jeudi 7 novembre 2019

L’Eglise et la sorcellerie en Flandre


In J. Français – L’Eglise et la sorcellerie, précis historique, suivi des Documents officiels, des Textes principaux et d’un Procès inédit, Paris, librairie critique Nourry, 1910.

« D’après un document contemporain, « durant les XVIe et XVIIe siècles, dans les Flandres, le Brabant et le pays de Liège, une multitude innombrable de sorcières ont péri dans les flammes ; ces exécutions ont dépeuplé des localités entières, et les personnes les mieux famées, dénoncées comme sorcières, ont été jetées dans les prisons et exposées à des périls extrêmes. » (Rapport au Conseil de Flandre 1664…)
 
Les tribunaux des Pays-Bas attribuaient une importance capitale à la Marque. Ce fut elle qu’on rechercha spécialement sur Liévin Pien, échevin de la ville de Gand, avant de le décapiter, le 28 août 1539, et sur les deux sorcières exécutées à Melin en 1681. La femme d’un meunier de Gand, Adrienne Schepens, arrêtée en octobre 1601, se défendait énergiquement d’être sorcière. On lui trouve une marque à l’épaule gauche, un coup de quenouille, dit-elle, que lui a porté sa belle-mère, deux marques sur l’épaule droite dans lesquelles l’aiguille s’enfonce profondément sans que le sang jaillisse et sans que l’accusée paraisse sentir aucune douleur (Ndla. : Dans les Pays-Bas, on connaissait un moyen d’éviter la Marque : il fallait passer un fil dans le menton d’un mort et coudre à son habit ce fil avec la même aiguille. Pour avoir été surprise pendant cette opération, Georginne Polet fut poursuivie en 1609 (Reg. crim, 18 mars 1609)).
 
On avait à Oudewater une preuve beaucoup plus singulière : on pesait l’accusé dans la balance de la ville et on le relaxait que si son poids « s’accordait avec ses proportions naturelles ». C’était là un privilège dont la ville d’Oudewater, avec son peseur juré, était très fière.
 
J. Cannaert a réuni les dossiers de quelques procès de l’époque qui nous occupe. Le 23 décembre 1595, la Cour de Flandre condamnait Elisabeth Vlamynck «  à être exécutée par le feu sur un échafaud dressé en cette ville de Gand ». Les griefs sont le pacte, le sabbat, le succubat « prouvés tant par ses propres aveux faits à la torture qu’autrement ».
 
Le mardi 14 juillet 1598, c’est le tour de Cornélie Van Beverwyck, une vieille femme de 75 ans, surnommée Nèle aux pieds-nus. Griefs : depuis plus de dix-huit ans, elle ne se confesse ni ne communie plus, elle a une marque à la jambe gauche, elle s’est unie personnellement à Satan en plein jour à Ackerghem, elle garde certaines herbes qui lui servent à ensorceler les bestiaux et les gens, à faire perdre aux commerçants leurs pratiques. Cela « constitue le crime de lèse-majesté divine. » Elle est brûlée vive. Pour des délits similaires, l’Ecoutète d’Avers fait condamner le 22 août 1603 Claire Goessen, originaire de Strasbourg.
 
Les échevins de Vere condamnent à être brûlées vives Digna Robert, surnommée Vin-et-Eau, qui faisait périr les navires sur mer et Gertrude Willems qui couchait avec un diable nommé Heyne (1565).
 
En août 1604, les échevins de Gand envoient au bûcher une vendeuse de pain d’épices, Elisabeth de Grutere, âgée de 70 ans : elle avait aussi un démon comme compagnon de débauche ;  il lui était apparu le soir de Noël, tandis qu’elle maudissait ses haillons en songeant aux femmes pauvres comme elle, mais orgueilleuses et bien mises, qu’elle avait vu défiler aux portes de l’église.
Les loups-garous apparaissent vers le  milieu du XVIIe siècle : Mathieu Stroop est étranglé et brûler à Singhem sur ses aveux de lycanthropie ; en 1661, Jean Vindevogel, d’Oycke, près Oudenarde, subit le même supplice pour avoir, en plus, apparu dans les airs pendant l’orage qui mit le feu à l’église de Sainte-Walburge et ensorcelé plusieurs personnes.
 
