vendredi 10 juillet 2020

Frontisme et activisme flamand pendant la première guerre mondiale


In Luc De Vos – « La première guerre mondiale », éditions JM Collet, Louvain, 1996, 179 pages, pp 104-105


Dans l’armée de l’Yser, on comptait largement 60% de Flamands mais la proportion de sous-officiers flamands était moindre. En outre, on en trouvait davantage dans l’infanterie. Pour cette raison, le nombre de morts était, toutes proportions gardées, plus élevée chez les néerlandophones que chez les francophones (soit 65%). Sous la pression des circonstances difficiles que nous avons déjà relatées, le mécontentement grandit à partir de mars 1915. Les Flamands avaient alors des médecins, un certain nombre d’officiers et surtout beaucoup de sous-officiers qui ignoraient le néerlandais. Les soldats du nord du pays étaient souvent appuyés par les aumôniers et d’autres intellectuels dans leurs revendications.
 
Initialement, les tentatives politiques afin d’amener le bilinguisme à l’armée laissèrent indifférent le roi, le Premier ministre et la direction de l’armée. Le bilinguisme au sein de l’armée avait pourtant été instauré par la loi linguistique de 1913. En 1916, des directives apparurent à ce sujet et les revendications diminuèrent en intensité.
 
Dès le début de l’occupation, la bien nommée Flamenpolitik fut menée par les Allemands. Grâce à elle, on voulait donner une place privilégiée au néerlandais dans notre pays, dans l’intention de suivre le goodwill néerlandais et de détruire la Belgique. L’occupant allemand réussit bien à rallier, grâce à une politique roublarde, 15.000 Flamands qui collaborèrent avec lui. Ce groupe pensait qu’il ne fallait pas subir passivement les attaques des Franskiljons. Outre des possibilités de faire carrière, ils avaient la volonté de relever l’honneur de leur peuple. Quelques flamingants devaient même, en secret, jouer le rôle de conseillers des Allemands. Du coup, l’activisme devenait une réalité. En octobre 1916, grâce à la flamandisation de l’université de Gand, les Allemands purent encourager le Mouvement flamand. Au front, une polémique naquit également à ce sujet. Les responsables les plus flamingants allèrent jusqu’à soutenir les activistes en Belgique occupée.
 
Cela suscita l’allergie d’une partie importante de la direction de l’armée et du roi pour tout ce qui touchait au flamingantisme. Le nouveau chef d’état-major du roi qui prit ses fonctions en 1917, le Hennuyer Louis Rucquoy, était fermement décidé à en finir avec l’agitation. Cette année-là, la censure frappa les nombreuses feuilles du front et la vie associative dans les tranchées fut fortement brimée. Le frontisme se propagea alors grâce à des publications clandestines. Le 11 juillet 1917, quelques soldats flamands publièrent une lettre ouverte au roi Albert pour dénoncer la discrimination linguistique continuelle qui régnait au sein de l’armée. Le souverain, redoutant tout ce qui pouvait nuire à l’unité dans les rangs belges, commença par réprimer le Mouvement, mais après une deuxième lettre ouverte, réagit dans un sens positif.
 
Le frontisme se radicalisa pourtant à la fin de 1917. « Ici est notre sang, à quand nos droits ? », telle était leur revendication, influencée par la Révolution russe. En avril 1916, l’insurrection de Pâques en Irlande, le décret de séparation administrative de le Belgique occupée du 21 mars 1917, le grand nombre de déserteurs en 1917 – 5.063 contre 1.203 en 1916 –, et finalement la proclamation d’indépendance de la Flandre par le Conseil de Flandre le 22 janvier 1918 n’auront indubitablement pas été étrangers aux préoccupations du souverain. Cependant, il ne prit aucune décision fondamentale. La vie politique et sociale belge, surtout après la guerre, portera le cachet indélébile des revendications flamingantes nées dans les tranchées de l’Yser.

vendredi 19 juin 2020

LA PIPE DE JEAN BART, par Alexandre Dumas


LA PIPE DE JEAN BART, par Alexandre Dumas
(Causerie)
Alexandre Dumas, « La Pipe de Jean Bart (Causerie) », in D’Artagnan du 4 avril 1868. La seconde partie de cette « Causerie », d’ordre plus générale, est parue dans D’Artagnan du 7 avril 1868, sous le titre « Les Pots à tabac ». Les diverses rééditions de ce texte sont, pour la plupart, tronquées : il est ici présenté dans son intégralité.


