et conquérir la côte 104, de la pousser en direction du MONT CAUBERT, le tout en échelon de protection du 46e B.C.C.
 
Reconnaissances effectuées, liaisons prises : NEANT
 
Relation complète de l'action à partir de l'heure H.
 
La section s'engage dans la zone à l'Est du Carrefour des CROISETTES à 4 heures et prend place dans le dispositif d'attaque légèrement en arrière du 46e B.C.C. placé en premier échelon ; l'action commence par une neutra­lisation à la mitrailleuse des lisières de bois qui se trouvent à l'Est de la route nationale n° 28, aucune arme anti-chars ou automatique ne se révélant, l'action continue parallèlement à la route nationale n° 28, et le 46e B.C.C. appuyé dans les intervalles par la section, ouvre le feu sur la côte 104 qui fait l'objet d'une concentration de tous les moyens de feux, cependant que continue la neutralisation des lisières des bois situés plus à l'Est. L’action est dirigée concurremment sur toute la zone située en avant du terrain d'attaque et entraîne le destruction des différents couverts et abris pouvant receler des armes ennemies, A ce moment, le chef de Char, en l'absence presque totale de progression du 1er échelon décide, dans le but d'économiser l’essence, d'arrêter les moteurs ; au moment où reprend l'avance, le pilote veut remettre le moteur en marche, mais la batterie d'accumulateurs étant quasi déchargée, le démarreur ne peut plus entraîner le moteur ; le char JEAN BART n'étant pas muni de magnéto de départ (manquant  signalé dès le début, mais auquel il n'avait pu être remédié, le parc du Génie n’ayant pu remplacer cette magnéto).
Il est impossible  de remettre en marche à l’aide du démarreur VIET ; l’équipage sort alors du char par le trou d’homme et fait signe au char du Commandant de 47e B.C.C.  de vouloir bien se porter à sa hauteur ; le Chef de Bataillon exécute cette manœuvre, ce qui permet au Chef de Char de lui rendre compte de l’accident, le Chef de Bataillon décide qu’un autre char de la section remorquera le JEAN BART en dehors du terrain d'attaque ; l’équipage aidé de celui du char EYLAU assure le remorquage par ce char qui l’emmène quelques centaines de mètres au Sud des CROISETTES, où il l’abandonne pour revenir au combat. Le char est dépanné dans la matinée et amené à MARQUENNEVILLE ; les armes sont inutilisables.
 
Consommations en munitions et en essence :
Carburant : 140 litres
Munitions : Obus de 75 explosifs : 12
                Obus de 75 de rupture : 0
                Obus de 47 explosifs : 3
                Obus de rupture : 0 (canon avarié)
Balles de mitrailleuses : 360
Le chef de Char du JEAN BART
signé : FOERST.


le Jean Bart du 47e BCC (D.R.)

Guynemer, de l'aviation à la cavalerie

Le char B1Bis, terreur des Allemands pendant la campagne de France, n'existait pas en nombre suffisant pour peser réellement dans la campagne de France, a plus forte raison dans une stratégie qui privilégie des chars plus legers, néanmoins, il n'a pas démérité... quant au char 439, il fit honneur à son célèbre patronyme... 

Livré au 37e BCC 3e compagnie par le PEB 101 de Mourmelon le 2 mai 1940, il passe à la 2e compagnie le lendemain.

 

Engagé à Flavion (Belgique) le 15 mai 1940, le GUYNEMER combat toute la matinée et détruit trois Panzer IV et un Panzer III mais dans l'après-midi, endommagé par plus de cinquante impacts et à court de carburant, son équipage est dans l'obligation de l'abandonner après l'avoir sabordé...

le Guynemer (D.R.)

