lundi 3 avril 2017

à propos de Sébastien de Pontaut, Sieur de Beaulieu, témoin précieux de nos contrées



 En Flandre, Artois, Hainaut, si un nom éclipse ses homologues, c'est celui de Vauban... Il eut cependant des prédesseurs dont certains ne laisserent pas comme seul souvenir leur marque dans la pierre et la brique. L'un d'eux, le Sieur de Beaulieu, nous a laissé un fantastique témoignage des conquêtes françaises de Louis XIII et Louis XIV grâce à ses plans et gravures... Retour donc sur un ingénieur militaire dont l'oeuvre monumentale a fait tomber la biographie dans l'oubli...

***


In D. Buisseret « ingénieurs et fortifications avant Vauban, l’organisation d’un service royal aux XVIe-XVIIe siècles », CTHS, coll. Géographie, Paris, 2002, 142 p, pp 115-117

Cet ingénieur eut une carrière presque aussi mouvementée que celle d’Argencourt. A l’âge de 16 ans, il se signala au siège de La Rochelle. Devenu commissaire d’artillerie, il servit aux sièges de Privas et de Pignerol en 1630. Vers 1636, il commença à travailler à Paris sous la direction du graveur Jacques Callot. Ce fut peut-être à la suite de cet apprentissage qu’il publia le Recueil de plusieurs dessins de fortifications et de machines, pour tracer toutes sortes de forteresses avec leurs parties tant extérieures qu’intérieures (Paris, 1639). Il servit ensuite aux sièges d’Hesdin 1639 et d’Arras 1640. Mais une commission royale formée à l’occasion du second siège témoigna que l’artilleur Beaulieu devenait topographe :
 
« Le Roy, voulant faire lever le plan du camp et des travaux faicts tant par les ennemis dedans Arras pour la circonvallation de la dite place et pour les attaques d’icelle […] et Sa Majesté estant bien informée de la capacité et expérience dudit Beaulieu, ayde de camp en ses armées, et l’un de ses ingénieurs ordinaires, l’a commis et ordonné pour se transporter incontinent et en dilligence en ladite ville d’Arras, et y estant, lever le plan de tous lesdits campemens, lignes et retranchements de la circonvallation, contrevallation, attaque de la place et defence d’icelle. »
 
Beaulieu servit ensuite à Perpignan (1642) et à Rocroi (1643). D’après Mireille Pastoureau ce fut vers cette époque que Louis XIII, arrivé à la fin de sa vie, lui demanda de graver des vues de batailles et lui en accorda le privilège à Perpignan en mai 1642. En fait, Richelieu voulait aussi se servir de la gravure pour faire connaître les hauts faits des armées françaises et avait fait appel à Stefano della Bella. Beaulieu servit encore à Courtrai, Furnes, Mardyck et Dunkerque (1645), mais il avait eu le bras droit emporté d’un coup de canon et il dut penser qu’à l’âge de 33 ans il ferait mieux de se consacrer à ses dessins qu’il traça désormais de la main gauche.
 
Il mourut en 1674, après avoir préparé deux ouvrage qu’on appelle « les petits Beaulieu » et « les grands Beaulieu ». Les petits Beaulieu décrivent quatorze régions géographiques – y compris le Brabant, la Catalogne, la Flandre et le Luxembourg – en utilisant le système adopté par Tassin dans la série de Plans et Profils. Cette façon d’analyser un pays dans des documents à grande échelle, – en utilisant,  pour chaque province, des plans de villes et des cartes de « gouvernement », donc du pays environnant – , était probablement celle qu’avaient déjà adoptée les ingénieurs royaux. Tassin avait recherché des cartes de ce genre préparées par les ingénieurs de Henri IV et Beaulieu a dû avoir accès à des cartes élaborées suivant les mêmes méthodes.
 
Les conquestes de Louis le Grand (Paris 1694), appelées « Les grands Beaulieu », forment, quant à elles, deux volumes de cartes montrant les batailles auxquelles participèrent les armées françaises entre les années 1630 et la fin du siècle. Un grand nombre de ces documents nous offre les images des batailles et sièges dirigés par les ingénieurs de Louis XIII (…). Chacun des volumes contenant à peu près cent cartes, l’œuvre constitue une source de premier ordre, « un ouvrage capital qu’il est indispensable de consulter pour étudier l’histoire militaire » (Bourgeois et André les sources de l’histoire de France, p. 39). Mais à l’origine, c’était un ouvrage de propagande, publié pour faire connaître les glorieuses conquêtes de la France.

vendredi 31 mars 2017

Horum omnium fortissimi sunt Belgae... César et les Belges



In P. Pierrard, « Histoire du Nord (Flandre, Artois, Hainaut, Picardie) », Hachette, collection littérature, Paris, 1978, 404 pages, pp 27-29