 
In : Anthologie, Jean Bart, l’empreinte du Roi des Corsaires, éditions Bibliogs, collection Sérendipité, 2017, 121 pages, pp 85-88

Ce fut chez les marins surtout que l’habitude du tabac se répandit. Quand après quinze jours, vingt jours, un mois de mer, toutes les conversations sont épuisées, quand les contes du gaillard d’avant sont taris eux-mêmes aux lèvres du joyeux Provençal ou du sombre Breton, quand en se couchant on ne voit que le ciel et l’eau, quand en se levant on ne voit que l’eau et le ciel, pendant ces longs quarts de nuit où il faut, gabier, veiller dans la hune ; timonier, tourner la roue du gouvernail ; enseigne, marcher d’un bout à l’autre du bâtiment ; c’est alors que dans cet isolement forcé, la pipe inutile à terre, devient la compagne obligée du marin. Et cependant l’habitude du tabac resta longtemps avant de s’élever des simples marins aux officiers.
 
Circonscrits dans leurs limites du gaillard d’avant, les matelots pouvaient y fumer à leur loisir ; mais nul d’entre eux ne se serait avisé de traverser, la pipe à la bouche, la ligne qui séparait les matelots des officiers. Si la pipe de Jean Bart est devenue si célèbre, c’est parce que Jean Bart était à peu près le seul des officiers de marine qui fumât.
 
Mais aussi, pour fumer, Jean Bart avait-il trois raisons :
Il était de Dunkerque, pays humide et froid, où la pipe est non seulement une compagne, mais un poêle. Il était fils, petit-fils et neveu de corsaires ; enfin il fut corsaire lui-même jusqu’à l’époque où Louis XIV l’appela dans la marine militaire.
 
À cette époque, Jean Bart avait déjà quarante et un ans ; il était trop tard pour changer ses habitudes de jeunesse ; et cependant, ceux qui voudront y réfléchir, demeureront parfaitement convaincus que, lorsque Jean Bart alluma sa pipe dans l’antichambre du roi, ce n’était pas par ignorance de l’étiquette de Versailles, mais parce qu’il voulait attirer l’attention sur lui, de façon à ce qu’on fut forcé de le mettre à la porte du palais ; et comme, après tout, il était chef d’escadre et qu’il s’appelait Jean Bart, ce n’était pas chose facile de le mettre à la porte, ou d’aller dire à Louis XIV qu’il y avait, porte à porte avec lui, un homme qui fumait.
 
On savait que Jean Bart venait demander au roi une grâce, une grâce que le roi avait déjà refusée deux fois. On ne faisait pas parvenir au roi les demandes d’audience de Jean Bart. Il fallait que Jean Bart prît le cabinet du roi par surprise. Jean Bart mit de côté ses fameux habits de drap d’or doublé d’argent, qui faisaient tant de bruit dans les salons de Paris, revêtit son simple costume d’officier supérieur de la marine, passa seulement à son cou la chaîne d’or que le roi lui avait donnée autrefois, en récompense de ses exploits de corsaire, et se présenta à l’antichambre de Sa Majesté, comme s’il avait sa lettre d ’admission.

— Monsieur le capitaine de frégate, demanda l’officier chargé d’introduire les solliciteurs près du roi; monsieur le capitaine de frégate, avez-vous votre lettre d’audience ?
 
— Ma lettre d’audience ? dit Jean Bart ; pourquoi faire ? Je suis, Dieu merci, assez bon ami du roi, pour qu’il n’y ait pas besoin de toutes ces niaiseries-là entre nous. Dites-lui que c’est Jean Bart qui demande à lui parler, et cela suffira.
 
— Du moment où vous n’avez pas de lettre d’audience, reprit l’officier, personne ne se permettra de vous annoncer.
 
— Avec ça que j’ai besoin qu’on m’annonce, fit Jean Bart, et que je ne m’annoncerai pas bien moi-même !
 
Et il s’avança vers la porte de communication.
 
— On ne passe pas, mon officier, dit le mousquetaire de faction.
 
— Est-ce la consigne ? demanda Jean Bart.
 
— C’est la consigne, répondit le mousquetaire.
 
— Respect à la consigne, dit Jean Bart.
 
Puis s’adossant à la boiserie, il tira une pipe du fond de son chapeau, la bourra de tabac, battit le briquet et l’alluma.
 
Les courtisans le regardaient avec stupéfaction.
 
— Je vous ferai observer, Monsieur le capitaine de frégate, dit l’officier, qu’on ne fume pas dans l’antichambre du roi.
 
— Alors, qu’on ne m’y fasse pas attendre ; moi, je fume toujours quand j’attends.
 
— Monsieur le capitaine de frégate, je vais être oblige de vous faire sortir.
 
— Avant que j’aie parlé au roi ! fit Jean Bart en riant. Ah ! je vous en défie bien.
 