Martha van Vetteren était une sorcière plutôt bienfaisante : elle guérissait les moutons de la clavelée, retrouvait les bestiaux volés, faisait pousser le blé sur les sillons, procurait à ses amies des maris fortunés qui mouraient bientôt. Elle est néanmoins brûlée vive en 1684. La sentence prononcée en juillet ne fut exécutée qu’en octobre, après la délivrance de l’accusée qui était enceinte.
 
L’une des accusées les plus chargés de griefs fut Josine Labyns de l’arrondissement de Courtrai. Comme la plupart des sorcières, le diable lui était apparu dans un moment de détresse et de noire misère ; mais il avait revêtu pour elle un costume qu’on ne lui voit guère dans l’histoire de la sorcellerie : il était vêtu en prêtre et rencontrait Josine dans l’étable du voisin. D’après une clause de leur pacte, Satan la payait pour chaque personne ou bête ensorcelée. Voici le prix auquel le diable estimait ses victimes : 14 sols parisis pour un cheval, 10 pour un homme, 6 pour une vache, 5 pour une femme, 3 pour un enfant. Ce diable était un bien mauvais plaisant, qui prisait un cheval et une vache plus qu’un homme ou qu’une femme. Et encore estimait-il un Belge plus qu’un Picard (Ndla : comparons ses prix en France. Il donnait à une sorcière exécutée à Neuville en Picardie, en 1586 : 2 sols six deniers pour un homme, 2 sols par femme, et 12 deniers par bête. …). Josine fut étranglée et brûlée, tous ses biens confisqués, par sentence du 1er août 1664.
 
Le procès de Suzanne Gaudry (…) se déroula à Mons en 1652. Nous avons l’avantage de posséder son procès entièrement, chose fort rare, et il est resté jusqu’ici inédit (Archives du département du Nord, 7566 bis). Nous le publions parmi les documents joints à ce travail. Les plaintes d’Alfred Maury et du Dr Richet sur la rareté des procès de sorcellerie publiés entièrement feront comprendre l’intérêt de ce document.
 
Suzanne Gaudry était née près d’Oudenarde « le jour qu’on faisait les feux de joie pour la paix d’Anvers entre la France et l’Espagne. », mais elle ignorait son âge. Ce n’était point une miséreuse ; elle avait maison et jardin, les hallucinations diaboliques se liaient originairement chez elle à de l’érotisme. Sa tante avait été brûlée comme sorcière. Elle était, en outre, atteinte, hystérie ou sénilité ? de cécité partielle et de surdité. On lui reprochait la mort de sa voisine et celle d’un cheval, attribuée à ses sortilèges. Sous le prétexte qu’on la relaxerait de suite, les paysans lui conseillèrent d’avouer tout ce qu’on lui reprochait, et de fait, elle ne fit aucune difficulté d’avouer ses rapports avec Satan, mais elle nia pourtant d’abord les autres accusations. La Cour de Mons fit reprendre l’information. L’accusée revint sur ses aveux. Mais on lui trouva la marque, et à force de la torturer, elle finit par laisser échapper des aveux qu’elle retira aussitôt. Finalement, elle refusa de répondre. Elle n’en fut pas moins condamnée, le 9 juillet 1652, à être attachée à la potence, étranglée et brûlée pour crime de lèse-majesté divine.
 