Au début de sa deuxième année de campagne contre la Gaule, c’est-à-dire au printemps de l’an 57 avant J.C., César, vainqueur des Helvètes et d’Arioviste, campe aux abords de Besançon. S’étant assuré vers le Centre comme vers le Rhin, il se propose d’avancer vers le Nord-Ouest, vers la Riche Bretagne. En face de lui : les valeureux Belges qui, pressentant le danger se liguent autour du Conseil commun des Belges, se donnant mutuellement des otages en gage de fidélité ; ils pourront ainsi opposer un nombre considérable d’hommes valeureux (2000.000 ?) à César.
 
Celui-ci est inquiet, car il craint ces Belges qui, continuellement en lutte contre les Germains, sont des guerriers redoutables. Dès qu’il peut faire du fourrage, il lève deux nouvelles légions en Italie : elles viennent renforcer les six autres qui sont installées sur l’Aisne, face aux Belges. Or, contrairement à ses prévisions, César – il est vrai renforcé par les Eduens et les Rèmes (Reims) qui ont fait soumission – a facilement raison des tribus belges, multitude désordonnée, installée au sud des collines d’Artois : Ambiens (Amiens), Suessions (Soissons) et même Bellovaques (Beauvais), réputés pourtant pour leur vaillance. Il est vrai que l’exil des principaux chefs belges en Bretagne insulaire et une révolution intérieure ont affaibli les adversaires de Rome ont affaibli les adversaires de Rome dont les armées, admirablement entraînées, peuvent se déplacer rapidement dans un pays découvert et fertile et déjà parcouru de routes.
 
Reste les Nerviens, guerriers redoutés pour leurs armes de jet – arcs, frondes, javelots –  et leur épée courte : c’est un peuple de chasseurs pauvres et austères, dont l’infanterie s’abrite, en campagne, derrière des haies épineuses semblables à des murs. Dans un premier temps, installés sur la rive gauche de la Sambre, les Nerviens, aidés par les Atrébates et commandés par Boduognatos, s’emparent du camp romain. César jette trois légions fraîches et se jette lui-même dans une bataille terrible où les Nerviens – débordés – déploient un courage fabuleux, se battant sur l’entassement de plus en plus élevé des corps de leurs amis morts. Quand la bataille de la Sambre est terminée, il ne reste guère, de la vaillante tribu des Nerviens, que les femmes, les vieillards et les enfants.
 
Dans la Gaule entièrement pacifiée, seuls, en 56 av. JC, les Morins et les Ménapiens restent en armes. César va les affronter dans leurs forêts et leurs marais du Nord : mais une guerre incessante et coûteuse l’oblige à abandonner momentanément la partie. Ayant échoué dans un essai de débarquement outre-Manche, le Romain fait établir ses quartiers d’hiver (55 avant JC) chez les Belges. Un moment il tremble, car les rudes Nerviens ont encerclé la légion de S. Tullius Cicéron (le frère du grand orateur) : ayant appris, au contact des Romains, les principes d’un siège rationnel, ils ont entouré le camp romain d’un rempart haut de dix pieds et d’un fossé large de quinze ; des tours qu’ils ont construites et qui dominent l’ennemi, ils lancent des balles de frondes brûlantes qui mettent le feu au chaume des cabanes. Mais les Romains tiennent bon et sont délivrés par une colonne de secours dirigée par César qui a été prévenu par un Nervien, Vertico, passé dans le camp de Cicéron.
 
L’affaiblissement des Belges devient évident ; les 300.000 hommes de secours qu’ils expédient vers Alésia sont facilement dispersés par César. Celui-ci, en 51, doit quitter le centre de la Gaule pour rejoindre le Nord où Ambiens, Atrébates, Calètes, Bellovaques révoltés l’obligent à une guerre d’escarmouches d’autant plus éprouvante pour lui que, entraînés d’abord par Ambiorix, vainqueur en Ardenne de la légion de Sabinus, les survivants des Nerviens, les Ménapiens, et les Atrébates et les Morins trouvent en Comnios l’Atrébate un chef valeureux. Mais peu à peu les Belges s’épuisent ; les irréductibles – Comnios en tête – passent en Bretagne. La sédition de 51, qui se renouvellera en 46 et même encore en 29 et en 21 avant JC, a de moins en moins d’impact. Quand Auguste devient empereur, la Gaule, et avec elle le pays des Belges, a décidemment trouvé dans le Romain son maître.
Un maître qui est porteur d’une civilisation – elle-même tributaire de l’hellénique – qui n’a pas alors son pareil et qui, en pénétrant l’âme gauloise, va donner naissance à la civilisation gallo-romaine dont nous avons hérité.

