mardi 10 octobre 2017

La conquête des ports de Boulogne, Calais et Dunkerque, selon Heinz Guderian



In Heinz GUDERIAN – « souvenirs d’un soldat » 1950, présente édition française, 2017, éditions Perrin, Paris, 2017, 554 pages, pp. 142-149


La conquête des côtes de la Manche
 
Le 21 mai, l’ordre arriva de poursuivre les mouvements vers le Nord pour enlever les ports de la Manche. J’avais l’intention de lancer la 10e Panzer sur Dunkerque par Hesdin et Saint-Omer, la 1ere sur Calais et la 2e sur Boulogne, mais il fallut renoncer à ce plan car, par ordre du 22 mai à 6 heures, la Panzergruppe retint la 10e Panzer en réserve de groupement. Je ne disposais donc plus que des 1ere et 2e Panzer pour me remettre en route le 22 mai. Je demandai qu’on me laissât l’ensemble des trois divisions pour faciliter la conquête rapide des ports de la Manche ; on n’en tint malheureusement aucun compte. Il fallait renoncer à l’attaque immédiate de la 10e Panzer sur Dunkerque. Je le fis d’un cœur très lourd. La 1ere Panzer et le RIGD, (NOTE : Régiment d'Infanterie Gross Deutschland) arrivé de Sedan sur les entrefaites, seraient désormais lancés sur Calais par Samer-Desvres, la 2e sur Boulogne le long de la côte.
 
Le 21 mai, un événement notable se produisit au nord de nos positions : des chars anglais tentaient de percer en direction de Paris. Ils tombèrent à Arras sur la division SS Totenkopf qui n’avait pas encore vu le feu et y jetèrent quelque panique. Ils ne passèrent pas, mais firent cependant une certaine impression sur l’état-major de la Panzergruppe von Kleist, qui devint subitement nerveux. L’effet ne s’étendit pas aux échelons subalternes. Le 21 mai, le 41e CA atteignit Hesdin avec la 8e Panzer et Boisle avec la 6e Panzer.
 
Les mouvements commencèrent le 22 mai de bonne heure. Vers 8 heures, l’Authie fut franchie vers le Nord. L’attaque ne peut être déclenchée toutes forces réunies des 1ere et 2e Panzer car les deux divisions, la 2e surtout, devaient laisser passer des détachements de sécurité dans les têtes de pont de la Somme jusqu’à notre relève par le 14e CA qui nous suivait. Nous avions fait connaissance avec le CA du général von Wietersheim à Sedan dans une mission semblable.
 
De violents engagements eurent lieu à Desvres, Samer et au sud de Boulogne dans l’après-midi du 22 mai. Nous avions en face de nous des Français surtout, mais aussi des Anglais, des Belges et même quelques Hollandais isolés. L’adversaire fut rejeté. Très active, l’aviation ennemie nous bombarda et nous mitrailla avec ses armes de bord, tandis que notre aviation se manifestait à peine. Les terrains d’envol étaient trop éloignés et il n’était apparemment pas possible de les transférer plus rapidement vers l’avant. On réussit pourtant à pénétrer dans Boulogne.
Le PC du CA fut transféré à Recques.
 
La 10e Panzer fut alors remise aux ordres du corps d’armée. Je décidai aussitôt de lancer immédiatement sur Dunkerque la 1ere Panzer arrivée tout près de Calais et de lui substituer la 10e qui la suivait, venant de la région de Doullens ; celle-ci marcherait par Samer vers Calais dont la prise n’était pas tellement urgente. Vers minuit, je prescrivis par radio à la 1ere Panzer : « resserrer avant le 23 lai, 7 heures, au nord de la Canche, parce que la 10e Panzer suit la division. La 2e Panzer a pénétré dans Boulogne. Elle détachera des éléments le 23 mai sur Calais par Marquise. La 1ere Panzer joindra d’abord la ligne Audruicq-Ardres-Calais puis pivotera aussitôt vers l’est pour marcher sur Bergues-Dunkerque par Bourbourgville-Gravelines. La 10e Panzer avancera au sud. Exécution au mot : marche vers est. Mise en route à 10 heures. »
 
A ce message radio succéda au 23 l’ordre d’exécution : « Marche vers est 10 heures. Poussée au sud de Calais sur Saint-Pierre-Brouck et Gravelines. »
 
 Le 23 mai, la 1ere Panzer poursuivit en combattant sa marche en direction de Gravelines tandis que la 2e Panzer luttait pour la possession de Boulogne. L’assaut de la ville revêtit un caractère singulier, car les vieux murs d’enceinte arrêtèrent un certain temps l’irruption de nos chars et de nos fantassins. Des échelles et le langage réaliste d’une pièce de DCA de 88 permirent de franchir le mur et d’entrer dans la ville aux alentours de la cathédrale. On se battit encore sur le port ; un char coula un torpilleur britannique et en endommagea plusieurs autres.
 