(Ndla : Ajoutons quelques faits rapportés par Scheltema : « d’après le protocole de la ville de Ruremonde en l’année 1613, eurent lieu dans cette ville et dans ses environs des poursuites pour sorcellerie d’une rigueur sans exemple jusqu’alors, tant sur le rapport des méfaits reprochés aux sorcières que de la cruauté des peines dont on les frappait. Suivant ce document, plus de mille individus, vieillards et enfants, et plus de six mille bestiaux auraient péri par le fait des sorciers, qui auraient en outre, en certains endroits, entièrement détruit les récoltes, les pâturages, les vergers et les forêts, en conséquence, à partir du 24 septembre 1613, jusqu’au mois de novembre, on en pendit et brûla soixante-quatre, deux par jour. A Ruremonde, l’origine de ces poursuites fut un propos d’enfant, à la suite duquel une femme fut soupçonnée de s’adonner à la magie ; ces poursuites eurent pour résultat le malheur et la perte d’un grand nombre de familles, tant de la ville que des villages voisins, Stralen, Oul, Wassenberg, Swalm et Herringhem. Le plus célèbre de ces procès est celui d’une sage-femme, nommée Eutjen Gillis, qui devait avoir exercé la magie depuis plus de trente ans et qu’on appelait la Princesse des sorcières, tandis que son complice, un chirurgien du nom de Maître Jean, était appelé le Porte-Drapeau des sorciers. Ils furent l’un et l’autre brûlés vifs après avoir souffert d’effroyables tourments. » »)

mardi 5 novembre 2019

Un Dunkerquois aux oubliettes : Jean Jacques Fockedey (1758-1853)


In Jacky MESSIAN - DUNE LIBRE, La Révolution à Dunkerque - autoédition, Dunkerque, 1989

"Jean-Jacques Fockedey naquit le 17 février 1758 à Dunkerque. Fils de Jean-Jacques âgé de 28 ans et de Marie Lemaire, épousée quatre ans plus tôt. Il fait ses études au collège local puis ses études supérieures qui aboutirent à un diplôme de la faculté des Arts de Douai (1777). 
 
Ses parents qui étaient aisés, favorisèrent la préparation d'un doctorat en médecine à Montpellier, obtenu en 1781. Il demeura un an au service du grand médecin de l'époque, Barthez, puis en 1783, il vint s'installer à Dunkerque où il se mit au service de l'hôpital de la Charité, en plus des soins dispensés à une clientèle privée.
 

Homme d'une vaste culture, il fonda en 1786 une société savante et littéraire : "l'Amitié littéraire de Dunkerque" qui rassemblait les érudits locaux issus de tous les secteurs d'activité de la ville : enseignement, négoce, armée, marine, administration, etc. Pressé par les événements, Fockedey rendit à tous les auteurs en 1792 les mémoires et les manuscrits des travaux, si bien que rien ne fut conservé de cette société.
 
En septembre 1791, la plupart des prêtres ayant quitté leur poste, Fockedey fut nommé principal du collège (des Jésuites) sans cesser d'exercer parallèlement la médecine, et de participer à la vie politique locale.
 
En 1792, délégué de Dunkerque à l'Assemblée départementale, il est élu député du Nord à la Convention Nationale. Il s'y distinguera lors de la séance du 29 décembre 1792 visant à sauver le Roi de la décapitation; "le sang d'un homme qui fut roi est-il donc si absolument nécessaire, qu'on ne doive pas calculer celui des milliers de citoyens qu'il en coûterait pour l'avoir versé? Je voudrai vous rendre avare du sang français!"
 
Fockedey, extrêmement fatigué par ses lourdes charges, démissionnera de ses fonctions de Député quelques semaines plus tard. Rentré à Dunkerque, il intégrera la Garde Nationale comme simple soldat, sans jamais faillir à son devoir.
 
Victime de la terreur, il est inculpé le 22 novembre 1793 et demeurera emprisonné plusieurs semaines à Arras dans des conditions lamentables. Libéré en janvier 1794 pour raison de santé, mais gardé à vue en résidence, il ne reprendra pas ses activités de médecin qu'en 1795. Vivant dans la crainte perpétuelle d'un enrôlement de force, il exercera jusqu'en 1822.
 
