In Auguste Bailly – Les grands capétiens 1180-1328 – Arthème
Fayard, 1952
« Jeanne, comtesse de
Flandre et de Hainaut, était morte en 1244 et sa sœur cadette, Marguerite, lui
avait succédé sans obstacle : rien que de fort normal jusque-là. Mais il
fallait prévoir, bien que la nouvelle comtesse ne fut âgée que de quarante-six
ans, ce qu’il adviendrait de son héritage, et à qui il serait dévolu. La
situation matrimoniale de la jeune femme, deux fois veuve, était en effet assez
particulière. Elle avait épousé en premières noces, à quatorze ans, un
chevalier du Hainaut, Bouchard d’Avesnes, dont elle avait eu deux fils. Mais
elle avait alors découvert que ce seigneur, homme d’âge déjà mur, avait été,
vingt ans plus tôt, ordonné sous-diacre. Dès lors son mariage était nul, et sa
belle-sœur Jeanne, qui le détestait, et qui était alors comtesse de Flandre,
avait hautement fait valoir contre lui cette clause de nullité. Bouchard
d’Avesnes se rendit alors à Rome, pour essayer d’obtenir à son profit une
sentence pontificale. Mais sa jeune épouse, excédée par les lenteurs romaines
et considérant en effet que son union avec Bouchard était nulle, n’attendit pas
le résultat de ses démarches, et se remaria en 1223 – elle avait vingt-cinq ans
– avec un gentilhomme champenois beaucoup plus jeune que l’ancien sous-diacre,
Guillaume de Dampierre, auquel elle donna trois fils et deux filles. Son mari
mort, sa sœur morte, et elle-même en possession désormais de la Flandre et du
Hainaut, les enfants du premier lit et du second se mirent, eux aussi, à
plaider à Rome, pour établir leur droit. Les fils de Bouchard d’Avesnes se
targuaient de leur aînesse. Mais ceux de Guillaume de Dampierre soutenaient que
le mariage de Bouchard étant nul, ils étaient les seuls héritiers légitimes de
la comtesse Marguerite. Le débat fut très long. Après une instance canonique
dont il était impossible de prévoir le terme, les deux parties décidèrent de
recourir, en 1248, à l’arbitrage de Saint-Louis, qui, par un arrêt extrêmement
humain, et sans tenir compte d’aucune subtilité juridique ou théologique,
décida que l’héritage serait partagé entre les fils aînés de chaque lit :
le Hainaut à Jean d’Avesnes, la Flandre et ses appartenances à Guillaume de
Dampierre ; ces attributions ne devant naturellement devenir effectives
qu’après la mort de la comtesse Marguerite ?
Ce n’était là que le premier acte
du jugement. La question assoupie devait se réveiller et s’exaspérer durant le
séjour du roi en Egypte, et il eut à s’en occuper de nouveau, plus activement
encore, lorsqu’il rentra en France. Il semble même qu’il ait hâté son retour
lorsqu’il perçut les risques de guerre généralisée qu’entraînerait la
recrudescence du conflit. Pour apprécier dans leur ensemble les préoccupations
que lui imposa la solution du problème, indiquons dès maintenant les
développements et le dénouement de l’affaire.
En 1251, marguerite, sans sa
tendresse pour les enfants qu’elle avait eus de son second mari, accorda à son
fils Guy de Dampierre, en avance d’hoirie, le titre et les privilèges de Comte
de Flandre, qui n’eussent dû lui revenir qu’après le décès de sa mère. Aussitôt
Jean d’Avesnes, le premier de ses sept enfants, qu’elle exécrait, voulut, sans
plus attendre, prendre le titre de comte de Hainaut, prétention à laquelle elle
s’opposa. Mais il avait épousé Alix de Hollande, sœur de Guillaume de Hollande,
qu’Innocent IV avait opposé comme roi des Romains à Frédéric II : il
pouvait donc s’appuyer sur cette parenté puissante, et la guerre commença. Un
furieux combat, qui se livra dans l’île de Valcheren, s’acheva en un véritable
désastre pour les troupes de la comtesse : Guy de Dampierre fut fait
prisonnier par Jean d’Avesnes ?
Pour arracher à ce dernier le
fruit de sa victoire, la comtesse Marguerite, n’obéissant qu’à sa haine contre
tout ce qui lui rappelait son premier mari, offrit alors le comté de Hainaut et
la suzeraineté de la Flandre à Charles d’Anjou, frère du roi de France. Le
prince accepta et se hâta d’occuper la plus grande partie du comté, sans se
soucier des certitudes de guerre qu’entraînerait son imprudente ambition. C’est
alors, à la fin de l’été 1254, que revint Saint-Louis, et aussitôt, dans cette
situation périlleuse et confuse, il redevint le juge devant la sentence de qui
s’inclinaient les plus déterminés adversaires.
Il se rendit à Gand, au centre
même des territoires que bouleversaient le conflit, et sa présence suffit à
faire tomber les armes.
Avant toute chose il renvoya
Charles d’Anjou en France, pour attendre qu’il eût pris lui-même les décisions
nécessaires, et, le 24 septembre 1256, par le fameux arrêt d’arbitrage connu
sous le nom de « Dict de Peronne », il dénoua la situation :
Jean d’Avesnes garda le Hainaut mais dut rendre hommage à Charles d’Anjou, et
abandonner à la Flandre certaines parties de la province, tandis que la
comtesse Marguerite, dont les dangereuses impulsions avaient mis la paix en
danger, était condamnée à payer au frère du roi une forte indemnité. »
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