La 1ere Panzer atteignit le 24 mai le canal de l’A, entre Holque et la côte, enleva des têtes de pont à Holque, Saint-Pierre-Brouck, Saint-Nicolas et Bourbourgville ; la 2e Panzer nettoya Boulogne, la 10e Panzer parvint avec le gros de ses forces jusqu’à la ligne Desvres-Samer.
 
La Leibstandarte « Adolf Hitler » fut rattachée au corps d’armée. Je lançais cette unité sur Watten pour conférer plus de vigueur à l’attaque de la 1ere Panzer en direction de Boulogne. La 2e Panzer reçut l’ordre de retirer de Boulogne toutes les forces dont on pouvait se passer et de les mettre en marche en direction de Watten. La 10e Panzer encercla Calais et se prépara à attaquer la vieille forteresse maritime. Dans le courant de l’après-midi, j’inspectai la division et lui prescrivis d’avancer méthodiquement afin d’éviter les pertes. Le 25 mai elle serait renforcée par l’artillerie lourde qui n’était plus nécessaire à Boulogne.
 
Le 41e CA de Reinhardt avait formé une tête de pont sur l’Aa à Saint-Omer.
  
 
L’ordre d’arrêt de Hitler et ses funestes conséquences
 
Le commandement suprême intervient ce jour-là dans les opérations d’une manière qui aura les effets les plus pernicieux sur le cours de toute la guerre. Hitler arrêta sur l’Aa l’aile gauche de l’armée. Toute traversée de la rivière fut interdite. On ne nous en donna pas la raison. L’ordre contenait les mots : « La Luftwaffe se chargera de Dunkerque. Si la prise de Calais présente aussi des difficultés, on la confiera également à la Luftwaffe. » Je cite de mémoire. Nous étions stupéfaits. Mais il était difficile de contrevenir cet ordre dans l’ignorance où nous étions de ses motifs. Les divisions blindées reçurent donc pour instruction : « Tenir la ligne du canal. Utiliser le temps d’arrêt pour la remise en état. »
 
La vive activité de l’aviation ennemie ne rencontra pas de riposte de notre part.
 
Le 25 ami de bonne heure, je me rendis à Watten visiter la Leibstandarte et me rendre compte de l’exécution de l’ordre d’arrêt. Une fois à Watten, je vis la Leibstandarte en train d’avancer au-delà de l’Aa. Sur la rive opposée se trouvait le Wattenberg, hauteur de 72 mètres qui suffisait dans cette région marécageuse et plate à dominer toute la contrée. Au sommet, dans un vieux château en ruine, je tombai sur Sepp Dietrich, commandant l’unité. Comme je demandai pourquoi l’ordre n’avait pas été rempli, on me répondit que le Wattenberg « vous regardait dans le ventre » sur l’autre rive ; c’est pourquoi Sepp Dietrich avait sans hésitation décidé de s’en emparer le 24 mai. La Leibstandarte, de même que le RIGD sur sa gauche, avançait en direction de Womrhoudt-Bergues. Etant donné cette évolution favorable, j’entérinai sur les lieux mêmes la décision des chefs responsables et me souciai de faire suivre la 2e Panzer pour soutenir l’avance.
 
Boulogne tomba totalement en nos mains dans la journée. La 10e Panzer avait déjà engagé le combat pour la citadelle de Calais. Le brigadier-général Nicholson, commandant anglais du lieu, avait répondu laconiquement à l’ultimatum de capitulation : « The answer is no, at it is the British army’s duty to fight as well as it is the German’s » (La réponse est non car pour l’armée anglais comme pour l’armée allemande, le devoir est de se battre.) Il fallut donc se battre.
 