Récit du Lieutenant Louis Bounaix :
 
"En Avant, ordonne l'ADOUR, le char du capitaine. Nous repartons, toujours axés nord-sud ; nous franchissons la première crête, descendons vers le premier thalweg au fond duquel court le chemin creux que nous avons emprunté ce matin pour aller du bois de Biert-l'Abbé à la chapelle du même nom et nous remontons. Le GARD est à ma droite, légèrement en retrait. Le capitaine Gilbert est à droite du GARD. Je suis à sa hauteur et vois très mal autres chars de la compagnie.
 
J'inspecte le terrain et aperçois un char B immobile. J'en suis presque ennuyé : je me dis en effet que le 28e BCC tient cette crête, que la première phase du combat est déjà terminée et que nous, chars du deuxième échelon, nous n'aurons rien à faire. J'arrive à la corne sud-ouest du bois de Biert-l'Abbé, traverse le vallon qui ride le plateau en son milieu et en me retournant j'aperçois à la lisière sud du bois que je viens de dépasser quelques chars B embossés : L'échelon de protection du 28e BCC, pensais-je.
 
A ce moment un coup dans le blindage, côté gauche. Je regarde vers la route ; une lueur rouge s'allume à 800 mètres environ, au ras d'une haie. Nouveau coup dans le blindage : j'hésite à repartir car je crois à l'erreur d'un ami ; je m'obstine à croire que les boches ne peuvent être là encore. Le caporal Le Bris, l'aide-pilote, annonce "boulons de blindage sautés, côté gauche". J'oriente alors ma tourelle vers la lueur entre-aperçue et j'expédie quatre ou cinq obus explosifs de 47mm. La lueur se rallume toujours ; je cherche la hausse et demande à Millard des obus de rupture : deux projectiles et la lueur ne se rallume plus.
 
Je poursuis ma route et accélère pour rattraper l'ADOUR et le GARD qui n'ont pas ralenti. Après quelques cent mètres nouvel accrochage par une lueur rouge à ma gauche : on tire au 75 cette fois ; sous les explosifs la lueur rouge s'éteint. Je reprends ma progression et arrive aux bois qui garnissent la deuxième crête au rebord du plateau : des languettes de bois qui déterminent de véritables couloirs de feu et les coups sonnent sur le blindage côté gauche. Je n'identifie d'abord pas l'adversaire, et je cherche au sud-est, ayant orienté mon char vers l'est. Le pilote crie : "un char en lisière devant nous ! " C'est bien un boche, un PzKfw IV. Joie forte où se mêle un peu d'anxiété comme lorsque le chasseur découvre un gibier, mais un gibier redoutable.
 
Je règle le tir du 75 : "hausse 450" -court !- "Hausse 500" -court !- "Hausse 550" ... j'ai encore dans les oreilles le cri du pilote "je l'ai eu !" Deux ou trois hommes ont sauté du char boche et roulé dans les taillis voisins dès que nous avons vu une énorme lueur rougeâtre à l'avant de l'appareil ennemi... Je m'aperçois maintenant que tout notre flanc gauche est garni de gros chars allemands : je vois plus ou moins bien car ils sont camouflés, embossés, immobiles ; mais des flammes rouges s'allument et ça cogne. Le mot grêle est bien faible pour traduire le bruit fait sur la tourelle par tous ces projectiles. Je reçois au bas de la porte latérale un coup qui la démantèle et l'ouvre à demi. Millard plonge, la rattrape et la maintient durant le reste du combat.
 
Je me déplace légèrement et, à une corne de bois, j'aperçois le GARD, tourelle ouverte : dans l'embrasure de la porte je distingue le radio, sergent-chef Waslet, pistolet au poing. Que s'est-il passé ? Seules les hypothèses sont permises. La porte mal verrouillée, aura peut-être été enfoncée, le chef de char, lieutenant Lelong est blessé, Est-ce la vérité ?
 