Il se retira alors chez sa fille à Hondschoote, puis en 1828 à Bergues où il sera adjoint au maire de 1833 à 1837. Enfin, ce fut chez son petit-fils à Marcq-en-Barœul qu'il acheva sa très longue vie, le 10 mai 1853.
 
Il fut enterré à Dunkerque le 13 mai 1853. La ville a donné son nom à une rue proche de l'hôtel de ville et de l'emplacement de l'ancien collège de Dunkerque."

à propos d'un procès en sorcellerie à Morbecque en 1557


Extrait d’un procès-verbal du XVIe siècle concernant Jacquemine Dieckens, femme Hirache, native de Morbecque, dans le Nord, jugée et exécutée en 1557.
* * *
In. Claude Seignolle, Les Evangiles du Diable, collection Bouquins, Laffont, Paris, 2e édition 1998
 
 
«  … Le Diable vous est apparu pendant que vous étiez occupée à traire vos vaches… ayant reçu de lui sept pattars, vous avez renoncé à votre saint baptême … vous avez eu connaissance charnelle avec lui…, et reçu sa marque ou stigma sur le dos sous  l’omoplate gauche… Et une autre fois vous avez reçu de lui deux pattars et de la poudre noire avec quoi il vous chargeait de faire le mal sur gens, bêtes et sur tout… Et vous avez ensorcelé un beau veau chez votre voisin avec cette poudre, en lui passant la main sur le dos de quoi il est crevé et les autres pareillement … et vous avez reçu de votre Diable deux escalins … et ensorcelé avec la poudre les chevaux de votre même voisin, dix pattars… et puis deux poulains de même en passant par un trou dans la muraille de quoi ils sont crevés et vous avez reçu sept pattars pour chaque… et ensorcelé six porcs chez le même, avec la même poudre et avez reçu cinq liards pour chacun… et ensorcelé la mangeoire de l’écurie pour tous les chevaux à venir… et avez profité de dix pattars. Et cette sorcellerie contre ledit voisin a duré six ans… et ensorcelé, avec la même poudre, fait crever le cheval d’un autre voisin… pour dix pattars… et la première femme d’un autre en lui donnant un coup de votre main entre le col et la nuque dont … est morte… et reçu seulement deux pattars seulement en liards parce qu’il n’avait pas alors davantage d’argent, ainsi qu’il vous le disait.
 
Et ensorcelé une autre femme sans la faire mourir, en la touchant légèrement… pour trois pattars… et un petit enfant couché dans le berceau et reçu trois gros liards… et ensorcelé le métier à tisser en le touchant de votre main du nommé Plockyn et reçut seulement cinq liards… Ledit Plockyn avait dit que ses plus proches voisines avaient le plus grand nom d’être sorcières…
 
…Et durant tout ce temps, quelquefois, chaque trois semaines ou un chaque mois, vous avez saupoudré votre corps avec de la poudre reçue jusqu’à cinq fois de votre Diable, et par ce moyen vous envolant par la cheminée, vous êtes trouvée avec d’autres sorcières à minuit sur le chemin croisé devant l’habitation de Pierre Depours, et sur la petite verdure, étant chacune accompagnée de son Diable ou bru, et avez dansé sur des airs qu’ils chantaient eux-mêmes, et au bruit de tambours et de flutes… environ deux heures ; et avez mangé ensemble dans le chemin non loin de la petite verdure, de la viande de veau fraîche, du pain et du beurre salé et avec cela buvant de l’eau des fossés et quelquefois de la bière qui vous était versée par les diables dans des écuelles de bois…
 
Et pendant vos tortures, vous avez été assistée du même Diable dans vos tourments pendant six heures, se tenant sous votre chaise en posture de verre à pied, lequel en partant par la fenêtre vous a dit qu’il devait vous abandonner et partir parce que l’eau bénite était plus forte que sa puissance... »