Et, en effet, ce n’était pas, comme nous l’avons dit, chose facile que de mettre Jean Bart à la porte ; de deux maux choisissant le moindre, et surtout le moins dangereux, l’officier alla dire au roi :
 
— Sire, il y a dans votre antichambre un officier de marine qui fume, qui nous défie de le faire sortir, et qui nous déclare qu’il entrera malgré nous.
 
Louis XIV ne se donna pas même la peine de chercher.
 
— Je parie que c’est Jean Bart ! dit-il.
 
L’officier s’inclina.
 
— Laissez-le finir sa pipe, dit Louis XIV, et faites-le entrer.
 
Jean Bart ne finit pas sa pipe ; il la jeta dans la cheminée et s’élança vers le cabinet du roi ; mais à peine eut-il dépassé le seuil de la porte qu’il s’arrêta, saluant respectueusement Louis XIV.
 
Jean Bart était arrivé à son but.
 
Il se trouvait en face du roi avec la même adresse qu’il manœuvrait devant les escadres ennemies : il conduisit la conversation à travers les écueils, les passes, les rochers, où il voulait l’amener ; c’est-à-dire qu’ayant commencé par se faire faire force compliments sur sa sortie du port de Dunkerque où il était étroitement bloqué par les Anglais, sur l’incendie de plus de quatre-vingts bâtiments ennemis qu’il brûla en mer ; enfin, sur sa descente à Newcastle, il mit un genou en terre devant le roi, et finit par lui demander la grâce de Keyser, son matelot, condamné à mort pour avoir tué son adversaire en duel.
 
Le roi hésitait.
 
Jean Bart, que l’amitié fraternelle qu’il portait à Keyser rendait éloquent, pria, adjura, conjura !
 
— Jean Bart, dit Louis XIV, je vous accorde ce que j’ai refusé à Tourville.
 
— Sire, répondit Jean Bart, mon père, deux de mes frères, vingt autres membres de ma famille sont morts au service de Votre Majesté. Vous me donnez aujourd’hui la vie de mon matelot, je vous donne quittance pour celles des autres.
 
Et Jean Bart sortit, pleurant comme un enfant, et criant : Vive le roi ! à tue-tête.
 
Ce fut alors qu’enveloppé par tous les courtisans qui voulaient faire la cour à un homme qui était demeuré plus d’une demi-heure en audience privée avec Louis XIV, et ne sachant comment sortir de ce cercle vivant qui commençait à l’étouffer, il profita de ce qu’un des courtisans lui demandait

— Monsieur Jean Bart, comment donc êtes-vous sorti du port de Dunkerque, bloqué comme vous l’étiez par la flotte anglaise ?
 
— Vous voulez le savoir ? répondit-il.
 
— Oui, oui, dirent-ils tous en chœur, cela nous ferait grand plaisir.
 
— Eh bien ! vous allez voir. Je suis Jean Bart, n’est-ce pas ? Vous êtes la flotte anglaise, vous ; vous me bloquez dans l’antichambre du roi et vous m’empêchez de sortir. Eh bien ! vli ! vlan ! piff ! paff ! voilà comment je suis sorti ! Et à chaque exclamation, allongeant un coup de pied ou un coup de poing à celui qui était en face de lui et l’envoyant tomber sur son voisin, il s’ouvrit un passage jusqu’à la porte.
 
Arrivé là :
 
— Messieurs, dit-il, voilà comment je suis sorti du port de Dunkerque.
 
Et il sortit de l’antichambre du roi.

(note du blog: évidemment cela fait partie de la légende dorée posthume de Jean bart, Louis XIV avait en horreur le tabac et l'on imagine bien mal Jean Bart s'affranchir de l'étiquette, lui qui ne se deplaca pas à Versailles, contrairement à Forbin, pour plaider sa cause apres son évasion des geôles anglaises. De plus, l'homme était rude mais pas au point de bousculer la noblesse... enfin en bon flamand et dunkerquois, il maitrisait bien mal le français qui n'etait point sa langue natale)

lundi 15 juin 2020

les pestes en Flandre (1350-1500)


 Au moment où nous pensons sortir d'une pandémie (pensons puisqu'il semble que de nouveaux foyers d'infection apparaitraient de nouveau du coté de Beijing), et qu'il ne s'agisse pas de la première pandémie que nous affrontons (pour ne citer que quelques unes, le choléra, la grippe espagnole, la grippe de Hong-Kong...), et que nous  mesurons à peine les conséquences sociales et économiques (il y en aura peu de sociétales, un épisode de quelques mois et deux mois de confinement ne pèsent guère pour changer des mentalités), il est de bon ton de revenir sur un épisode qui a marqué la société européenne durablement (pour mémoire, le dernier épisode de peste date de 1720 à Marseille)...