Je cherche autour de moi et je n'aperçois que l'OURCQ et l'ISÈRE, c'est à dire toute la 1ère section. Ils font merveille, se démènent, tirent. Ils se placent à mes côtés et nous formons section. Les coups augmentent d'intensité sur ma droite : un tour de ce côté là et j'aperçois à ce moment le char du 28e BCC qui "tenait" la crête : c'est un char cadavre. J'ai été leurré par cette carcasse. Les lisières sur notre flanc droit sont garnies de chars boches ; ils sont alignés comme à la parade et tirent. Cependant leurs coups sonnent moins fort et ils n'acceptent guère le combat, rentrant sous bois dès qu'on les prend à partie. Ce doit être des PzKfw III : j'ai la consolation d'en démolir un.
 
Ma chenille droite grogne d'inquiétante façon et mon 47 a trop tiré ; l'huile dilatée du frein me donne des ennuis de fermeture de culasse. 
 
Seul le 47 de l’OURCQ parle encore. Ma radio ordonne “Ralliement !" L’OURCQ et l’ISERE obéissent en empruntant un chemin creux, je les suis et j’aperçois au passage l’HERAULT qui flambe. Arrivés à la base de départ, les trois appareils sont à bout de souffle. Le moteur de l’OURCQ, avarié, s’arrête définitivement. La chenille droite de GUYNEMER casse. L’lSERE subit le même accident, quelque cent mètres plus loin. En sortant, je fais le tour de GUYNEMER... Toutes les superstructures de l’appareil sont arrachées ; un des gardes-boue a disparu, l’autre est vertical. Les chaînes de dépannage sont brisées, les tôles sont labourées, entaillées, beaucoup de boulons cisaillés. Plus de cinquante points d’impact dans la carcasse ! Mais sur la face avant, miraculeusement intact, le fanion du Sacré-Coeur flotte toujours. Je l’arrache.”

lundi 2 mars 2020

1er novembre 1914 : la conférence de Dunkerque


In Maréchal Foch - Mémoires pour servir à l'histoire de la guerre de 1914-1918 - 2 volumes, tome I, librairie Plon, Paris, 1931
 
La conférence se tient en pleine mêlée des Flandres, alors que les Allemands concentrent leurs efforts sur Ypres...


 
"La journée du 1er novembre a été particulièrement dure et cela ne sera pas la dernière de cette rigueur. L’ennemi a tout fait pour la rendre décisive. Le commandement a monté au plus haut le moral des troupes. Le duc de Wurtemberg, commandant la IVe Armée, le prince Ruprecht de Bavière, commandant la VIe, le général Von Deimling, commandant le VIe Corps, leur ont adressé des ordres significatifs. "La percée sur Ypres sera d'une importance décisive..."
 
Elles ont donné sans compter. Le Kaiser devait entrer ce jour-là à Ypres. Dans la matinée, il était venu de Tielt à Menin. Il devait être à 15heures à Gheluwe.
 
La résistance des troupes alliées avait une fois de plus ruiné les espoirs de l'ennemi.
 
Entre temps, j'avais été convoqué à Dunkerque, pour recevoir à 16 heures le président de la République et un certain nombre de personnalités politiques. On arrivait de Paris, croyant la bataille beaucoup plus avancée et la victoire acquise; nous en étions encore loin. Retenu par les événements de la bataille, je ne pus m'y trouver que vers 18 h 30; mon chef d'état-major, le colonel Weygand m'y avait précédé dès 16 heures pour expliquer mon retard. Avec le président se trouvaient M. Millerand, ministre de la Guerre, le général Joffre, M. Ribot, ministre des Finances, lord Kitchener, ministre de la Guerre britannique, et M. Paul Cambon, ambassadeur à Londres. Ces deux derniers venaient de traverser la Manche. Le contrecoup de nos secousses des derniers jours s'était déjà fait sentir en Angleterre. Lord Kitchener en particulier était très inquiet et m'aborda en disant : "Eh bien ! Nous sommes battus". Je lui répondis que nous ne l'étions pas et que j'espérais bien que nous ne le serions pas. Je contais dans le détail les événements des trois dernières journées en particulier, qui avaient infligé des pertes sérieuses aux armées alliées, et comme je concluais que nous demandions au ministre de la Guerre britannique de nous envoyer le plus tôt des renforts, lord Kitchener, en ce 1er novembre 1914, alors que les jours nous paraissaient longs comme des mois, me répondit : " Le 1er juillet 1915, vous aurez en France un million de soldats anglais instruits. Avant cette date, vous n'aurez rien ou à peu près." Dans un ensemble parfait, nous reprenions : "Nous ne demandons pas tant, mais nous le voudrions plus tôt et de suite," et lui de répondre : "Avant cette date, ne comptez sur rien". Il nous restait donc à passer encore, sans plus d'aide, bien des heures difficiles.
 