Calais tomba le 26 mai au pouvoir de la 10e Panzer. A midi, j’étais au PC de la division et demandais au général Schaal, commandant de la division, s’il voulait abandonner la forteresse à la Luftwaffe, comme il était prescrit. Il refusa : nos bombes seraient insuffisamment efficaces contre les murs épais et les levées de terre des vieux ouvrages ; il lui faudrait d’autre part évacuer les positions qu’il venait d’enlever en bordure de la citadelle en cas d’attaque à la bombe, après quoi il n’aurait plus qu’à les reconquérir. Je ne pus qu’entrer dans ses vues. Les Anglais capitulèrent vers 16h45. Vingt mille prisonniers tombèrent entre nos mains, dont 3.000 ou 4.000 Anglais ; les autres étaient des Français, des Belges et des Hollandais dont la majeure partie n’avait plus voulu se battre et que, pour cette raison, les Anglais avaient enfermé dans les caves.
 
A Calais, je rencontrais le général von Kleist pour la première fois depuis le 17 mai ; il rendit hommage, devant moi aux faits d’armes des hommes.
 
Ce jour-là, nous nous efforçâmes à nouveau d’obtenir la reprise de l’offensive en direction de Dunkerque, pour refermer l’anneau autour de la forteresse maritime. Mais alors les ordres d’arrêt se mirent à pleuvoir. Nous étions stoppés en vue de Dunkerque !
 
Nous assistions aux attaques aériennes allemandes. Mais nous observions aussi les embarcations de toutes sortes, grandes et petites, avec lesquelles les Anglais abandonnaient la place forte.
 
Le général von Wietersheim vint à mon PC pour préparer la relève du 19e CA par le 14e CA. La division de tête de ce corps d’armée, la 20e DIM, passa sous mes ordres et s’inséra à droite, à côté de la Leibstandarte « Adolf Hitler ». Un petit intermède se produisit avant cette conversation. Sepp Dietrich, commandant de la Leibstandarte, fut pris sur la route du front dans le feu de mitrailleuses d’Anglais qui étaient demeurés dans une maison isolée derrière nos lignes. Ils mirent le feu à sa voiture et forcèrent son compagnon et lui à chercher protection dans les fossés de la route. Tous deux rampèrent dans un tuyau et se frottèrent d’argile humide le visage et les mains pour se protéger de l’essence enflammée qui coulait de la voiture. Une voiture-radio qui suivait celle du colonel appela à l’aide, et nous avertit de la position inconfortable de Dietrich. Le 2e régiment de chars de la 2e Panzer qui avançait dans ce secteur fut chargé de le libérer. Complètement barbouillé, Dietrich apparut bientôt à mon PC et dut encore, pour comble, subir des plaisanteries.
 
Ce n’est que le 26 à midi que Hitler nous rendit liberté de marcher sur Dunkerque, mais il était trop tard pour remporter un grand succès.
 
Dès la nuit du 26 au 27 mai, le corps d’armée reprit l’offensive. Wormhoudt fut l’objectif de la 20e DIM renforcée d’artillerie lourde et à laquelle avait été rattachée la Leibstandarte « Adolf Hitler » et le RIGD. La 1ere Panzer avait pour instruction dès que l’attaque aurait conquis du terrain, de s’y joindre en commençant par son aile droite.
 
Efficacement soutenu par la 4e brigade blindée de la 10e Panzer, le RIGD atteignit son but, les hauteurs de Crochte-Pitgam. Le groupe de reconnaissance blindé de la 1ere Panzer prit Brouckerque.
On put apercevoir d’importants mouvements de transports partant par mer de Dunkerque.
 
Le 28 mai, nous avions atteint Wormhoudt et Bourbourgville. Le 29 mai, Gravelines tomba au pouvoir de la 1ere Panzer. Mais la conquête de Dunkerque allait s’achever sans notre participation, le 19e CA fut relevé le 29 mai par le 14e CA.
 
Cette conquête aurait eu une allure beaucoup plus rapide si le commandement suprême n’avait pas à plusieurs reprises arrêté le 19e CA, freinant ainsi la vitesse de sa course victorieuse. Comment la guerre aurait-elle évolué, si l’on avait réussi à ce moment à capturer Dunkerque les forces expéditionnaires britanniques ? il est difficile de l’imaginer. Une diplomatie avisée aurait en tout cas trouvé des chances dans un tel succès militaire. La nervosité de Hitler gâcha malheureusement cette possibilité. Le motif qu’il donna, après coup, à l’arrêt de mon corps d’armée, ne valait rien : la région des Flandres n’était pas indiquée pour les chars à cause de ses multiples fossés et canaux, prétendit-il.