Quand Lille rêvait de l'achèvement de sa cathédrale



 Au coeur du Vieux-Lille, à deux pas de l'Hospice Comtesse, se dresse la cathédrale de Lille, enfin achevée depuis une vingtaine d'années... enfin achevée, c'est vite dire puisqu'incapable d'aller jusqu'au bout du projet, l'on opta finalement pour une façade moderne, de marbre translucide et de tirants métalliques. C'est qu'il fallait en finir avec un chantier plus que séculaire et faire disparaitre le mur de briques d'argiles "provisoire" et les escaliers de béton qui fermaient l'édifice.

En 1848, pour réduire la contestation ouvrière privée d'emploi et donner du travail aux Lillois chez qui couvaient les germes révolutionnaires, il fut décidé d'araser la motte castrale de Lille. Les Ateliers Nationaux détruisirent la Motte-Madame à coups de pelles, de pioches et de brouettes. Il est vrai que la fortification pluriséculaire qui dominait le quartier n'avait plus aucun intérêt, le lieu ayant de plus fort mauvaise réputation et l'heure n'était pas encore à la préservation du patrimoine. 

Une fois la place nette, les Lillois eurent le projet fou de construire une basilique, de fort belle taille car il manquait d'un lieu de culte important dans le quartier. La collégiale saint-Pierre n'était plus qu'un lointain souvenir, détruite par la vente des Biens Nationaux... Il manquait d'un lieu de culte évocateur de la puissance industrielle de la capitale des Flandres françaises. 

En 1913, la création de l'évêché de Lille, par un démembrement de l'archevêché de Cambrai, lui conféra le titre de cathédrale mais n'apporta rien de plus au projet sur le plan monumental... Les travaux purent donc commencer à l'issue d'un concours d'architecte mais connut plusieurs temps d'arrêts: la Première guerre mondiale d'abord, avec une ville de Lille occupée par les Allemands qui confisquaient les ressources financières autant qu'ils réquisitionnaient les moyens de production, puis la reconstruction d'une région ravagée par la guerre... Il fallait bien se consacrer à rebâtir les villages ravagés par les combats, remettre les usines en marche (surtout quand l'Occupant les avaient vidées pour transporter les machines outre-Rhin)... Une reconstruction grévée d'ailleurs par la crise de 1929... Le chantier était encore au point mort quand survint la Seconde guerre mondiale et la reconstruction qui s'ensuivit... Les Trente Glorieuses n'y firent rien et la crise profonde dans laquelle le Nord, région de vieille industrie, s'enfonçait après les deux chocs pétroliers, rangèrent les rêves d'aboutissement du projet au rang de doux fantasme... Ni l'Etat qui avait d'autres priorités, ni les grandes familles d'industriels présentes au début du projet comme mécènes n'étaient en mesure d'y remedier... D'ailleurs, guerres et crises avaient largement entâmé les capacités financières de l un comme des autres...

Quoi qu'il en soit,l'on finit par trouver un moyen terme... Pas d'allongement de la nef, pas de tours imaginées comme celles de Chartes, les cloches restent dans le campanile de briques qui ne devait être que provisoire... La cathédrale de Lille n'aboutit jamais telle qu'elle fut rêvée et devint le reflet de l'histoire économique de la région.


Devant la maquette...
 
In « Notre-Dame de la Treille, IV-V – Sa cathédrale – Guide-album critique et complet », Les cahiers de la Treille Notre-Dame, Lille, imprim. SILIC, Lille, mai 1945, 71 pages et 132 planches., pp 6-7

Veut-on se faire une idée exacte de ce que doit être un jour la Basilique-Cathédrale en son total achèvement ? il suffit de voir sa miniature, telle qu’elle fut, en 1912, exécutée au cinquantième (à l’échelle 2 centimètres par mètre) par MM. Valbrun, père et fils. Elle permet d’en saisir un effet d’ensemble et de marquer d’ores et déjà, pour ainsi dire, la place de chaque pierre dans ses dimensions propres.

 
 
Il s’agit d’un monument de style ogival. Cette architecture fut en honneur durant les trois premiers siècles du Moyen âge. Elle est souvent, mais à tort, appelée gothique, bien qu’elle n’ait rien de commun avec les Goths. Née de la pierre de notre sol et des plantes de nos vallées, elle est expressive de notre génie, de notre goût, de notre sentiment national. Elle est radicalement française dans son essence, dans son origine, dans ses développement [1]. Cette formule architecturale – le style ogival primaire du treizième siècle – fut la condition primordiale imposée aux participants du Concours international ouvert pour la Basilique lilloise en 1854. Il en est sorti une œuvre harmonieuse, équilibrée, dont les dessins faisaient dire à Viollet-le-Duc qu’elle serait le « chef-d’œuvre du XIXe siècle ». Ses principaux éléments sont empruntés aux cathédrales qui marquent l’apogée de la construction ogivale : portail de Reims, clochers de Chartres, nef d’Amiens, chœur de Beauvais.
 