Néanmoins, dans sa conversation, j'avais été frappé de sa juste vision de la guerre, à laquelle il prévoyait une longue durée. C'est dans cet esprit d'ailleurs que ce puissant organisateur avait, dès le mois de septembre, au lendemain de la Marne, entrepris dans l'empire britannique la formation de considérables armées.
Après avoir terminé mon compte-rendu sur le présent et fixé mes idées sur les renforts à recevoir, je prenais promptement congé du président de la République et de son entourage, pour rentrer à mon quartier-général de Cassel connaître les résultats définitifs de la journée et arrêter les décisions à prendre pour le lendemain."

Octobre 1914, l’arrivée des réfugiés belges à Dunkerque


In A. Chatelle : « L’effort belge en France pendant la guerre (1914-1918) », Firmin-Didot et Cie, Paris, 1934, 3221 pages, pp 93-94
  

Le G.Q.G. belge s’était transporté dans la soirée du 13 octobre de Nieuport à Furnes ; le ministre de la guerre voulant rester à proximité de l’armée et de ses bases de ravitaillement où tout était à créer, allait installer le même jour son quartier général à l’hôtel de ville de Dunkerque, M. Augagneur, ministre de la Marine, y vint le saluer au nom du gouvernement de la République.
 
Depuis le début d’octobre, la grande métropole maritime des Flandres françaises avait d’abord vu arriver dans ses murs une dizaine de milliers de jeunes gens belges rassemblés dans la région de Furnes. Ils avaient été aussitôt embarqués en bon ordre à bord de six grands transports français pour aller achever leur instruction dans l’ouest de la France.
 
Puis nos Dunkerquois assistèrent ensuite au passage d’un grand nombre d’autos belges surchargées de passagers et de bagages, et de poussière. Jamais ils n’en avaient vu autant.
 
Certains soirs, la place Jean Bart, n’était plus assez vaste pour les contenir toutes. Elles ne faisaient dans la ville qu’un bref séjour et ne tardaient pas à repartir vers l’inconnu.
 
Le 13 octobre apparurent des bandes de soldats, des troupes de forteresse qui avaient réussi à échapper à la capitulation des forts d’Anvers. Les hommes surgissaient de tous côtés, hâves, fatigués, affamés, les uniformes couverts de boue ou de poussière. Depuis cinq ou six jours, ils marchaient en désordre, les unités mélangées ; ils avaient généralement abandonné leur équipement en cours de route, mais tous avaient conservé leur fusil et quelques cartouches.
 
En quarante-huit heures, ils furent vingt-cinq mille dans les rues de Dunkerque. Pour les ravitailler, l’intendant militaire français Laurent, à la demande de M. de Broqueville, prit l’initiative de leur faire distribuer les approvisionnements de siège de la place.
 
La population dunkerquoise allait être témoin d’un spectacle encore plus pitoyable. Le jeudi 15 octobre arriva la masse des réfugiés. Jamais Dunkerque ne reverra ce que nous avons vu ce jour-là. Qu’on se figure la ville remplie de fugitifs arrivant dans les dunes, suivant le rivage ; les routes de Furnes et de Calais étaient couvertes d’une foule immense d’hommes, de femmes, d’enfants, les uns à pied, les autres en charrettes, en vélo, d’autres encore ave des voitures à bras chargées de meubles, surmontées parfois d’objets les plus inattendus dans un pareil cataclysme ; bien souvent l’on apercevait une cage avec des oiseaux, des poupes – ces enfants des enfants, –  des paniers ficelés d’où sortaient les miaulements plaintifs d’un chat apeuré.
 