In Alain Derville, "Villes de Flandre et d’Artois (900-1500)", éditions Septentrion presses universitaires, Lille, 2002, 178 pages, pp 145-147

 
En 1349 arriva le bacille de Yersin, c’est-à-dire la Peste Noire, laquelle selon Froissart, emporta « la tierce partie du genre humain ». Les chiffres du Nord confirment cette estimation, quoique certains grands maîtres s’obstinent à parler d’un « accident négligeable ». Le bacille revient en 1360, aussi meurtrier ou plus : encore 33% de morts au moins. Il frappa encore, et sans doute aussi fort, en 1369 et, pensent certains, peut-être vers 1382-1384. Ainsi quatre « grans mortoires » (en comptant celui de 1340) emportèrent-ils chacun le tiers des êtres humains. En 1370, il ne devait rester que 19,75 % de la population de 1339, disons 25% pour tenir compte du croît naturel, supposé fort (0,8%) au lendemain des mortalités.
 
Par conséquent les chiffres des populations urbaines sont à relativiser ; 10.000 habitants après 1370, cela en suggère 40.000 avant 1340, ou peut-être 30.000 car beaucoup d’auteurs pensent qu’après les passages de la mort la population urbaine se releva plus vite que prévu : l’immigration favorisait les villes. Donc le coefficient d’urbanisation aurait augmenté du fait des mortalités.
 
Or l’effondrement démographique fut général en Europe, vers 1450, par exemple, les provinces françaises pour lesquelles on a des évaluations plausibles avouaient toutes une population réduite des trois quarts depuis 1328, même celles qui n’avaient pas ou pas trop souffert de la guerre. Le marché s’étant ainsi contracté, il faut évidemment relativiser la baisse de certaines productions : quatre fois moins de clients à vêtir, donc quatre fois moins de draps à produire, à moins que le niveau de vie des masses ne se soit relevé.
 
Pendant longtemps, les historiens belges qui apparemment n’avaient pas lu leurs chroniqueurs ont professé que la Flandre Flamingante avait miraculeusement échappé à la peste, ou du moins que la ponction démographique avait été faible et en tout cas vite compensée par l’afflux des ruraux. On sait aujourd’hui que ce miracle ne se produisit pas et qu’à plusieurs reprises la mort noire frappa la Flandre Flamingante, avec autant de cruauté sans doute que Tournai, Lille et les villes artésiennes.
Pour Gand, on a pu établir qu’en 1356-1358 la population s’élevait à 64.000 habitants et cela après la peste de 1349, peut-être aussi celle de 1340, qui fit autant de morts à Lille et ailleurs, sans oublier la famine de 1316 ; bref, l’apogée démographique (100.000 âmes ?) se situerait vers 1300, moment, on l’a vu, la ville devisa cette immense enceinte de 644 ha qu’elle ne devait jamais remplir, car la peste frappa à coups redoublés. Après quatre mortalités d’un tiers il ne devait pas rester ici, à la fin du siècle, plus de 25.000 habitants, plus de 25.000 habitants, comme l’ont proposé des historiens sérieux. Pour d’autres, les mortalités du XVe siècle (1400-1401, 1438-1439, 1456-1459, 1487-1490) n’auraient pas empêché la population de croitre jusqu’à 45.000 habitants vers 1500. C’est fort douteux, surtout si l’on considère que la draperie, qui fournit les gros bataillons humains, était morte.
 
On devrait en dire autant de Bruges et d’Ypres où il restait en 1412 10.489 habitants et 10.523 en 1431 puis 9.390 en 1427, 7.626 en 1491 et 9.563 en 1506. Loin d’avoir vu affluer les ruraux, ces villes souffrirent de la désindustrialisation, de la ruine et parfois de la mort de leurs draperies.
 
Pour les villes francophones, on a quelques informations solides. Lille devait compter en 1455 15.560 ou 13.730 habitants. Pour Saint-Omer, selon un document qui doit dater de 1477-1482, la ville consommait par semaine 600 rasières de blé, donc par an 31.200 rasières, 41.500 hl, ce qui, à 2,5 hl par bouche donne 15.000 habitants. Pour Arras on a compté 2.800 maisons en 1382, soit peut-être 14.000 âmes. Pour ces trois villes qui avaient fait quelques 40.000 habitants vers 1300, la population avait été réduite de 60% environ. Comme la baisse avait été de 75% dans le plat pays, le taux d’urbanisation augmenta. Dans la Flandre Wallonne, il devait être de 41.18 % en 1449 et de 47,09 en 1549. Pour la Flandre Flamingante on peut proposer quelque 30% en 1469.