L’ensemble est un chef-d’œuvre de proportions, de mesure ; l’harmonie est parfaite entre longueur, largeur et hauteur ; ainsi que dans les diverses parties en élévation, comme entre les dimensions de la façade, des portails et des tours. L’œuvre est bien équilibrée ; il s’en dégage une impression de calme, de puissance et de grandeur.

 
 
Les quatre reliefs en plâtre, exposés dans les vitrines encadrant la maquette, furent exécutés à grande échelle par l’architecte lui-même. Ils montrent, par avance, certaines parties de l’édifice qui doit être un jour réalisé. Achevés en 1862, ils représentent au vingtième, c’est-à-dire la proportion de cinq centimètres par mètre, la grande nef, la chapelle absidiale et une travée des bas-côtés ; la miniature du portail, exécutée en 1867, n’est qu’au cinquantième (2 centimètres par mètre).
 
Quant au maître d’œuvre, Charles Leroy, qui en est l’auteur, il s’inspira des projets primés au concours. Il eut pour collaborateur, notamment pour les plans de la Sainte-Chapelle, le R.P. Arthur Martin, de la Compagnie de Jésus, mort en 1856 et mourut lui-même le 10 août 1879.
 
Plan  La projection de la Cathédrale en surface révèle le type classique , à savoir le plan basilical, en forme de croix latine, inscrite dans le triangle en hémicycle, composé d’une nef flanquée de bas-côtés, d’un transept avec de légères saillies dessinées par les bras de la croix, d’un chœur composé de dix travées droites et de cinq travées tournantes, d’une abside entourée d’un déambulatoire sur lequel s’ouvrent cinq chapelles rayonnantes : celle qui se trouve dans l’axe du vaisseau principal est dédiée à Notre-Dame. Ce diadème qui encercle le grand chœur n’a qu’un défaut : il fait de l’église une sorte d’hydrocéphale, on dirait une voile démesurée qui, au sommet d’un mât fluet, s’enfle comme une draperie gonflée par le vent. La grande nef, en venant bientôt se greffer sur le transept et l’abside, corrigera pour une part cette fâcheuse impression.


Dimensions – De toutes les Cathédrales françaises la plus vaste est sans contredit celle d’Amiens, qui couvre 8.000 mètres carrés. Le tableau comparatif ci-joint montre la place que doit occuper dans ce palmarès monumental, la Treille lilloise. La surface, il est vrai, n’en sera que de 5.000 ; mais si l’on y ajoute les Sacristies avec leurs dépendances et si l’on tient compte des dimensions, vraiment extraordinaires de la Chapelle absidiale, on atteint à peu de choses près, la superficie d’Amiens.
Comme étendue et proportions, la Cathédrale de Lille prendra donc rang parmi les édifices religieux les plus imposants.
Comme pureté de style, elle n’aura pas non plus sa pareille, puisque toutes ses rivales du Moyen âge ont perdu l’unité de leur ensemble et qu’aucune des principales n’eut la bonne fortune de parvenir à son total achèvement.

 
DIMENSIONS DE LA CATHEDRALE DE LILLE (achevée)
Longueur de l’édifice     dans œuvre : 123 m 50
Longueur de l’édifice     hors œuvre : 132 m
Largeur du chœur : 38 m 50
Largeur du transept : 54 m
Largeur des trois nefs à l’entrée : 26 m 40
Hauteur de l’édifice par rapport au sol extérieur : 47 m
Hauteur de la flèche du transept : 82 m
Hauteur des deux flèches : 115 m 40
Hauteur de la crypte sous chœur : 5 m 20
Hauteur de la crypte sous nef : 4 m 50
               


[1] C’est du centre monastique de Cîteaux que se répandit par l’Europe entière le style appelé « Opus francigenum ». N’est-ce pas Mathieu d’Arras qui fit l’architecte de la cathédrale de Prague ? N’est-ce pas Villard d’Honnecourt qui construisit, en Hongrie, le chœur de la Kaschau ; maître Mathieu qui, en Espagne, sculpta le Portail de la gloire à Saint-Jacques-de-Compostelle ; maître Huguet qui commença la cathédrale de Cologne ? Jean Deschamps qui commença en 1248, en 1272 et en 1273 les cathédrales de Clermont-Ferrand, de Narbonne et de Limoges était de chez nous.