Pierre Hamp écrira dans son livre : la Peine des hommes :
« Des chevaux de labour tiraient des chariots où dormaient sur des ballots des femmes chanceuses, qui avaient pu sauver tout leur linge. D’autres s’étaient enfuies avec leur tablier de cuisine, un torchon à la main, par la porte de la cour, comme les Allemands entraient par celle de la rue. »
Les hommes portaient dans des sacs le linge et les objets les plus précieux, des femmes avaient les plus petits enfants dans les bras tandis que les aînés suivaient, accrochés aux jupons de leur mère. Toutes les classes de la société fraternisaient dans la misère.
 
Bien que la saison fût déjà avancée, beaucoup d’hommes étaient coiffés de chapeaux de paille. Des jeunes femmes étaient en costume d’été… L’après-midi, la pluie se mit à tomber.
 
Des malheureux pataugeaient dans l’eau, chaussés de simples espadrilles et ce flot de réfugiés éperdus traversaient la ville sans arrêt, fuyant vers Gravelines, vers Calais.
 
Les rues étaient pleines d’infortunés à la recherche d’un gîte pour la nuit. On en vit sonner aux portes pour demander d’une voix rauque : « du pain, une tartine, s’il vous plait… » ou implorer la permission de dormir par terre n’importe où, pourvu que ce ne fût pas dans les rues.
 
Des gens pleuraient en les voyant passer.
 
Des centaines de barques de pêche entrèrent dans le port, venant avec des réfugiés et les familles des hommes d’équipage, d’Ostende, de Nieuport et de La Panne.
 
De tous les côtés, la vue d’arrêtait sur des scènes navrantes. En face de l’église Saint-Eloi, une femme d’aspect misérable était assise sur le trottoir, entourée de cinq ou six enfants affamés. Un jeune enfant mourut sur le sein de sa mère, un autre naquit sur la grande route. Devant l’hôtel de ville, sur les marches de la Bourse, des centaines d’hommes gisaient pêle-mêle, épuisés.
 
Le major Méeus, qui devait devenir commandant de la place belge de Dunkerque, fit le 14 octobre la route à pied de Nieuport à Dunkerque
« … Jamais, nous-a-t-il dit, je n’oublierai ce jour triste entre tous, où nous primes le chemin de l’exil. Il bruinait comme en Bretagne, le ciel semblait unir sa tristesse à la nôtre ; de longues files de misérables emportant sur de pauvres charrettes tout leur bien gagnaient la France hospitalière… et c’est ainsi que lentement, la mort dans l’âme, nous arrivâmes à Dunkerque un mercredi, jour de marché. »
 
Devant cette débâcle inoubliable, la population dunkerquoise, en proie à une profonde émotion, décupla sa générosité traditionnelle. Dans presque toutes les maisons l’on hébergea des femmes, des enfants, des familles entières et on les réconforta le mieux que l’on put : moralement et physiquement.
 
Le maire, Henri Terquem, fit aménager tous les bâtiments municipaux, les écoles. Les églises elles-mêmes ouvrirent leurs portes. On y étendit de la paille et tant bien que mal des milliers de personnes s’y réfugièrent.
 
La municipalité improvisa des distributions de pain, de soupe, de pommes de terre cuites, de lait et de boissons chaudes. En quelques jours, plus de 30.000 repas gratuits furent ainsi distribués.
 
Enfin pour éviter toute contestation entre réfugiés et commerçants, le gouverneur n’hésita pas à prendre un arrêté – d’ailleurs parfaitement illégal – instituant le cours forcé des monnaies belges et françaises dans toute l’étendue du camp retranché.