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Note : jusqu’après la seconde guerre mondiale, Bourbourg se compose de deux municipalites distinctes : Bourbourg-ville et Bourbourg-campagne

lundi 18 septembre 2017

journées du patrimoine 2017... ouverture exceptionnelle du Palais de justice de Dunkerque

Hier, dans le cadre des journées du patrimoine, le Tribunal de Grande Instance de Dunkerque était exceptionnellement ouvert au public. Pour l'occasion, le Président du Tribunal et le Procureur de la République m'ont demandé d'y exposer certains de mes clichés et des documents anciens issus de mes archives personnelles dans la salle des pas perdus. Pour ceux qui n'auraient pu se déplacer et qui seraient intéressés par le sujet, je me permets de porter ici à leur connaissance les éléments de cette exposition.


Le Palais de Justice de Dunkerque achève enfin une restauration longuement attendue.  Bientôt les façades noircies ne seront plus qu’un souvenir. Il est vrai que, relativement épargné par les deux guerres, il n’avait guère nécessité de grands travaux, tout au plus perdit il le jardin et ses grilles devant son entrée.
Le tribunal est construit dans un quartier en profonde mutation. En 1819, le bassin Sainte-Thérèse, près de l’ancienne place au fumier, appelé port au bois, est comblé alors qu’est construit un quai de 245 mètres de long. Sur cet ancien bassin est aménagée une nouvelle place, le marché aux pommes remplace l’entrepôt aux fumiers et accueille un temps l’usine à gaz pour l’éclairage électrique puis le Palais de Justice. La place se complète enfin par une passerelle pour rejoindre la Basse-Ville en 1822, remplacée par une passerelle d’acier en treillis en 1907.
Alors que Dunkerque est siège de juridiction en lieu et place de Bergues à partir de 1804, le département passe commande à François-Napoléon Develle d’un tribunal au début des années 1850. La ville se développe et il faut un bâtiment à la hauteur de la solennité des lieux.
Les plans sont dressés en 1855 mais F.-N. Develle présente plusieurs projets de façade. La construction est freinée par des difficultés avec l’administration en raison de la nature du terrain (l’ancien bassin au bois peut se révéler instable). Finalement inauguré en 1864, le Palais est un édifice isolé des quatre côtés dont les façades sont rythmées par les pilastres et des colonnes d’ordre classique alors que le fronton porte une allégorie de la Justice sculptée par le lillois Huidiez.
A l’intérieur, une fois la portée passée, l’on découvre un vaste hall surplombé par deux galeries soutenues par des colonnes à chapiteaux ioniques, un escalier d’honneur permettant l’accès aux salles d’audience et une haute baie vitrée éclaire le tout en dévoilant la cour intérieur.

Le Palais de Justice s’inscrit bien dans le quartier qu’il domine, il reste, malgré la reconstruction de belles demeures de la seconde partie du XVIIIe siècle (Place du Palais de Justice, rue Albert Ier, rue du Sud, rue de Soubise notamment)

Si François-Napoléon Develle (1805-1878) a considérablement marqué Dunkerque de son empreinte, la plupart des bâtiments qu’il a édifié ont aujourd’hui disparu, surtout en raison des bombardements. Arrivé à Dunkerque en 1833, il seconde l’architecte de la ville Charles Henry, qu’il remplace à son décès en 1837 et devient en même temps architecte départemental. Faisant partie des notables, membre de plusieurs associations et commissions, il a une importante production architecturale.
Des nombreux bâtiments dont il élabore les plans, l’on peut encore admirer l’église Saint-Martin et son presbytère, le temple protestant (au quai au bois), l’école communale de la rue de la Paix, et hors de Dunkerque, quelques écoles, des mairies, des églises dont la reconstruction de celle de Bissezeele. 


 

La plaque inaugurale passe le plus souvent inaperçue, elle se trouve dans les bureaux de l’accueil du Tribunal et renvoie à un temps désormais révolu.
En 1854, l’Eglise et l’Etat n’étaient pas séparés et le régime politique était le Second Empire. Rien d’étonnant que l’archevêque de Cambrai fut présent pour bénir le bâtiment. Mais pourquoi l’archevêque de Cambrai ? Tout simplement parce que l’Evêché de Lille n’a été créé qu’en 1913 !

La place du Palais deJustice avant 1907


Pendant la première guerre mondiale 
durant l'entre-deux-guerres
Photogramme IGN 1947

au cours des années 50


















Le tribunal d'Hazebrouck, victime du regroupement des barreaux dans la réforme Dati, n'abrite plus que les Prud'hommes